Chapitre 4 : Le Poids des Cendres

1444 Words
(Point de Vue : Maïra) On ne peut pas étrangler un spectre. C'est la première leçon que la guerre numérique m'avait enseignée. La journée avait été une tempête médiatique d'une violence inouïe. Le sacrifice du Premier Ministre avait fonctionné. Mon communiqué de presse faussement indigné avait stabilisé l'action de Leduc Immobilier juste avant la clôture de la Bourse, transformant mon entreprise en "victime collatérale" de la corruption fédérale. J'avais sauvé mon image publique en marchant sur le cadavre politique du chef du gouvernement. Mais à l'intérieur de mon penthouse, alors que la nuit enveloppait Montréal, le silence était lourd de frustration. Je me tenais près du minibar, versant deux doigts de whisky dans un verre en cristal lourd. Mon reflet dans le miroir fumé du bar me renvoya l'image d'une femme épuisée, mais dont les yeux brillaient d'une colère froide. J'avais passé la journée à jouer à la défense. Il était temps de passer à l'offensive. J'avais besoin de chair et d'os. Si Élara Vasseur était un fantôme numérique, elle avait forcément des racines dans le monde physique. Des racines qu'on pouvait arracher. Le carillon de l'ascenseur privé résonna. Silas entra dans le vaste salon. Son costume était impeccable, mais ses traits étaient tirés. Il revenait d'une chasse à l'homme de douze heures à travers les archives scellées de la province. Je me retournai, le verre à la main. — Vous avez trouvé Isabelle Vasseur ? demandai-je sans préambule. Je voulais la mère. La sœur du vieux Vasseur. La maîtresse de mon père. Dans le monde de la haute société, les liens du sang étaient la faiblesse ultime. Si Silas me ramenait Isabelle, je pouvais la ligoter à une chaise, allumer une caméra, et forcer Élara à sortir de son clavier pour venir négocier la vie de sa propre mère. Une équation simple. Brutale. Il s'arrêta au centre du tapis persan. Il croisa les mains devant lui. Silas : C'est une impasse, Patronne. Le mot tomba comme un bloc de plomb. Je me figeai, le verre à mi-chemin de mes lèvres. — Une impasse ? Répétez-moi ça, Silas. Vous avez le plus gros budget de renseignement privé de la côte Est. Trouvez-la. Achetez les flics, payez des détectives, corrompez les douanes s'il le faut. Silas : L'argent ne peut pas acheter quelqu'un qui n'existe plus, Maïra, répondit-il d'une voix grave et mesurée. Il sortit une fine chemise cartonnée de sa veste et la posa sur la table basse en verre. Silas : J'ai graissé la patte de deux anciens directeurs de la Protection de la Jeunesse et j'ai fait ouvrir des dossiers sous scellés des années quatre-vingt-dix. L'histoire n'est pas celle que vous croyez. Isabelle Vasseur n'est pas une héritière qui vit dans le luxe avec l'argent de votre père. Je posai mon whisky et m'approchai de la table. Silas continua son rapport, la voix dénuée de tout jugement, mais les faits étaient d'une violence psychologique absolue. Silas : Quand Isabelle est tombée enceinte, son frère, le vieux Vasseur, l'a reniée pour étouffer le scandale. Elle est allée voir votre père, Henri Leduc. Elle pensait qu'il allait assumer. Mais Henri était en pleine ascension. Il venait d'épouser votre mère, une union stratégique. Un enfant illégitime aurait ruiné sa réputation auprès des banques conservatrices. Il pointa un document officiel, un vieux chèque de banque scanné. Silas : Henri a refusé de reconnaître la paternité. Il a fait un chèque de cinq cent mille dollars à Isabelle, via une société écran, avec un contrat de confidentialité blindé. C'était le prix de son silence. Je fixai le chèque. La signature de mon père. Les boucles arrogantes, l'encre noire. L'homme que j'avais idolâtré toute mon enfance venait d'acheter l'effacement de son propre sang comme on achète un terrain vague. — Et Élara ? demandai-je, la gorge soudainement sèche. Silas : Isabelle a pris l'argent, Patronne. Mais elle n'a pas pris l'enfant. Le regard de Silas s'assombrit. Ce vétéran des guerres sales avait du mal à digérer la lâcheté de la haute société. Silas : Quand Élara a eu cinq ans, Isabelle l'a abandonnée dans une chambre de motel miteuse sur le boulevard Taschereau. Elle a pris le premier