Chapitre 1
Quelques jours plutôt....
J'étais au téléphone avec mon mari quand il m'a sorti cette phrase : « Si ça continue comme ça, je vais divorcer », dit-il d'un ton sec alors que moi je voulais simplement savoir pourquoi il ne rentrait plus souvent à la maison.
L'expression sur mon visage a changé.
J'étais devant les enfants, j'ai bondi légèrement à cause du coup dans mon cœur. Puis j'ai murmuré une excuse avant de m'éloigner.
« Qu'est-ce que t'as dit Roman ? » ai-je demandé la voix basse comme si j'avais peur d'impliquer les enfants avec ce qui se passait.
Froid, arrogant, mon mari a déclaré avec fugace : « Karel tu connais mon travail, tu sais ce que je fais de mes journées et de mes soirées, pourquoi essaies tu de l'ignorer et à chaque fois tu racontes des futilités à nos enfants comme quoi je ne les aime pas.» a-t-il aboyé.
« Roman, je ne raconte rien de tel aux enfants. Tu as manqué à leur septième anniversaire.
Ils étaient inquiète et ont voulu savoir pourquoi.... Moi, je ne fais que mon devoir de mère celle de leur expliquer les choses. Mais toi tu n'es jamais là.
Au lieu de jeter la faute sur moi, et si tu commençais à admettre que tu es toujours absent ces derniers jours, on pourra en parler plus calmement.»
« Il n'a rien à en parler. Je veux divorcer. Je ne permettrais pas que tu salis mon image devant mes enfants », dit-il.
« Quoi ? Sérieusement, tu veux divorcer ? Qu'est-ce qui se passe ? »
« Je t'en verrai des détails Karel. Prépares- toi... »
J'ai paniqué, « attend ! »
Bip...
Il m'a raccroché au nez.
Je suis restée là devant cette fenêtre la bouche ouverte comme si le monde et toutes ses galaxies viennent de s'écrouler sur mes épaules.
Aujourd'hui....
Je suis déjà sur place au palais de justice de Lagos.
Le banc est froid sous mes cuisses, même à travers le tissu de ma robe. Le palais de justice de Lagos sent l’encaustique et la sueur mêlée à l’odeur âcre des dossiers poussiéreux.
Des pas résonnent sur le marbre, des voix chuchotent derrière des portes closes. J’attends.
Le mot est dérisoire, presque comique. Je n’attends pas un bus, ni une amie en retard.
J’attends qu’on me rende ma vie en morceaux officiels, tamponnés, signés. J’attends le prononcé d’un divorce.
Mon divorce.
Vingt-cinq ans. J’ai vingt-cinq ans et je m’apprête à devenir une ex-épouse. Une mère célibataire.
Une femme dont le mariage n’aura été qu’une parenthèse brûlante, refermée trop tôt.
Je lisse ma jupe, mais mes doigts tremblent.
Je les croise sur mes genoux, je serre fort. Si je me tiens très droite, peut-être que je ne m’effondrerai pas.
Des souvenirs affluent malgré moi, comme une eau qui monte.
La première fois que j’ai vu Roman, c’était dans une salle de concert bondée.
Il jouait du piano, ses doigts volaient sur les touches, et la mélodie s’infiltrait sous ma peau.
Je n’étais qu’une étudiante en lettres, venue écouter un pianiste dont on disait qu’il était prometteur.
Je ne savais pas que ce soir-là, ma vie entière allait basculer.
Il m’a souri entre deux morceaux, un sourire bref et intense, comme s’il m’avait choisie dans la foule.
Après le concert, il m’a offert un verre. Puis un autre. Puis il m’a parlé de musique jusqu’à l’aube, et j’ai cru que j’avais trouvé ma place dans le creux de ses silences.
Le mariage est arrivé vite. Trop vite, diront mes parents, que j’ai préféré ne pas écouter.
J’étais enceinte de Dylan et d’Aryanna, les jumeaux qui ont fait de moi une mère avant même que je comprenne ce que ce mot signifiait.
Roman composait des chansons pour moi.
Il disait que j’étais sa muse. Il promettait que rien ne nous séparerait jamais.
Promesses. J’en ai une collection entière, toutes brisées, éparpillées sur le sol de notre chambre comme des morceaux de verre.
D’abord, ce furent les tournées. De plus en plus longues, de plus en plus lointaines.
Londres, Paris, New York.
Les appels qui s’espaçaient, les messages de plus en plus courts. Puis les silences.
Je restais à Lagos avec les bébés, seule face aux nuits sans sommeil, aux fièvres, aux pleurs.
Je me disais que c’était temporaire. Que la musique avait besoin de lui. Qu’il reviendrait.
Il revenait, oui. Mais il revenait ailleurs.
Son regard ne croisait plus le mien.
Ses mains ne cherchaient plus ma peau.
Il y avait une distance, une gêne, des parfums inconnus sur ses vêtements. J’ai nié, longtemps.
