(Point de Vue : Maïra)
La douleur fut la première chose qui perça les ténèbres.
Une vrille glacée qui me transperçait le crâne, de la base de la nuque jusqu'à l'arrière de mes yeux. Le sédatif.
J'essayai de porter la main à mon front, mais mes bras refusaient de bouger. Mes poignets étaient tirés en arrière, cisaillés par des colliers de serrage industriel en plastique épais, me clouant à une lourde chaise en acier soudée au sol. Mes chevilles subissaient le même traitement contre les pieds de la chaise.
L'odeur frappa ensuite. Pas l'odeur de pin humide et de bois pourri de la cabane des Laurentides. Non. C'était une odeur de béton froid, d'ammoniaque, de rouille et de poussière séculaire.
J'ouvris les yeux. Ma vision, d'abord trouble, se stabilisa lentement sous la lueur blafarde de projecteurs au sodium suspendus très haut au-dessus de moi.
L'espace était colossal. Une cathédrale de tôle ondulée et de piliers de béton brut. Un ancien entrepôt frigorifique gigantesque, plongé dans une pénombre glaciale. À chaque expiration, mon souffle se transformait en un petit nuage de vapeur blanche. L'air devait à peine frôler les zéros degrés.
Un bruit de pas résonna sur la dalle de béton. Le claquement sec et mesuré de chaussures en cuir italien hors de prix.
Une silhouette s'avança dans le cercle de lumière blafarde.
Ce n'était pas Kaiden.
C'était Liam St-James.
L'ancien PDG. L'homme que j'avais ruiné, déchu de son trône, et dont Léo venait de siphonner les dernières réserves offshores il y a quelques heures à peine. Il portait un long manteau de laine gris, les mains enfoncées dans les poches. Ses traits aristocratiques étaient tirés, ses yeux cernés, mais son regard brûlait d'une haine si pure, si concentrée, qu'elle rivalisait presque avec la folie de son frère.
Liam : Bonjour, Maïra, dit-il, sa voix résonnant avec un écho métallique dans l'immensité de la pièce. J'espère que le trajet n'a pas été trop inconfortable. Mon frère a tendance à sous-estimer les dosages chimiques.
Je tirai sur mes entraves. Le plastique s'enfonça impitoyablement dans ma chair. Je ravalai ma panique. Je devais rester la Reine Noire. Si je pleurais, si je suppliais, j'étais morte.
— Liam, croassai-je, la gorge sèche, brûlée par le froid. k********g séquestration. Tu étais ruiné, tu vas finir avec une condamnation à perpétuité. Silas va retrouver ma trace en moins d'une heure. L'ordinateur de bord de mon SUV a un traceur GPS autonome.
Il laissa échapper un petit rire sec, dépourvu de toute joie. Il s'arrêta à deux mètres de moi.
Liam : Ton SUV est actuellement en train de brûler dans une casse automobile de Montréal-Nord, avec le cadavre de ton garde du corps à l'intérieur. Silas suit un signal qui fond dans les flammes. Et quant à cet endroit...
Il écarta les bras, désignant l'entrepôt vide qui s'étendait dans les ombres.
Liam : Tu as cru tout me prendre, n'est-ce pas ? Tu as épluché les livres de comptes de St-James Holdings, tu as acheté mes filiales, tu as hacké mes comptes aux Bahamas avec ton petit génie de l'informatique. Mais tu as oublié la règle numéro un des anciens empires, petite fille. On ne met jamais toutes ses propriétés sur les registres officiels.
Il fit un pas de plus.
Liam : Cet entrepôt frigorifique de quarante mille pieds carrés a été acheté il y a douze ans avec de l'argent liquide provenant d'un cartel colombien, via une fiducie aveugle enregistrée au nom d'un homme mort. Il n'apparaît dans aucun dossier de St-James Holdings. Il n'existe pas pour l'État, il n'existe pas pour les impôts, et il n'existe pas pour tes hackers. Tu es dans un trou noir, Maïra. Personne ne viendra te chercher ici.
Un frisson, qui n'avait rien à voir avec la température de la pièce, glissa le long de ma colonne vertébrale. Mon arrogance m'avait aveuglée. J'avais sous-estimé Liam. Je l'avais cru inoffensif sans ses comptes bancaires.
— Qu'est-ce que tu veux ? crachai-je.
Liam plongea la main dans la poche intérieure de son manteau et en sortit une liasse de documents juridiques épais, agrafés avec soin. Il sortit également un stylo à plume noir. Mon stylo. Celui qu'il avait volé de mon bureau la nuit où il avait assassiné mes parents ? Non, un autre, mais le symbole était là.
