Chapitre 9 : Le Cheval de Troie

1708 Words
(Point de Vue : Maïra) L'horloge digitale de mon bureau affichait trois heures du matin. La ville de Montréal dormait, écrasée sous le poids de la pluie et du chaos politique que ma grande sœur venait de déclencher. J'étais assise devant mon ordinateur crypté, l'écran projetant une lueur bleutée sur mon visage fatigué. Silas se tenait derrière moi, observant les lignes de chiffres qui défilaient sur l'interface bancaire offshore. L'Inspecteur-Chef Darius Thorne m'avait donné vingt-quatre heures pour verser le premier acompte de son extorsion. Je n'allais pas le faire attendre. Je détestais laisser l'illusion du contrôle à mes ennemis. Silas : Vous êtes sûre de vous, Patronne ? demanda-t-il, sa voix grave résonnant dans le silence du bureau. Si vous lui versez cet argent, vous validez son chantage. Il reviendra tous les mois. Il va saigner nos marges logistiques jusqu'à l'os. Mon doigt planait au-dessus de la touche Entrée. Un sourire froid, dénué de la moindre joie, étira mes lèvres. — Je ne le paie pas, Silas. Je l'empoisonne. Je tapai sur le clavier, ouvrant un sous-dossier enfoui sous trois couches de pare-feu militaires. — Thorne se croit intouchable parce qu'il porte un insigne fédéral. Il a demandé à ce que l'argent soit viré sur un compte aux îles Caïmans, via une société écran classique. C'est propre, c'est net. Mais il oublie que la Reine Noire ne joue pas avec l'argent de monsieur Tout-le-Monde. Je sélectionnai le compte source. Un compte situé à Chypre, gelé depuis huit mois. — Regardez la provenance des fonds, dis-je en pointant l'écran. Il plissa les yeux. Sa respiration se bloqua une fraction de seconde lorsqu'il reconnut la nomenclature du compte. Silas : C'est l'un des comptes relais de Zurich... murmura-t-il. L'argent que vous aviez volé au Viking. L'argent qui appartenait au Cartel mexicain. — Exactement, confirmai-je, la voix vibrante d'une satisfaction toxique. Ce compte est sous surveillance rouge par Interpol et la DEA américaine depuis l'explosion d'Hochelaga. Les agences internationales surveillent le moindre centime qui sort de ce portefeuille pour tracer les restes du Cartel. Et je m'apprête à transférer deux millions de dollars de ce compte... directement sur le compte personnel de l'Inspecteur-Chef de la Sûreté du Québec. Je pressai la touche Entrée. La barre de chargement se remplit en trois secondes. Transfert effectué. — Le Cheval de Troie est dans la place, annonçai-je en refermant l'ordinateur portable d'un coup sec. Dès que Thorne touchera à un seul dollar de ce compte pour s'acheter une montre ou une voiture, il déclenchera une alerte à Washington. S'il essaie de me trahir, s'il menace de sortir les dossiers sur l'usine, un simple coup de fil anonyme de notre part suffira pour que le FBI l'arrête pour blanchiment d'argent aggravé et complicité avec les cartels sud-américains. Silas me regarda avec une admiration sombre, presque religieuse. Silas : Vous venez de lui mettre des menottes numériques. — L'argent est la pire des prisons, Silas. Mais ça ne suffit pas. L'extorsion financière me protège de ses menaces, mais je veux le posséder totalement. Un homme comme Darius Thorne a forcément des cadavres dans son placard. Des vrais cadavres. Je veux savoir qui il a tué pour grimper les échelons aussi vite. Je me levai de mon fauteuil en lissant mon pantalon de tailleur. — Allez vous reposer une heure. Restez près de votre téléphone. L'image de Léo bâillonné est partie il y a vingt minutes. Élara ne va pas tarder à réagir. Pendant ce temps, je descends à la bibliothèque. J'ai besoin de consulter les archives de l'enfer. Je n'attendis pas sa réponse. Je me dirigeai vers l'ascenseur privé. La descente vers le niveau -5 fut une transition familière. L'air se raréfiait, l'atmosphère s'alourdissait. L'odeur d'ozone et d'antiseptique remplaça le parfum des moquettes hors de prix. La lourde porte biométrique glissa avec son sifflement habituel. Kaiden n'était pas couché. Il m'attendait. Il était debout, torse nu, faisant des tractions à une main sur la barre métallique supérieure de sa bibliothèque. Sa chaîne cliquetait en rythme sur le béton. Il laissa retomber ses pieds silencieusement sur le sol lorsque je m'approchai de la vitre. Sa peau brillait d'une fine pellicule de sueur. Ses yeux noirs m'accrochèrent instantanément. Il passa une serviette autour de son cou et s'approcha du verre pare-balles. Kaiden : Tu as l'odeur d'une femme qui vient de se faire braquer, déclara-t-il avec ce ton velouté et insupportablement arrogant. Ton pouls est rapide. Et tu es seule. Le grand manitou de la sécurité t'a laissée descendre sans chaperon. Quelque chose a v***é ton espace aérien, et ce n'est pas ta grande sœur chérie. Je ne relevai pas la provocation. Je n'avais pas de temps à perdre avec son ego. — Darius Thorne, lâchai-je froidement. Le remplaçant de Gagnon. Le visage de Kaiden se figea une microseconde. Puis, un rire profond, rocailleux, monta