CHAPITRE
PREMIER«Un accident regrettable et dramatique», conclut Oscar Lambermont d’un ton de circonstance, en mirant son verre d’alcool dans les reflets changeants du feu de bûches qui ronflait dans la cheminée en pierre.
Bien calé dans le profond fauteuil que lui avait indiqué son hôte en passant au salon, Stanislas Barberian luttait contre une indicible envie de fermer les yeux. Non pas que la conversation fut assommante, mais les mets préparés par Madame Lambermont et les vins généreusement servis par le maître de maison avaient pour effet de le plonger dans ce que les écrivains appellent généralement une «douce torpeur».
Stanislas, il est vrai, avait quelques circonstances atténuantes… Parti tôt de Paris le matin même, il avait envisagé de prendre un petit déjeuner léger à la frontière belge et d’arriver à Bruxelles vers neuf heures, avant l’ouverture du magasin de son amie Martine. Une collision en chaîne en avait décidé autrement et l’avait bloqué durant plus d’une heure dans la région de Valenciennes. Le ventre vide, il avait ensuite goûté aux plaisirs relatifs d’une entrée au pas dans la ville de Manneken Pis. À quelques centaines de mètres du centre où il se rendait, le semblant de bonne humeur qu’il s’efforçait de conserver malgré un sort contraire s’était définitivement effacé lorsqu’un piéton pressé de gagner la Gare Centrale avait donné un coup d’attaché-case dans l’aile avant droite de sa voiture. Sans même se retourner ni s’excuser.
Stanislas Barberian n’était pas un grand amateur de voitures, mais il avait un jour eu un coup de foudre pour une Facel-Vega rouge de 1963 qui se momifiait à l’arrière d’un garage de la région de Charleroi, son Pays noir natal. Il avait convaincu un carrossier italien du coin de remettre en état l’ancêtre. L’artisan avait réalisé un travail remarquable, moyennant une somme rondelette, discrètement payée de la main à la main. Durant de nombreuses années, sa Facellia avait intrigué nombre de connaissances ou de simples passants. Puis la série télévisée Les petits meurtres d’Agatha Christie avait remis sous les feux de l’actualité cette voiture mythique de l’industrie automobile française, conduite par l’acteur Samuel Labarthe sous les traits du distingué commissaire Swan Laurence.
À la vérité, Stanislas n’avait que peu goûté cette intrusion télévisuelle dans son petit jardin secret. Mais il reconnaissait en souriant que, depuis lors, certaines femmes croisées au hasard des rues de Paris ou de Bruxelles lui jetaient un regard empreint de curiosité. Peut-être s’attendaient-elles à voir le comédien suisse au volant de la belle sportive?
Quoi qu’il en soit, Stanislas tenait à sa Facellia comme un académicien à son épée et il ne tolérait pas la moindre agression, fut-elle involontaire, envers la respectable vieille dame. Ceci explique pourquoi, lorsqu’il poussa la porte du Vieux Lutrin, la librairie que Martine exploitait non loin du quartier du Sablon, Stanislas avait le visage contrarié, le regard lourd et des idées de meurtre dans la tête.
Martine l’accueillit par un long et tendre b****r qui eut l’heur de le détendre quelque peu. La quarantaine souriante, la «fiancée» de Stanislas faisait partie de ces personnes éternellement de bonne humeur et que rien – ou presque – ne semble atteindre. D’une résistance à toute épreuve face aux désagréments de la vie, elle était d’un naturel optimiste et considérait que la plupart des aléas du quotidien ne valaient pas la peine que l’on s’y attarde. Selon le vieil adage qui veut que «quand la santé va, tout va», elle s’efforçait de mener une vie saine, exempte de tout stress et agrémentée d’un zeste de sport. Cette philosophie basique ne lui avait pas trop mal réussi et son dynamisme faisait l’admiration de son entourage.
Martine était fille unique, divorcée et sans enfant. Son ex, prénommé Jan, était un graphiste non dénué de talent avec qui elle avait passé quelques années de vrai bonheur. Puis l’ambition professionnelle du jeune homme l’avait conduit à sacrifier de plus en plus de temps à son travail. Lorsqu’il avait décidé de créer sa propre entreprise, cette addiction était devenue problématique. Soucieux de développer son réseau et sa clientèle, Jan ne comptait plus les soirées et les week-ends consacrés à ses contrats et ses projets.