Liam : Je veux récupérer ce qui m'appartient, gronda-t-il, la haine déformant soudainement son visage lisse. Une cession totale des parts. Tu vas signer un transfert irrévocable de la majorité des actions de Leduc Immobilier & St-James Holdings vers trois de mes nouvelles holdings en Europe. Tu vas démissionner de ton poste de PDG pour "raisons de santé graves", et tu vas léguer tes pouvoirs à un conseil d'administration que je contrôlerai dans l'ombre.
Il jeta les documents sur mes genoux engourdis.
Liam : Tu m'as ruiné hier soir. Aujourd'hui, tu vas me rendre mon empire avec les intérêts.
Je baissai les yeux vers le papier, puis je relevai la tête vers lui, un rictus méprisant déformant mes lèvres malgré ma peur.
— Tu es un idiot, Liam. Élara a le même pouvoir de signature que moi. Silas contrôle la sécurité. Si je disparais et que ces documents arrivent sur le bureau de mes avocats, Élara gèlera immédiatement la transaction. Elle bloquera le conseil. Tu n'auras pas un centime.
— Oh, je sais qu'Élara posera problème, murmura une autre voix, venue des profondeurs glaciales de l'entrepôt.
Mon sang se figea instantanément.
Le bruit d'une lame métallique frottant lentement contre un pilier en béton résonna dans l'obscurité, déclenchant une onde de terreur viscérale dans mon cerveau. Mon souffle se bloqua. Le traumatisme de la cabane explosa dans mon esprit, balayant mes défenses corporatives comme des fétus de paille.
Kaiden émergea des ombres, juste derrière Liam.
Il portait une veste de treillis sombre. Son visage était d'un calme mortel, ses yeux noirs fixés sur moi avec cette obsession dévorante qui hantait mes cauchemars. Il tenait son poignard de combat dans la main droite, jouant nonchalamment avec le manche.
Kaiden : Mon grand-frère ne pense qu'aux signatures et aux comptes en banque, Bonnie, dit-il en contournant Liam pour s'approcher de ma chaise. C'est pour ça qu'il a perdu son empire la première fois. Il ne comprend pas que la guerre ne se gagne pas avec du papier.
Il s'arrêta juste à côté de moi. La chaleur de son corps contrastait avec l'air glacial de l'entrepôt. L'odeur de la pluie, du cuir et du sang séché envahit mes narines. Je me raidis contre le dossier en acier de la chaise, le cœur battant à la limite de la rupture.
Kaiden leva la main et caressa lentement ma joue avec le dos de ses phalanges. Le contact de sa peau brûlante arracha un tremblement convulsif à tout mon corps.
Liam : Ne la touche pas, ordonna-t-il d'une voix sèche, visiblement mal à l'aise avec la proximité malsaine de son frère avec moi. J'ai besoin qu'elle soit lucide pour signer. Si tu la terrorises jusqu'à la catatonie, ses signatures seront invalidées par un graphologue.
Kaiden ne quitta pas mes yeux des siens. Un sourire pervers étira ses lèvres pâles.
Kaiden : Tu entends ça, Maïra ? Le grand patron veut que tu sois lucide. Mais moi... je préfère quand tu trembles.
Il baissa les yeux vers les colliers de serrage qui sciaient mes poignets. D'un mouvement sec, il glissa la pointe de son poignard sous le plastique de mon poignet droit. La lame glacée frôla ma veine. J'arrêtai de respirer.
Clac. Le plastique céda. Mon bras droit tomba lourdement sur ma cuisse, douloureux, le sang affluant brusquement dans mes doigts engourdis.
Liam : Signe les papiers, ordonna-t-il en me tendant le stylo.
— Non, répondis-je, ma voix n'étant plus qu'un murmure brisé. Élara vous traquera. Elle sait... elle sait qui vous êtes. Silas va retourner cette ville brique par brique.
Kaiden se pencha jusqu'à ce que ses lèvres frôlent mon oreille.
Kaiden : Élara est une hackeuse, ma reine. Pas une tueuse. Elle est cloîtrée dans ta tour de verre. Et pendant que tu seras ici, avec moi, dans le noir... je vais aller rendre une petite visite à ta grande sœur. Je vais lui arracher les yeux et je les mettrai dans une boîte que j'enverrai à Léo.
La cruauté absolue de la promesse m'arracha un sanglot étouffé. Il ne bluffait pas. Il allait massacrer Élara juste pour m'isoler.
Liam : Tu as soixante secondes, Maïra, reprit-il en pointant le document. Signe, et je laisse Kaiden t'utiliser comme monnaie d'échange pour négocier un sauf-conduit avec tes gorilles. Refuse... et je laisse mon frère t'expliquer sa définition de la douleur pendant les trois prochains jours.
Je regardai le stylo. Je regardai le contrat qui me dépossédait de l'Leduc Immobilier & du St-James Holdings.
Et je sentis le souffle chaud du Diable sur ma nuque, attendant patiemment que je craque. Le piège était refermé. L'abattoir était ouvert.