de sa poitrine et résonna dans la cellule. Kaiden : Thorne... Le vieux Darius a enfin eu la chaise de chef. C'est poétique. La Sûreté du Québec a remplacé un saint par un chacal. Qu'est-ce qu'il veut ? Une valise de billets ? — Dix pour cent de ma logistique. Il a les rapports de balistique de ton petit m******e mexicain d'il y a un an. Il a récupéré la taupe de Gagnon. Je l'ai payé avec un compte piégé de la DEA pour le tenir par les couilles financièrement. Il arrêta de rire. Une lueur d'authentique respect brilla dans son regard. Kaiden : De l'argent du Cartel ? Tu l'as infecté. C'est de l'art, Maïra. C'est de l'art pur. — C'est une assurance-vie, rectifiai-je d'un ton sec. Mais le chantage financier ne me suffit pas. Je veux le broyer politiquement quand je n'aurai plus besoin de lui. Tu connais la rue. Tu connaissais tous les flics ripoux de cette ville quand tu dirigeais le syndicat du crime de ton frère. Donne-moi le secret de Thorne. Qu'est-ce qu'il a enterré pour obtenir son grade ? Il s'adossa contre la vitre, à quelques centimètres de mon visage. Il inclina la tête, savourant sa position de force. Kaiden : Thorne n'est pas un flic corrompu ordinaire, Bonnie. Il ne prend pas d'enveloppes pour fermer les yeux. Il crée les crimes, et il les résout pour avoir les médailles. Mais il a fait une erreur. Une seule. La voix du psychopathe se fit basse, conspiratrice. Kaiden : Hiver 2021. L'affaire des docks de l'Est. Une énorme saisie de c*****e attribuée à la mafia irlandaise. Thorne a été décoré pour ça. L'histoire officielle dit que les trafiquants ont fui avant l'arrivée de la police. La vérité ? Thorne a organisé le braquage de la came lui-même avec son partenaire de l'époque, un certain Inspecteur Langlois. Ils devaient revendre la d****e. Mais Langlois a eu des remords. Il a menacé de tout balancer aux Affaires Internes. Je plissai les yeux, absorbant chaque mot, construisant la potence du loup dans mon esprit. — Thorne l'a tué, déduisis-je. Kaiden : Froidement, confirma-t-il, un rictus cruel tordant ses lèvres. Une balle de calibre .38 dans la nuque, avec une arme non enregistrée, dans un parking désaffecté de Laval. Mais Thorne n'avait pas le temps de nettoyer la scène. Il a paniqué. Alors, à qui fait appel un flic pourri quand il a un cadavre de flic sur les bras ? — À toi, murmurai-je, la réalisation me frappant de plein fouet. Kaiden : À moi, sourit le Diable, écartant les bras comme un prêtre corrompu devant son autel. C'est mon équipe qui a fait disparaître Langlois. C'est Silas, ironiquement, qui conduisait le fourgon de nettoyage à l'époque où il bossait encore pour les contrats noirs de mon frère. Nous avons pris le cadavre, l'arme du crime de Thorne, et nous avons coulé le tout dans le béton des fondations du chantier de l'hôpital Sainte-Justine, aile ouest. Couloir de la morgue, ironiquement. Je reculai d'un pas, le vertige du pouvoir absolu m'envahissant. J'avais l'arme nucléaire. Kaiden : Silas sait où est le corps, ajouta-t-il. Il te suffit de faire percer ce mur de béton. Tu trouveras le squelette de Langlois avec l'ADN de Thorne sur le canon de l'arme enterrée avec lui. Tu n'as pas seulement acheté son silence financier, Maïra. Tu tiens sa tête sur un billot de boucher. Je regardai mon prisonnier. Il venait de me donner la clé pour détruire l'homme le plus puissant de la police provinciale. — Pourquoi me donner ça aussi facilement, Kaiden ? Sans demander de secret en échange cette fois ? Il s'approcha à nouveau, collant sa paume contre la vitre pare-balles, exactement au niveau de mon cœur. Kaiden : Parce que je vois ton plan, Reine Noire. Tu ne vas pas le détruire tout de suite. Tu vas utiliser son pouvoir, ses flics, et ses ressources pour écraser ta grande sœur. Tu vas faire de l'Inspecteur-Chef ton propre chien d'attaque. Ses yeux brillaient d'une fierté dévorante, toxique et absolue. Kaiden : Je te le donne gratuitement, parce que te voir manipuler le système avec une telle perversité... c'est le plus beau spectacle que j'aie jamais vu de ma vie. Je veux que tu gagnes cette guerre, Maïra. Je veux que tu tues ta sœur. Et quand tu n'auras plus d'ennemis, quand tu seras la seule souveraine de ce monde de cendres... c'est là que je briserai cette chaîne. Et tu seras à moi. Je fixai sa main contre la vitre. Puis, sans un mot, sans trahir la moindre émotion face à sa promesse morbide, je tournai les talons et marchai vers l'ascenseur. La meute était désormais sous mon contrôle. L'Inspecteur-Chef Darius Thorne pensait m'avoir extorquée, mais il venait, sans le savoir, de signer son arrêt de mort différé. Je sortis mon téléphone alors que les portes de l'ascenseur se refermaient. Le message de Silas venait de s'afficher. « La cible a mordu à l'hameçon. Élara vient de répondre à la photo de Léo. Elle exige un point de rendez-vous pour dans une heure. » La guerre numérique était terminée. La guerre physique venait de commencer.
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