Chapitre 13 : Le Vertige et l'Abîme

1435 Words
(Point de Vue : Maïra) Le pavillon d'art contemporain du Musée des Beaux-Arts de Montréal brillait de mille feux. Des centaines de coupes de cristal tintaient sous les immenses lustres modernes. La fine fleur de la finance, de la politique et des médias s'était rassemblée pour le gala de charité de la Fondation Leduc. Les rumeurs de la veille, les scandales numériques et la chute du Premier Ministre semblaient déjà appartenir à un passé lointain, noyés dans le champagne millésimé. Je me tenais au centre du grand hall, sculptée dans une robe de soirée noire incrustée de diamants bruts. À ma droite, Élara portait une robe émeraude fendue, d'une élégance venimeuse. Nous étions le centre de gravité de la province. Le miroir parfait de l'Empire. Les flashs des photographes crépitèrent lorsque Richard Desmarais, le doyen de notre conseil d'administration, s'approcha pour trinquer avec nous. Desmarais : Une soirée magistrale, Mesdemoiselles Leduc, minauda le vieux milliardaire, le regard fuyant, terrifié par la présence simultanée des deux sœurs. Les marchés asiatiques ont rouvert en hausse ce soir. Votre annonce de co-présidence a rassuré tout le monde. Élara : L'union fait la force, Richard, répondit-elle avec un sourire qui n'atteignit jamais ses yeux verts. Et nous détestons la faiblesse. Je laissai mon regard glisser par-dessus l'épaule de Desmarais. Près de l'entrée principale, encadrant les portes de verre, se tenait l'Inspecteur-Chef Darius Thorne. Il portait son uniforme de cérémonie, bardé de médailles, l'air aussi raide qu'un piquet d'exécution. L'homme le plus puissant de la Sûreté du Québec était réduit à jouer les vigiles de luxe pour notre gala. Je m'excusai poliment auprès des actionnaires et traversai la salle, savourant le pouvoir qui irradiait de chacun de mes pas. Je m'arrêtai à un mètre de Thorne. Son visage était fermé, ses mâchoires crispées à s'en briser l'émail. — Tout est en ordre, Inspecteur-Chef ? murmurai-je, le regardant de haut en bas avec un mépris parfaitement calibré. Thorne : Le périmètre est sécurisé, Mademoiselle Leduc, grinça-t-il, les mots lui arrachant la gorge. Mes hommes filtrent les journalistes. Aucun débordement. — Excellent. Restez près de la porte. Je n'aime pas les courants d'air. Je tournai les talons sans attendre sa réponse, le laissant bouillir de rage dans son propre uniforme. J'avais détruit son ego, récupéré ma grande sœur, et verrouillé ma fortune. Je cherchai le regard d'Élara à travers la foule. Elle levait sa coupe dans ma direction. Pour la première fois de ma vie, je ne me sentais plus seule au sommet. Nous avions bâti un trône d'acier à deux places. L'Empire Leduc était intouchable. (Point de Vue : Kaiden) Soixante-quinze étages plus bas. Le silence du niveau moins cinq était lourd, stérile, rythmé uniquement par le souffle de la ventilation artificielle. Assis sur le bord de mon lit d'acier, je regardais l'infirmier clandestin ranger son matériel médical. C'était un homme petit, nerveux, payé une fortune par Silas pour recoudre mes blessures sans jamais poser de questions. Il venait de retirer les derniers fils de mon abdomen, reliques de la boucherie de l'usine d'Hochelaga. L'infirmier : La cicatrisation est parfaite, murmura-t-il, évitant soigneusement de croiser mon regard. Évitez les efforts violents pendant encore une semaine. — Des efforts violents... répétai-je d'une voix basse, presque amusée. Dans une cage de quatre mètres carrés. C'est un excellent conseil, docteur. L'infirmier déglutit. Il se pencha pour fermer sa mallette en cuir. C'est à ce moment précis, pendant cette fraction de seconde d'inattention, que je frappai. Pas avec mes poings. Avec mes doigts. Je glissai ma main avec la fluidité d'un prestidigitateur dans la poche latérale de sa blouse blanche. J'effleurai le tissu, sentis le contour rectangulaire du téléphone prépayé qu'il utilisait pour joindre Silas, et l’extrayais sans le moindre accroc. Je glissai l'appareil sous le matelas de mon lit d'un mouvement imperceptible. L'infirmier : C'est terminé. Je... je préviens Silas que je remonte, bafouilla-t-il en reculant précipitamment vers le sas de sécurité. Il sortit, la lourde porte biométrique coulissant derrière lui avec un claquement métallique définitif. Je restai seul. La caméra rouge me fixait depuis le coin du plafond. Silas l'avait orientée pour filmer le lit et le centre de la pièce. Mais