PROLOGUE
PROLOGUEComme toujours à cette heure matinale, les abords de l’écluse de Landelies étaient déserts. Dans leur haute maison dont deux fenêtres laissaient passer une lumière jaunâtre, chaudement tamisée par des filets de brume, l’éclusier et sa famille terminaient probablement le petit déjeuner, mais nul bruit ne filtrait au-dehors.
Jean-Régis de Chassart arrêta son véhicule à l’entrée du chemin de halage, sur le petit parking réservé à cet effet, puis il jeta un coup d’œil à l’indicateur de température extérieure. Celui-ci affichait deux degrés sous zéro. Il soupira et coupa le moteur en pensant au froid qui allait lui scier le bas des reins et la nuque quand il quitterait l’habitacle.
Depuis une petite année, il s’efforçait de courir deux fois par semaine pour tenter de préserver une forme physique qu’une cinquantaine naissante avait largement entamée. À la vérité, cet exercice bihebdomadaire n’avait que peu d’effets visibles sur son corps trapu aux rondeurs confortables, mais le bénéfice psychologique qu’il en retirait était à la mesure des efforts déployés. Le fait de s’astreindre régulièrement à un footing qui l’ennuyait profondément et le faisait souffrir tout autant lui procurait paradoxalement un sentiment de bien-être qu’il associait à une forme d’hygiène mentale.
Lorsqu’il regagnait sa voiture, trempé de sueur et les genoux douloureux après trois quarts d’heure de course, il était invariablement envahi par une sorte de sérénité qu’il tentait d’entretenir le plus longtemps possible au cours de la journée. À l’inverse, si la soirée s’était prolongée la veille ou si, le jour même, les devoirs de sa charge l’empêchaient de courir, il en concevait une profonde amertume.
Depuis quelques semaines, les séances matinales réclamaient de plus en plus de volonté en raison du froid qui s’installait progressivement et du manque de clarté. Les fêtes de fin d’année étaient déjà oubliées, mais pas le supplément de poids enregistré sur la balance. Et le vent de cette fin janvier était particulièrement mordant au bord de l’eau.
Il était à peine sept heures trente. Jean-Régis appréciait les petits matins dans ce coin verduré de la région de Charleroi où coule la Sambre. S’il n’y avait pas ce foutu vent…
Il soupira à nouveau et sortit en remontant la fermeture éclair de son vieux blouson. Il ouvrit le coffre, enfila prestement un coupe-vent, et jura en constatant qu’il avait oublié ses gants. Après avoir bouclé autour de sa taille une ceinture banane dans laquelle il glissa ses clés de voiture, son portable et son iPod, il ajusta ses écouteurs, dépassa la maison de l’éclusier, puis s’élança le long du chemin de halage.
Le sol était sec et il ne risquait pas de glisser. En quelques secondes, il quitta la zone éclairée, puis il se tint volontairement du côté droit du fin ruban d’asphalte en attendant que ses yeux s’habituent à l’obscurité ambiante. D’expérience, il savait que les canards – souvent nombreux à cet endroit – dormaient encore par petits groupes du côté gauche, au bord de l’eau. Il n’avait aucune envie de piquer une tête dans la rivière après avoir trébuché sur un volatile.
Autour de lui, la brume s’étendait mollement au-dessus de l’eau et des prairies. Sur l’autre bord, le versant boisé de la vallée dessinait une masse sombre dont la crête commençait lentement à se détacher sur un ciel naissant. Un faible courant parcourait la Sambre et un poisson fit naître un frisson fugitif à la surface de l’eau. Le bruit des Nike s’écrasant régulièrement sur le bitume n’était troublé que par la respiration encore irrégulière du coureur.
Après une dizaine de minutes, Jean-Régis de Chassart ouvrit légèrement le col de son survêtement. Son corps s’était réchauffé et des gouttes de sueur commençaient à envahir son visage. Il avait parcouru environ un quart du chemin et il longeait maintenant une voie de chemin de fer surélevée d’une demi-douzaine de mètres sur sa droite. C’était l’endroit le plus exposé au vent qu’il prenait de face en cette saison, mais il n’aurait pas pu conserver son col fermé plus longtemps. Il passa rapidement un mouchoir sur son visage et entreprit de faire le point sur la journée qui se préparait. À l’origine, lorsqu’il avait commencé à courir l’année précédente, il avait naïvement cru qu’à la faveur de l’exercice physique, ses pensées l’orienteraient vers des sujets futiles, mais ça n’avait jamais été le cas. Il s’en était accommodé et profitait depuis lors de ses séances de footing pour réfléchir à des dossiers en cours ou préparer ses entretiens de la journée.