Martine, à qui son diplôme de romaniste avait ouvert les portes d’une bibliothèque communale bruxelloise où elle travaillait à trois quarts temps, souffrait de cette situation et s’en était souvent plainte à son mari. Celui-ci comprenait, bien sûr. Mais son statut de jeune indépendant ne lui laissait, disait-il, pas le choix. Il fallait sans cesse faire la chasse aux clients et, pour remporter des contrats, travailler à prix cassés tout en multipliant les heures pour payer le loyer, acheter le matériel, investir dans des projets novateurs. Chaque fois que le sujet revenait sur le tapis, il prenait les mains de Martine, tentait de la rassurer, et lui promettait que tout cela n’aurait qu’un temps. Qu’elle devait prendre patience. Qu’il réussirait bientôt. Et qu’il ferait alors appel à d’autres graphistes plus jeunes pour l’aider.
Un beau matin, alors que le couple déjeunait en silence et que Jan consultait ses mails comme chaque jour en avalant distraitement ses céréales, Martine s’était levée et avait commencé à préparer ses valises. Tout s’était passé sans heurt, sans un mot plus haut que l’autre. D’abord incrédule, Jan avait promis qu’il allait «lever le pied», qu’ils allaient prendre quelques jours de repos en Alsace pour oublier tout cela et qu’il ferait le nécessaire pour consacrer désormais plus de temps à leur vie de couple. Mais il avait vite compris que rien ne ferait revenir Martine sur sa décision.
Jamais Jan ne travailla autant qu’au cours des mois qui suivirent cette rupture. Martine, elle, était revenue vivre chez ses parents, le temps de faire le point et de trouver un autre logement.
Le hasard voulut qu’à la même époque, un ami de son père mette en vente sa librairie située au cœur de Bruxelles. En fait de librairie, il s’agissait d’un commerce de vente et d’achat de vieux livres, doublé d’une petite activité similaire consacrée aux affiches, principalement des publicités pour des voyages transatlantiques du début du xxe siècle, le thermalisme et le tourisme balnéaire.
Passionnée de vieux bouquins, grande «coureuse» de brocantes et de salles de ventes, Martine n’était certes pas une spécialiste, mais son amour des livres et son travail de bibliothécaire adjointe l’avaient dotée d’une vraie culture en la matière. L’opportunité était belle et les parents de Martine proposèrent à leur fille de lui offrir une partie de la somme nécessaire au rachat de la boutique, à charge pour elle de compléter avec un emprunt personnel aux mensualités raisonnables.
Comme s’il était écrit qu’un tel changement de vie doit avoir un corollaire au plan sentimental, c’est aussi une histoire de livres qui fit se rencontrer Martine et Stanislas quelques mois plus tard. L’occasion était la braderie de Lille, le décor un stand tenu par un bouquiniste réputé et l’étincelle, une édition originale de sa célèbre Physiologie du goût publiée par Jean Anthelme Brillat-Savarin en 1826, deux mois avant son décès.
En fait d’étincelle, celle-ci se produisit suite à un malentendu. Il faut savoir qu’à l’origine, le magistrat gastronome avait publié son œuvre de façon anonyme, à compte d’auteur et en deux tomes. Martine achevait d’en feuilleter un et se préparait à examiner le second lorsqu’elle eut la mauvaise idée de reposer le premier volume sur une pile voisine. Stanislas, qui venait lui-même de déposer une vieille bible, aperçut le livre et s’en empara, ignorant tout de l’intérêt manifesté par Martine. Après avoir examiné l’ouvrage avec soin, il interpella le bouquiniste en lui demandant s’il possédait l’autre tome. On devine la suite: face à deux clients potentiellement intéressés, le bouquiniste annonça son prix en se réjouissant intérieurement d’une probable surenchère au terme de laquelle il vendrait le lot au mieux-disant.
Mais ses clients n’étaient pas des amateurs. Tous deux firent d’abord état de leur profession et réclamèrent la réduction généralement accordée entre «collègues». Puis, au cours d’une confrontation digne du Secret de la Licorne d’Hergé où Tintin, le collectionneur Sackharine et le bandit Barnabé se disputent la maquette du célèbre navire, ils se chamaillèrent sur le point de déterminer qui avait priorité sur qui. Pris à témoin, le marchand sentit sa chance revenir et proposa à ses interlocuteurs une enchère à deux. C’est alors que, devant les protestations véhémentes de la jeune femme, le second protagoniste accepta subitement de renoncer à son achat. «À condition, enchaîna-t-il en souriant, que vous acceptiez de prendre un verre en ma compagnie. Après tout, nous sommes collègues et nous avons peut-être des intérêts communs.»
C’est ainsi que le bouquiniste lillois dut renoncer à la plus-value espérée et que les deux amateurs d’ouvrages anciens firent leurs premiers pas vers ce qui allait devenir une aventure commune.
À quarante-quatre ans, Stanislas Barberian présentait un bilan de vie plutôt satisfaisant pour un homme qui avait réussi à faire d’une passion son gagne-pain.
