Chapitre 3 : La Guillotine Numérique

1350 Words
(Point de Vue : Maïra) Huit heures du matin. La lumière crue du soleil d'avril inondait mon penthouse de Westmount. J'étais assise à l'îlot central de ma cuisine en marbre noir, sirotant un expresso serré, vêtue d'un peignoir en soie. La nuit avait été courte. L'avertissement de Kaiden tournait en boucle dans mon esprit. « Elle va détruire tes alliés, un par un, pour t'isoler. » Je n'eus pas à attendre longtemps pour voir la prophétie du Diable se réaliser. Le carillon de l'ascenseur privé retentit. Silas sortit de la cabine avant même que les portes ne soient totalement ouvertes. Il ne portait pas sa veste, sa cravate était défaite, et il tenait une tablette numérique avec une telle force que ses jointures étaient blanches. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui venait faire un rapport de routine. C'était l'attitude d'un soldat qui venait d'entendre la sirène d'un raid aérien. Silas : Ne me dites pas bonjour, Patronne, aboya-t-il presque en jetant la tablette sur le marbre devant moi. Regardez ça. Tout de suite. Je posai ma tasse, le visage figé, et baissai les yeux sur l'écran. Ce n'était pas un rapport financier. Ce n'était pas un mémo interne. C'était X, l'ancien Twitter. Le réseau social des masses, de la fureur populaire et des exécutions publiques. Le hashtag numéro un des tendances mondiales clignotait en rouge sang : #LePrixDuSangLeduc. Je cliquai sur la vidéo épinglée en haut du fil. Elle avait été publiée à six heures du matin par un compte anonyme nommé L'Aînée, arborant une simple couronne noire en photo de profil. En deux heures, la vidéo cumulait déjà quatre millions de vues. La vidéo commença. Pas de montage complexe, juste une clarté assassine. Des documents bancaires défilèrent à l'écran, suivis d'enregistrements audio d'une netteté effrayante. Je reconnus immédiatement la voix du Ministre de l'Environnement, celui-là même que le Premier Ministre devait gérer pour moi la veille. Il négociait des pots-de-vin colossaux pour déclasser la zone écologique de la Rive-Sud, permettant ainsi à Leduc Immobilier de bétonner le secteur. Mais Élara ne s'était pas arrêtée là. La vidéo bascula sur le Premier Ministre lui-même. C'était une capture d'écran d'un e-mail privé, crypté, envoyé depuis son adresse personnelle vers un compte offshore aux îles Caïmans. Le compte de sa maîtresse. Et l'expéditeur des fonds ? Une société écran appartenant à la holding que je venais d'absorber. Le montage finalisait l'assassinat avec une courte séquence audio. C'était ma voix. Un extrait volé lors de mon échange au gala, la veille au soir. « Si votre ministre pose des problèmes, le journal de demain matin publiera les relevés bancaires... Réglez ce détail avant vendredi, ou je choisirai moi-même votre prochain ministre. » La vidéo se terminait sur un écran noir avec une phrase tapée à la machine : « L'Empire Leduc achète le silence, mais la vérité n'a pas de prix. » Je restai parfaitement immobile. Mon rythme cardiaque ne s'accéléra pas. Il ralentit, plongeant dans une froideur abyssale. Silas : Tous les médias d'information en continu diffusent ça en boucle, annonça-t-il, sa voix grave brisant le silence de la cuisine. Le Premier Ministre devait donner une conférence de presse à neuf heures pour annoncer des subventions. Son équipe vient de tout annuler. Des rumeurs de démission immédiate circulent déjà au Parlement. La Gendarmerie Royale a annoncé l'ouverture d'une enquête pour corruption fédérale il y a dix minutes. Je repoussai lentement la tablette. — Elle ne m'a pas visée directement, analysai-je, la voix atone. L'audio de ma voix est compromettant, mais mes avocats peuvent prouver qu'il est sorti de son contexte ou généré par une intelligence artificielle. Je ne risque pas la prison avec ça. Silas : Non, Patronne, s'impatienta-t-il en s'appuyant contre l'îlot. Mais elle vient de pulvériser votre bouclier politique ! Sans le Premier Ministre, vous n'avez plus l'immunité fédérale qui empêchait l'Inspecteur Gagnon et ses