J’ai inventé des excuses pour ne pas voir ce qui crevait les yeux. Parce que l’amour rend stupide, ou parce que la peur de le perdre était plus forte que la vérité.
La vérité, je l’ai découverte un soir, par hasard. Un hôtel, une autre femme, une facture oubliée dans une poche de veste. Je n’ai pas crié.
J’aurais dû.
J’ai simplement regardé le papier, puis Roman, et j’ai su que tout était fini.
Le pire, c’est qu’il n’a même pas nié.
Il a baissé les yeux, comme un enfant pris en faute. Et j’ai compris qu’il ne m’aimait plus depuis longtemps. Peut-être même qu’il ne m’avait jamais aimée vraiment.
J’étais la muse du début, celle qui l’avait inspiré. Puis j’étais devenue un fardeau, une attache, une réalité trop lourde pour son rêve de gloire.
Aujourd’hui, je suis assise sur ce banc de bois, et je revois tout cela en boucle.
Les jumeaux ont sept ans.
Ils sont à la maison avec ma sœur. Dylan dort peut-être encore, inconscient de ce qui se joue ici. Aryanna doit déjà être réveillée, collée à la fenêtre, à guetter le retour de son père.
Elle l’adore.
Elle le réclame chaque nuit. Et moi, je vais devoir lui annoncer que son père ne reviendra plus. Enfin, pas pour nous.
Le claquement d’une porte me fait sursauter. Je lève les yeux. Roman entre dans le couloir, vêtu d’un costume sombre, impeccable.
Il est accompagné de son avocat, un homme sec à lunettes qui feuillette un dossier en marchant. Roman ne me regarde pas.
Il fixe un point devant lui, la mâchoire serrée, comme si ma présence n’était qu’un détail gênant dans son planning. C’est la première fois que je le vois depuis des mois.
Il a maigri. Ses traits se sont durcis.
Il porte une barbe naissante, et son visage autrefois lumineux paraît désormais éteint.
Je cherche dans sa démarche un signe d’hésitation, un ralentissement, un battement de cil. Rien.
Il avance vers la salle d’audience, droit, froid, indifférent.
Une vague de haine et de douleur me submerge.
Comment peut-il être si calme ?
Comment peut-il m’ignorer alors que je me débats pour ne pas hurler ?
J’ai envie de me lever, de le gifler, de lui crier qu’il a détruit notre famille, qu’il a brisé quelque chose qui ne se réparera jamais. Mais je reste assise. Parce que je suis fatiguée. Parce que les larmes me brûlent déjà les yeux, et que je refuse de lui offrir ma faiblesse.
Je pense à Dylan. À son regard grave quand il m’a demandé, il y a trois jours : « Papa ne rentre plus à la maison ? » Je n’ai pas su quoi répondre.
J’ai murmuré des mots d’adulte, des explications floues sur les choix difficiles.
Il a hoché la tête, puis il est allé jouer dans sa chambre. Mais je sais qu’il a compris. Dylan comprend toujours tout, trop tôt, trop bien.
Il protège déjà son petit frère imaginaire, son monde intérieur où il cache ses peurs.
Et Aryanna ?
Elle, elle ne comprend pas. Elle attend son père, elle lui écrit des lettres que je n’envoie jamais.
Elle crie, elle pleure, elle demande pourquoi. Et je n’ai pas de réponse.
Aujourd’hui, le juge va décider de son avenir. Roman veut la garde d’Aryanna.
Il prétend qu’il peut lui offrir une vie meilleure, une éducation, des voyages.
Il prétend que je suis instable, que je ne peux pas assumer deux enfants.
C’est faux.
C’est lui qui est instable, lui qui est toujours absent, lui qui m’a laissée seule. Mais le juge ne voit que les apparences, les comptes en banque, les promesses de paillettes.
Mon cœur se serre à l’idée de perdre ma fille. Pas seulement de la voir partir, mais de la voir transformée par la colère et le mensonge.
Roman lui a déjà raconté que je préférais Dylan.
Il a planté cette graine empoisonnée dans son esprit de sept ans. Et je suis là, impuissante, à me demander si je vais devoir me battre pour l’amour de ma propre enfant.
La porte de la salle s’ouvre.
Un greffier apparaît, regarde une liste, appelle mon nom. « Karel Bassey » Ma tête se relève. Mon ventre se noue.
Je me lève, les jambes flageolantes.
Je croise enfin le regard de Roman. Une seconde, pas plus.
Il détourne les yeux le premier. Puis il entre, raide, comme si rien de tout cela ne le concernait.
Je respire.
Une inspiration profonde, tremblante. Je serre mon sac contre moi. Mes doigts sont glacés.
Je fais un pas, puis un autre.
Le sol tangue légèrement, comme si le monde entier vacillait.
Le cœur battant à tout rompre, je franchis le seuil.
Je sais, avec une certitude qui me glace, que plus rien ne sera jamais comme avant.