Né dans la ceinture industrielle de Charleroi, d’un père belge et d’une mère française, il y avait vécu une enfance sans souci avant d’entamer des études en Histoire à l’Université de Liège. À l’origine, il se destinait à l’enseignement, mais de nombreux travaux en bibliothèque lui avaient progressivement donné le goût des livres, et singulièrement celui des écrits relatifs à l’époque médiévale.
À vingt-quatre ans, après avoir suivi une formation complémentaire en commerce d’antiquités tout en exerçant divers emplois alimentaires, il avait quitté la cité de Simenon pour gagner Paris où un oncle de sa mère tenait une librairie spécialisée dans les ouvrages universitaires. Ce parent éloigné était un homme charmant et un lien de confiance s’était rapidement tissé entre eux. Lorsque, moins d’un an plus tard, Stanislas avait proposé d’ouvrir un petit département de livres rares, l’oncle avait accepté de bonne grâce en lui accordant un budget de départ et quelques heures de temps libre par semaine pour fouiner chez les bouquinistes.
En peu de temps, le jeune Belge avait fait montre d’un flair et d’un sens des affaires remarquables, développant «sa» section avec un succès tel qu’après quelques années, il ne fut plus possible de maintenir la nouvelle activité dans les locaux pourtant spacieux de la librairie universitaire. Au terme d’un accord passé avec l’oncle, Stanislas s’installa à son compte dans une rue improbable, proche du quartier du Montparnasse, où il trouva son bonheur dans une ancienne quincaillerie fermée depuis des lustres. Les lieux étaient restés en l’état, avec de grandes étagères en bois, des dizaines de tiroirs qui se révélèrent précieux pour ranger de vieux papiers, et une arrière-cour que Stanislas aménagea en réserve après l’avoir couverte. Comme souvent, l’étage était dans un état de délabrement proche de l’insalubrité et le jeune homme mit des mois pour y aménager un petit appartement agréable. Mais le résultat fut à la hauteur de l’énergie dépensée.
Lorsqu’il fit la connaissance de Martine à Lille, Stanislas venait de fêter le huitième anniversaire de sa librairie. Sa Malle aux livres s’était taillé une jolie réputation dans le monde ouaté des vieux livres et des vieux papiers. Au fil du temps, Stanislas Barberian avait développé en France et en Belgique un réseau qui réunissait à la fois une clientèle avisée, des collectionneurs parfois désireux de se débarrasser de belles pièces, et des dizaines de bouquinistes ou d’amateurs qui l’alimentaient à longueur d’année. Ses «rabatteurs», comme il les appelait, appréciaient son sérieux et sa correction en matière de prix. Parallèlement, Stanislas s’était fait remarquer dans le milieu en publiant un ouvrage fort joliment documenté sur les premiers imprimeurs en Europe. Depuis lors, des salles de vente renommées faisaient de plus en plus souvent appel à ses lumières pour la rédaction d’éléments de catalogues.
Pour dénicher des pièces rares ou recherchées, Stanislas parcourait Paris, la France et les pays limitrophes à longueur d’année, ce qui le tenait éloigné de la librairie deux jours par semaine, parfois davantage. Lors de ses absences, il pouvait compter sur l’aide efficace d’une ancienne employée de son oncle prénommée Clotilde, une sorte de gardienne du temple qui régnait alors en maîtresse absolue parmi les rayons surchargés de La Malle aux livres. Véritable puits de science livresque, Clotilde connaissait tout, avait réponse à tout, et voyait tout. Rien ne lui échappait.
Quelques voleurs à la petite semaine en avaient fait la honteuse expérience et leurs visages étaient gravés dans la mémoire de la redoutable libraire aussi bien que dans les méandres électroniques d’un fichier de police. Du côté face, Clotilde était donc une auxiliaire précieuse. Du côté pile, son aide avait toutefois une contrepartie: un caractère épouvantable qui expliquait probablement pourquoi cette sexagénaire de choc n’avait jamais goûté aux fruits du mariage.
Stanislas était également célibataire, mais pas pour des raisons similaires. D’allure décontractée malgré une mise toujours impeccable, le cheveu noir et dru planté sur une tête plutôt bien faite, le quadragénaire plaisait aux femmes qui n’étaient pas insensibles à sa voix posée, à son mètre 88 et à des yeux brun-vert qui mentaient rarement. Passionné par son travail qu’il avait la coquetterie d’appeler son «hobby», il affichait un petit penchant pour la bonne chère, le whisky irlandais et les bières trappistes. Un tiercé gagnant sur le plateau d’une balance qui oscillait entre nonante et nonante-trois kilos.