collègues de fouiller dans nos affaires. Le Maire de Montréal vient de tweeter qu'il prenait ses distances avec Leduc Immobilier jusqu'à la fin de l'enquête. L'action en Bourse a ouvert en chute de neuf pour cent. Il passa une main furieuse sur son visage. Silas : C'est du terrorisme numérique ! Mes hackers essaient de remonter l'adresse IP du compte L'Aînée, mais elle utilise un réseau de bots russes et des proxys en cascade. Elle est introuvable. On ne peut pas lui envoyer une équipe d'intervention, on ne sait même pas où elle dort ! Je fermai les yeux un instant. Le Diable avait eu raison. Élara Vasseur n'avait pas l'armée de mercenaires de Liam St-James. Elle n'avait pas le C4 du Cartel. Elle avait grandi dans l'ombre, regardant l'empire de notre père s'élever. Elle avait compris la rue. Elle savait que la force de frappe du vingt-et-unième siècle ne résidait pas dans les balles, mais dans les données. Elle venait de décapiter le gouvernement du pays depuis un ordinateur portable, avec une connexion Wi-Fi, pendant que je dormais dans des draps de soie. C'était d'une brutalité intellectuelle fascinante. Presque admirable. — Silas, dis-je en ouvrant les yeux. Stoppez vos hackers. Vous perdez votre temps. Élara n'est pas une script-kiddie qui télécharge des virus sur le dark web. Elle a ma génétique. Elle a eu le temps de planifier cette attaque pendant des années. Elle ne laissera aucune trace numérique exploitable. Silas : Alors qu'est-ce qu'on fait ? grogna-t-il, frustré par l'invisibilité de l'ennemi. On regarde notre couverture politique s'effondrer ? Mon téléphone personnel vibra sur le marbre. Un numéro masqué. Un simple message texte. Je le déverrouillai. « Joli gala hier soir. La robe blanche te va bien. Mais tu devrais apprendre à fermer la porte de ton bureau à clé. À ton tour de jouer. — É. » Je sentis un rictus prédateur s'étirer sur mes lèvres. La Reine Noire venait d'être défiée aux échecs par une adversaire qui voyait trois coups à l'avance. — Non, Silas, murmurai-je en tapotant l'écran de mon téléphone. On ne regarde pas. On ampute. Je me levai, resserrant la ceinture de mon peignoir. — Préparez un communiqué de presse immédiat au nom du conseil d'administration de Leduc Immobilier. Nous allons nous déclarer "profondément choqués et outrés" par les révélations concernant le Premier Ministre. Annoncez que nous coupons tout financement politique et que nous retirons notre offre pour le terrain de la Rive-Sud en signe de bonne foi écologique. Il cligna des yeux, surpris par la brutalité de ma concession. Silas : Patronne, on perd un contrat de deux milliards de dollars si on lâche ce terrain... — Je m'en fous du terrain, Silas ! tranchai-je, ma voix claquant comme un fouet dans la pièce claire. L'argent n'est qu'un outil. Elle veut m'isoler en salissant mon nom avec celui des politiciens corrompus. Je vais la prendre de court. Je coupe le bras infecté avant que la gangrène ne touche le corps. Je détruis moi-même le Premier Ministre avant qu'elle n'ait le temps de savourer sa victoire. Je marchai vers ma chambre pour m'habiller — Et convoquez le directeur des relations publiques. Je veux que Leduc Immobilier apparaisse comme la victime d'une extorsion gouvernementale. Je veux qu'on retourne l'opinion publique d'ici midi. Je m'arrêtai sur le seuil de la porte, tournant légèrement la tête vers mon chef de la sécurité. — Ma sœur veut jouer avec l'opinion de la rue ? Très bien. Mais elle oublie un détail crucial, Silas. Elle a grandi dans la rue, mais moi... j'ai un monstre dans ma cave qui m'a appris à manipuler l'âme humaine. Je serrai le poing. Ma respiration était devenue régulière, glaciale, rythmée par l'instinct de guerre. — Élara veut qu'on se batte dans le cyberespace. On ne va pas faire ça. On va utiliser ses attaques pour la forcer à sortir de son anonymat. On va la ramener dans le monde physique. Et quand elle sera en chair et en os devant moi... on verra si son clavier la protège des méthodes de Kaiden.
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