La fuite n’était pas seulement un déplacement. C’était une façon de vivre. Une existence sans repères, sans sécurité, sans lendemain. Martine et Karma — ou Joseph, comme elle l’appelait encore parfois dans ses moments de faiblesse — avaient quitté tout ce qu’ils connaissaient, tout ce qui leur donnait une identité.
Et pourtant, chaque matin, ils se réveillaient ensemble, comme si la vie leur donnait une nouvelle chance. Comme si l’amour pouvait compenser le chaos.
Leur première semaine en fuite fut une suite de petites routines. Des routines simples, mais vitales.
Se lever avant l’aube.
Changer de ville.
Changer d’apparence.
Changer de numéros.
Changer de noms.
Ils étaient devenus des ombres.
Leur voiture roulait sans destination précise, guidée par une carte, par des repères invisibles, par des contacts que Karma connaissait. Il ne parlait pas beaucoup, mais ses silences étaient lourds de décisions. Martine le suivait, comme une disciple, mais aussi comme une complice. Elle avait accepté de devenir une hors-la-loi, mais elle ne comprenait pas encore ce que cela impliquait réellement.
Un soir, dans une petite ville de bord de mer, ils s’arrêtèrent dans une auberge discrète. L’endroit était simple, modeste, loin des hôtels luxueux où un homme comme Karma aurait été repéré. Ils prirent une chambre, s’installèrent, et essayèrent de se donner une illusion de normalité.
Martine regarda la mer à travers la fenêtre.
Le vent faisait danser les rideaux.
La nuit semblait calme.
Mais Martine savait que la tranquillité était une illusion. Elle sentait la menace, toujours, comme une main invisible posée sur son épaule.
Tu es sûr que personne ne nous suit ? demanda-t-elle.
Karma, assis sur le lit, ne leva pas les yeux.
Je ne peux pas être sûr, répondit-il.
Tu devrais.
La sécurité n’existe pas pour nous.
Martine sentit une colère monter en elle. Une colère contre la situation, contre lui, contre elle-même.
Et moi ? demanda-t-elle.
Quoi ?
Moi, je n’existe plus. Je ne suis plus inspectrice. Je ne suis plus rien. Je suis juste… ta compagne.
Il soupira.
Tu es tout, dit-il.
Je suis ta compagne, seulement ?
Il se leva et s’approcha d’elle.
Tu es plus que ça, murmura-t-il.
Alors pourquoi je me sens comme si je n’étais rien ?
Karma posa une main sur son visage, doucement.
Parce que tu es en train de perdre ta vie pour moi, dit-il.
Et toi, tu as perdu ta vie depuis longtemps, répondit-elle.
Il la regarda.
Je n’ai pas perdu ma vie, Martine. Je l’ai choisie.
Moi aussi, répondit-elle.
Non.
Si.
Le silence s’installa.
Leurs regards se croisèrent, chargés d’émotion.
Ils étaient ensemble, mais chacun vivait un combat intérieur.
Les jours suivants, la tension monta. Pas seulement à cause de la traque, mais à cause de leur relation.
Ils étaient ensemble, mais ils ne se parlaient plus comme avant. Ils avaient peur de dire quelque chose de trop vrai. Ils avaient peur de se dévoiler. Ils avaient peur de s’aimer trop fort.
Martine commença à remarquer les comportements de Karma, ceux qu’elle avait déjà vus avant la fuite. Sa manière de surveiller la rue, sa façon d’écouter les bruits, son regard qui s’attardait sur les visages des gens. Comme si chaque personne était une menace potentielle.
Elle comprit alors que la violence n’était pas seulement extérieure. Elle vivait aussi en lui.
Un soir, dans une petite cuisine d’auberge, ils préparèrent un repas simple. Martine coupait des légumes, tandis que Karma surveillait la porte.
Tu fais toujours ça ? demanda-t-elle.
Faire quoi ?
Surveiller.
Oui.
Pourquoi ?
Parce que je ne peux pas m’arrêter.
Martine posa le couteau.
Tu ne peux pas t’arrêter… même pour moi ?
Je peux essayer.
Elle se retourna vers lui, le regard dur.
Tu peux essayer, mais tu ne changes pas.
Je change.
Non. Tu te caches.
Karma serra la mâchoire.
Je ne me cache pas. Je protège.
Protège qui ?
Toi.
Martine le fixa.
Et moi ? Je protège qui ?
Toi aussi.
Elle inspira profondément, puis reprit son travail.
Je veux croire que tu me dis la vérité, murmura-t-elle.
Je te la dis, répondit-il.
Elle secoua la tête.
Tu dis la vérité, mais tu ne me dis pas tout.
Karma resta silencieux.
Son silence disait plus que ses mots.
Le soir, après le repas, ils s’allongèrent sur le lit. Martine se blottit contre lui, comme si elle cherchait une chaleur qui pourrait effacer la peur. Karma la serra doucement.
Ils restèrent ainsi pendant un moment, puis Martine murmura :
Tu sais que tu me fais peur ?
Pourquoi ?
Parce que je ne sais pas qui tu es vraiment.
Tu ne sais pas qui tu es vraiment non plus.
Martine se raidit.
Comment ça ?
Tu as quitté ton travail. Tu as quitté ta vie. Tu es devenue une fugitive. Et tu crois que c’est pour moi.
Et ce n’est pas pour toi ?
Ce n’est pas seulement pour moi.
Elle sentit un frisson. Elle comprit alors que la fuite n’était pas seulement une décision d’amour. C’était aussi une décision de survie.
Tu as des ennemis, dit-elle.
Oui.
Et moi ?
Tu en as aussi.
Martine ferma les yeux.
Je sais, murmura-t-elle.
Tu es prête à vivre comme ça ?
Je n’ai pas le choix.
Karma la regarda.
Tu as toujours le choix, dit-il.
— Non.
— Oui.
Leurs doigts s’entrelacèrent.
Ils étaient ensemble, mais ils étaient seuls.
La tension monta encore lorsque Martine reçut un message sur un téléphone jetable qu’ils utilisaient. Elle le regarda, puis le jeta sur la table.
Karma le ramassa.
Qui t’a envoyé ça ? demanda-t-il.
Un contact, répondit-elle.
Quel contact ?
Personne.
Karma la fixa.
Martine, si tu veux qu’on survive, tu dois me dire la vérité.
Je te dis la vérité, répondit-elle.
Non.
Elle se leva brusquement.
Je suis fatiguée, dit-elle.
Moi aussi.
Elle quitta la pièce.
Karma resta seul, dans le silence.
Il savait que quelque chose changeait. Que la confiance s’effritait.
Et il avait peur.
Pas peur de la police.
Peur de la perdre.
Le lendemain, ils quittèrent l’auberge. Ils prirent la route encore une fois, sans savoir où aller. La vie en fuite était devenue une route sans fin.
Martine regardait le paysage défiler, mais elle ne voyait rien. Son esprit était ailleurs.
Elle se tourna vers Karma.
Tu as déjà pensé à arrêter ? demanda-t-elle.
Arrêter quoi ?
Tout ça. La vie de fugitif.
Non.
Martine soupira.
Et si on se rendait ?
Jamais.
Pourquoi ?
Parce que je ne veux pas que tu souffres encore.
Je souffre déjà.
Karma ne répondit pas.
Il savait qu’elle avait raison.
Ils roulèrent encore.
Et la route continua.