il y avait un angle mort. Un angle que j'avais étudié pendant des centaines d'heures. L'espace juste en dessous du boîtier de commande électronique de la porte de l'intérieur. Je me levai. La lourde chaîne d'acier traîna sur le carrelage. Je me plaçai exactement dans l'angle mort. Je portai la main à ma hanche gauche, là où ma peau était encore rougie par une ancienne cicatrice. Pendant un an, la Reine Noire avait cru me briser. Elle pensait que j'avais accepté la captivité. Mais le Diable ne se repose jamais. Il y a sept mois, j'avais discrètement arraché une longue agrafe chirurgicale en titane de ma propre chair, supportant l'infection et la douleur en silence pour la garder cachée sous l'ongle de mon pouce. Je sortis la fine tige de métal aiguisée. Je m'accroupis devant le boîtier de commande de la porte coulissante. Le système de Silas était un joyau de technologie biométrique, incrochetable de l'extérieur. Mais de l'intérieur, le mécanisme manuel d'urgence, conçu en cas d'incendie, reposait sur un simple contacteur magnétique à ressort. J'insérai l'agrafe en titane dans la fente d'aération millimétrique du boîtier. Je fermai les yeux, concentrant toute mon attention sur le bout de mes doigts. Je cherchai le ressort. Le métal frotta contre le plastique. Je poussai, appliquant une torsion parfaite, une pression que j'avais calculée dans mon esprit des milliers de fois. Clic. Le son fut si faible qu'il fut couvert par le bruit de la ventilation. Mais je le sentis vibrer dans l'agrafe. L'aimant de verrouillage venait de céder. Le système électronique croyait la porte fermée, mais le verrou mécanique était désengagé. Je passai mes doigts dans l'interstice de la lourde porte en acier. Je tirai doucement. Elle glissa d'un centimètre, sans aucune résistance, avant que je ne la repousse instantanément. La cage était ouverte. Je retirai l'agrafe, la cachai dans le pli de mon pantalon, et retournai m'asseoir sur mon lit, exactement au centre du champ de la caméra. Je ne ressentis aucune excitation physique. Mon rythme cardiaque ne s'accéléra pas. L'évasion brute n'était qu'une fuite. Si je sortais ce soir, Silas déclencherait les alarmes, et je devrais me battre à travers soixante-quinze étages de sécurité. Non. Je ne voulais pas fuir le château. Je voulais le faire brûler de l'intérieur. Je glissai ma main sous le matelas et sortis le téléphone volé à l'infirmier. Je gardai l'appareil bas, dissimulé par mon torse pour la caméra de surveillance. J'allumai l'écran. Maïra avait fait l'erreur de me donner le nom de sa sœur. Élara Vasseur. Une hacker géniale. Et les hackers laissaient toujours une empreinte numérique publique pour être contactés sur le dark-web. Il ne me fallut que cinq minutes de recherche sur le réseau crypté pour trouver la clé de messagerie anonyme de L'Aînée. Mes pouces survolèrent le clavier virtuel. Les deux sœurs étaient probablement en train de boire du champagne à cette heure précise. Elles célébraient leur pacte de sang. Élara pensait avoir dompté la Reine Noire. Maïra pensait avoir effacé le fantôme de notre cabane des Laurentides. Il était temps de leur rappeler que le passé ne meurt jamais. Je tapai le message avec une précision chirurgicale, choisissant des mots qui agiraient comme de l'acide sur le fragile pont de confiance qu'elles venaient de construire. « Magnifique gala, Élara. Ta petite sœur t'a offert un bel empire. Mais t'a-t-elle offert la vérité ? Demande-lui ce qui s'est réellement passé dans la cabane. Demande-lui de qui elle est tombée amoureuse. Et surtout... demande-lui de te raconter comment votre cher père, Henri Leduc, est vraiment mort. Ne dors pas trop profondément. Ta sœur aime les monstres plus qu'elle n'aime son propre sang. » J'appuyai sur Envoyer. Je verrouillai le téléphone et le reglissai sous le matelas. Je m'allongeai sur mon lit d'acier, croisant les mains derrière la nuque. Je fixai le plafond de béton aveugle. Le poison était inoculé. Élara allait fouiller. Elle allait trouver les ombres que Maïra essayait de cacher. La paranoïa allait gangrener leur alliance en moins de quarante-huit heures. Et quand le chaos éclaterait dans la tour, quand les sœurs se déchireraient et que Silas regarderait dans la mauvaise direction... Je n'aurais qu'à pousser la porte. Je laissai un sourire noir étirer mes lèvres dans le silence du cachot. Profite de la musique, Bonnie.
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