vol pour l'Asie du Sud-Est avec les cinq cent mille dollars. Elle s'est évaporée. Plus de comptes bancaires, plus de passeport à son nom. Morte ou vivante, elle a disparu de la surface de la terre il y a plus de vingt ans. Je restai silencieuse. Le vertige me saisit. Mon plan venait de s'effondrer. Je voulais utiliser l'amour filial comme une arme, mais Élara n'avait jamais connu l'amour. Elle avait été rejetée par l'un des hommes les plus puissants de la ville, puis abandonnée comme un déchet par sa propre mère, vendue pour un demi-million de dollars. Moi, j'avais grandi dans les palais de Westmount, choyée, protégée, héritière légitime du trône. Elle avait grandi dans le système. Dans la crasse. Dans la rage. Soudain, mon téléphone portable, posé sur l'îlot de la cuisine, s'illumina. Un seul bip. Aigu. Tranchant. Je m'approchai et saisis l'appareil. Le même numéro masqué que la veille. Le même fantôme. « Je vois que tes limiers fouillent dans les vieux tiroirs de papa. Tu cherches ma faiblesse, Maïra ? Tu crois que l'argent achète le passé ? Cherche bien, petite sœur. Mais le sang sèche vite dans les motels de banlieue. Tu peux retourner le monde entier, tu ne trouveras rien. Les fantômes n'ont pas de chaînes. » La moquerie suintait de chaque mot. Elle piratait probablement les communications de Silas, ou surveillait les requêtes bancaires que ses hommes venaient de lancer pour tracer le chèque d'Isabelle. Elle avait dix coups d'avance. Elle me regardait me débattre dans ses filets. Je serrai le téléphone si fort que la coque en fibre de carbone craqua légèrement. La frustration menaça de me submerger. L'espace d'une seconde, j'eus envie de tout casser. Mais la Reine Noire ne cassait pas la vaisselle. Elle cassait des os. La leçon de Kaiden résonna dans mon crâne : Quand ton ennemi te montre qu'il n'a pas de cœur, vise les genoux. Je me retournai vers Silas. Mon expression n'était plus celle d'une fille choquée par les péchés de son père. C'était l'expression d'un prédateur qui change de tactique de chasse. — Elle a gagné cette manche, dis-je d'une voix glaciale, jetant le téléphone sur le canapé. Isabelle Vasseur est un cadavre fantôme. Oubliez-la. Silas : Patronne, on est aveugles. Si elle n'a pas de famille... — Tout le monde a une famille, Silas. Même ceux qui sont nés dans le caniveau ! le coupai-je avec une dureté implacable. Je marchai vers lui, l'index pointé sur son torse massif. — Élara n'a pas appris à hacker les serveurs du gouvernement dans un orphelinat de la DPJ. Elle n'a pas construit cette attaque virale seule. Une gamine de cinq ans jetée à la rue ne devient pas le monstre numérique qu'elle est aujourd'hui sans aide. Elle a dû manger, elle a dû se battre, elle a dû apprendre. Je plongeai mon regard dans celui de mon chef de la sécurité. — Personne ne survit aux bas-fonds de Montréal sans s'attacher. Elle a un gang. Elle a un mentor. Elle a un amant, un frère d'armes, ou un p****n de chien galeux qu'elle a nourri quand elle crevait de faim ! Je contournai la table basse, l'énergie de la guerre coulant à nouveau dans mes veines, brûlante et toxique. — Arrêtez de chercher dans les registres de la haute société. Mettez vos costumes au placard. Je veux que vos hommes descendent dans la rue. Allez dans les squats de cybercriminels, secouez les gangs d'Hochelaga, payez les indics de Gagnon. Je me fiche de savoir combien ça coûte ou combien de bras vous devrez briser. Je ramassai mon verre de whisky et le vidai d'un trait, l'alcool ambré brûlant ma gorge comme une promesse de violence. — Élara Vasseur pense qu'elle n'a pas de chaînes. Mais tout le monde saigne pour quelqu'un. Trouvez cette personne, Silas. Et ramenez-la-moi. Je veux entendre ses os craquer pour voir si ma grande sœur reste aussi arrogante derrière son clavier. Silas hocha lentement la tête. Il reconnut le ton. C'était la voix de l'Empire. Silas : On descend dans la rue ce soir, Maïra. Je vous ramènerai un nom. Il quitta le penthouse, me laissant seule avec les fantômes de mon père. J'avais perdu la bataille de la mère, mais la guerre pour l'héritage du sang ne faisait que commencer.
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