CHAPITRE 1

1241 Words
Karel PVO Je serre mes doigts l’un contre l’autre pour les empêcher de trembler. La salle d’attente du tribunal est froide. Trop froide pour une journée comme celle-ci. Autour de moi, des gens parlent à voix basse. Certains tiennent des dossiers contre leur poitrine. D’autres regardent leur téléphone, soupirent, se lèvent, puis se rassoient. Moi, je ne bouge pas. Je fixe la porte devant moi. Derrière cette porte se trouve le juge. Et derrière le juge se trouve la fin de mon mariage. Je baisse les yeux vers mon alliance. Cette petite bague dorée a autrefois représenté tout ce que je voulais. Aujourd’hui, elle me semble lourde. Comme si elle retenait encore une partie de mon cœur. — Karel ? Je relève la tête. Zita est assise à côté de moi. Elle tient son sac sur ses genoux et m’observe avec cette expression douce qu’elle prend lorsqu’elle essaie de cacher son inquiétude. — Tu vas bien ? Je veux répondre oui. Les mots restent coincés dans ma gorge. Je finis par secouer la tête. — Non. Zita soupire doucement. — C’est normal d’avoir peur. Je regarde encore la porte. — Je ne suis pas seulement en train de perdre mon mari, Zita. Ma voix se brise. — Je suis en train de perdre ma famille. Elle pose sa main sur la mienne. — Tu ne perdras pas tes enfants. Je ferme les yeux. Mes enfants. Dylan et Aryanna. Mes deux trésors. Ils n’ont que sept ans. Sept petites années. Et pourtant, aujourd’hui, ils vont devoir comprendre quelque chose qu’un adulte lui-même a du mal à accepter. Leur père et leur mère ne seront plus mari et femme. Je déglutis difficilement. Et soudain, sans prévenir, mes souvenirs remontent. J’ai dix-sept ans lorsque je rencontre Roman. À cette époque, je crois encore que l’amour ressemble aux chansons que j’écoute en boucle dans ma chambre. Je suis étudiante à l’université. Je suis timide, mais pas complètement. J’aime rire avec mes amies, même si je préfère souvent rester dans mon coin avec un livre. Roman a vingt ans. Il est différent. Il entre dans une pièce et les regards se tournent naturellement vers lui. Il est beau, sûr de lui, parfois agaçant. La première fois qu’il me parle, je renverse mon café sur son chemisier. Je veux disparaître. — Je suis désolée ! Il regarde la tache sur sa chemise, puis me regarde. Je m’attends à ce qu’il s’énerve. Mais il sourit. — Je crois que tu viens de me déclarer la guerre. Je reste bouche bée. — Pardon ? — Mon café contre ton café. Tu as gagné. Je ris malgré moi. C’est comme ça que tout commence. Avec un café renversé. Avec un sourire. Avec deux jeunes gens qui ne savent pas encore combien la vie peut être cruelle. Roman me courtise. Il m’attend devant mes cours. Il m’envoie des messages tard dans la nuit. Il me fait écouter ses premières compositions. Il me promet qu’un jour, le monde connaîtra son nom. Et moi, je le crois. Je crois tout ce qu’il me dit. Parce qu’à dix-sept ans, lorsqu’on aime vraiment, on ne pense pas au lendemain. On pense seulement à la personne devant soi. À dix-huit ans, je tombe enceinte. Quand je lui annonce, Roman reste silencieux pendant plusieurs secondes. Puis il me prend dans ses bras. — On va les élever ensemble. Je pleure contre sa poitrine. — Tu n’as pas peur ? — Si. Il embrasse mes cheveux. — Mais j’ai plus peur de te perdre. Quelques mois plus tard, nos jumeaux viennent au monde. Dylan et Aryanna. Deux petits êtres fragiles qui changent notre vie. Pendant un moment, Roman est heureux. Je le vois tenir Dylan dans ses bras. Je le vois sourire lorsque Aryanna serre son doigt. Je crois que nous