Lorsque le coureur fit demi-tour à hauteur du panneau annonçant l’écluse suivante, une lumière ouatée commençait à prendre le dessus sur la pénombre ambiante et, en maints endroits, les canards se secouaient vigoureusement avant de se laisser glisser dans l’eau. Un héron cendré passa silencieusement à une dizaine de mètres et se posa dans un pré, non loin d’un filet d’eau serpentant dans l’herbe sombre et qui drainait vers la rivière le trop-plein des pluies de la nuit.
À l’entame de l’avant-dernière courbe, alors qu’il n’était plus qu’à trois ou quatre minutes de course du parking où il avait rangé sa voiture, Jean-Régis de Chassart aperçut un homme planté au beau milieu du chemin, à une centaine de mètres devant lui. L’individu était immobile, ce qui ne laissa pas de l’intriguer. À cette heure matinale, les rares promeneurs qu’il croisait marchaient d’un bon pas, seuls ou accompagnés d’un chien. Plus rares encore étaient les cyclistes amateurs ou les joggeurs qui, comme lui, venaient sacrifier un peu de sueur sur l’autel de leurs ambitions pondérales.
Cette silhouette figée avait quelque chose de déroutant et d’inquiétant à la fois. En se rapprochant, il se dit que l’homme attendait sans doute un chien divaguant à quelques mètres, derrière une haie ou dans le fossé séparant le chemin du halage des prairies avoisinantes. Machinalement, il ralentit sa course, car il ne connaissait que trop bien les réactions parfois dangereuses d’animaux effrayés par le passage d’un coureur.
Au moment où il arrivait à hauteur de l’homme dont le visage était protégé par une large écharpe, il eut un brusque pressentiment, puis tout se passa très vite. L’homme tendit les bras en avant, comme pour le stopper par les épaules, puis pivota vivement sur la gauche en pliant le genou et en courbant le dos. Emporté par son élan, Jean-Régis de Chassart bascula vers la droite, piqua du nez vers le bord du chemin, tenta désespérément de se retenir à une touffe d’herbes et bascula la tête la première dans l’eau. Sans un cri.
Dans la seconde, il sentit comme une gifle glaciale lui cingler le visage. L’eau était tout au plus à deux ou trois degrés et le contact avec son front en sueur lui fit l’effet d’un électrochoc. Que se passait-il? Il n’en savait rien, mais il avait compris que sa chute n’était pas un accident. Il s’accrocha à une grosse pierre, sortit la tête de l’eau et vit son agresseur à trois mètres à peine, penché vers lui. Il voulut lui hurler une insulte, mais son cri se noya. Quelque chose ou quelqu’un venait de lui enfoncer brutalement la tête sous la surface en l’éloignant du bord. Comme un gros poisson piégé dans une nasse trop petite, il eut quelques soubresauts désespérés, s’écorcha les mollets contre les pierres qui consolident la berge à cet endroit et tenta de se libérer de l’étreinte qui le maintenait sous la surface. Il réussit finalement à saisir un bras, mais ses doigts crochaient dans une matière caoutchouteuse. Il continua ainsi à lutter durant une éternité tandis que son cœur battait à tout rompre.
Il allait mourir là, loin de tous, dans cette eau froide et puante, sans savoir pourquoi. À cette pensée, il se révolta. Il mobilisa l’énergie qui lui restait pour peser de toutes ses forces sur son pied droit qui avait enfin trouvé un appui. La manœuvre surprit son adversaire et il réussit à sortir le visage de l’eau, aspirant à pleins poumons l’air glacial. Mais l’intermède salvateur ne dura que deux ou trois secondes. À nouveau, il sentit une main faire pression sur le sommet de son crâne. En voulant prendre une nouvelle goulée d’oxygène, il avala une gorgée de liquide fétide et s’étouffa en voulant la recracher. Il sentait maintenant le corps de son meurtrier s’enrouler autour du sien, jambes et bras serrés comme des liens impossibles à défaire.
Il eut comme un éclair v*****t devant les yeux et, soudain envahi par une immense détresse, il décida de ne plus lutter.
Il ouvrit la bouche, hurla comme un fou en recrachant les dernières bulles d’air saturé qui se trouvaient encore dans ses poumons en feu, puis il avala une dernière gorgée de cette eau au goût de vase qui allait devenir son triste et glauque linceul…