avons réussi. Je crois que notre famille est invincible. Puis quelque chose change. Roman commence à rentrer tard. Puis très tard. Il devient distant. Les appels s’enchaînent. Les contrats aussi. La musique prend toute la place. Il veut réussir. Toujours plus. Il me dit qu’il doit partir quelques jours. Puis quelques semaines. Je comprends ses rêves. Je les ai toujours compris. Mais je ne comprends pas pourquoi il doit nous abandonner pour les atteindre. Un soir, je l’attends jusqu’à deux heures du matin. Lorsqu’il rentre enfin, je suis assise dans le salon avec Aryanna endormie contre moi. — Tu étais où ? Il retire sa veste. — Au studio. — Tu aurais pu appeler. Il soupire. — Karel, je suis fatigué. Je me lève. — Moi aussi, Roman. Il me regarde sans répondre. — Je suis fatiguée de t’attendre. Ses yeux deviennent froids. — Je fais tout ça pour nous. Je secoue la tête. — Non. Tu fais tout ça pour toi. Il ne répond pas. Et ce silence me fait plus mal que n’importe quelle dispute. Les mois passent. Notre maison devient silencieuse. Nous dormons dans le même lit sans nous toucher. Nous mangeons ensemble sans nous parler. Je continue d’espérer. C’est probablement mon plus grand défaut. J’espère toujours. Jusqu’au jour où l’espoir lui-même devient douloureux. — Karel. La voix de Zita me ramène au présent. Je cligne des yeux. Une larme roule sur ma joue. Je l’essuie rapidement. — Il est arrivé ? Zita comprend immédiatement de qui je parle. Elle regarde vers le couloir. — Pas encore. Je souffle doucement. Une partie de moi est soulagée. Une autre est déçue. Je ne sais même plus ce que j’attends de lui. Des excuses ? Un regard ? Un dernier signe qu’il se souvient de la femme qu’il a aimée ? Je déteste cette faiblesse. Je déteste encore plus le fait qu’une partie de mon cœur l’aime toujours. Soudain, des pas résonnent dans le couloir. Je me raidis. Zita tourne la tête. La porte s’ouvre. Roman entre. Je ne le reconnais presque pas. Il est beaucoup plus maigre que dans mes souvenirs. Son visage est pâle. Ses joues sont creusées. Ses vêtements sont impeccables, mais son corps semble épuisé. Il avance lentement. Je retiens mon souffle. Pendant une seconde, j’espère qu’il va me regarder. Qu’il va s’arrêter. Qu’il va prononcer mon prénom comme autrefois. Mais non. Roman passe devant moi. Sans un regard. Comme si je n’étais qu’une inconnue. Mon cœur se serre. Je baisse immédiatement les yeux pour cacher mes larmes. Il s’assoit quelques mètres plus loin. Son avocat lui parle à voix basse. Roman acquiesce. Je regarde ses mains. Ces mains que j’ai autrefois tenues dans les miennes. Ces mains qui ont porté nos enfants. Ces mains qui jouaient du piano pendant que je m’endormais sur son épaule. Je détourne les yeux. Il ne doit plus avoir d’importance. C’est ce que je me répète. Mais mon cœur refuse de l’écouter. Une porte s’ouvre au bout du couloir. — Monsieur et Madame Bassey ? Je me lève. Mes jambes tremblent. Roman se lève aussi. Pour la première fois depuis son arrivée, nos regards se croisent. Ses yeux rencontrent les miens. Je cherche l’homme que j’ai aimé. Je cherche le garçon qui m’attendait devant l’université. Je cherche le père qui embrassait nos jumeaux. Mais je ne trouve qu’un homme fatigué. Un étranger. Roman détourne les yeux le premier. Alors je comprends. Aujourd’hui, notre histoire va mourir. Et je ne sais pas encore que ce n’est pas la fin. C’est seulement le début de tout ce que nous avons essayé d’oublier. Le monde s'écroule autour de moi.
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