(Point de Vue : Maïra)
La salle de conférence du sous-sol de Leduc Immobilier n'avait pas de fenêtres. Les murs étaient recouverts de panneaux acoustiques en chêne clair, et la table centrale en verre trempé reflétait la lumière douce des spots encastrés. C'était une pièce conçue pour signer des contrats de plusieurs millions, pas pour mener des interrogatoires clandestins.
Au bout de la table, assis sur une chaise ergonomique trop grande pour lui, se trouvait Léo.
Seize ans. Un sweat à capuche noir trop large, usé aux coudes, les cheveux bruns en bataille et des cernes qui racontaient des nuits passées devant des écrans lumineux. Il sentait la peur et l'adrénaline, mais il ne tremblait pas.
Devant lui, une assiette fumante de pâtes aux truffes et un verre de jus d'orange frais.
Je m'assis face à lui, croisant les jambes, mon expression adoucie, presque maternelle. J'avais enlevé ma veste de tailleur pour paraître moins formelle. Silas se tenait près de la porte, bras croisés, silencieux comme une statue d'obsidienne.
Léo regarda l'assiette, puis leva ses yeux verts vers moi. Un regard de défi, pur et dur.
— Mange, Léo, murmurai-je d'une voix veloutée, celle que Kaiden utilisait quand il voulait endormir ma méfiance. Tu n'as pas à avoir peur. Silas a été un peu rude pour t'amener ici, mais personne ne va te faire de mal.
Le garçon ne toucha pas à sa fourchette.
Léo : Je sais qui vous êtes, cracha-t-il, la voix à peine éraillée par la puberté. Vous êtes Maïra Leduc. La fille qui a tout volé.
— Je n'ai rien volé, répondis-je doucement. J'ai hérité. Et maintenant, on essaie de me prendre ce qui m'appartient.
Je me penchai en avant, posant mes mains à plat sur le verre froid de la table.
— Élara t'utilise, Léo. Elle t'a trouvé dans une famille d'accueil, elle a vu ton talent pour le code, et elle en a fait une arme. Mais regarde où tu es ce soir. Tu es seul, kidnappé dans un sous-sol, pendant qu'elle se cache derrière des proxys. C'est ça, la grande loyauté d'Élara ? Elle te sacrifie pour sa guerre personnelle.
Je sortis un stylo en or de ma poche et le fis rouler vers lui.
— Donne-moi son adresse. Dis-moi où elle dort. Si tu m'aides, je te sors de la rue. Je te paie les meilleures écoles d'informatique du pays. Je te mets à l'abri, avec un salaire que ta sœur de rue ne pourra jamais t'offrir. Tu n'auras plus jamais froid, Léo.
Le gamin fixa le stylo en or. Le silence s'étira. J'étais persuadée que la logique et le confort allaient briser sa résistance. C'était un enfant. Les enfants cèdent toujours face au confort.
Puis, Léo laissa échapper un petit rire sec, dénué d'humour. Il repoussa l'assiette de pâtes aux truffes du dos de la main, manquant de la faire basculer.
Léo : Vous ne comprenez rien, murmura-t-il, les yeux soudainement brillants d'une rage féroce. Vous pensez que tout s'achète avec des stylos en or et des écoles privées ? Quand mon père d'accueil m'a brûlé le dos avec ses cigarettes parce que je pleurais trop fort, où étaient vos millions ? Quand je dormais sous les bouches d'aération du Métro Honoré-Beaugrand en plein mois de février, où était votre fondation ?
Il se redressa, la fierté illuminant son visage juvénile.
Léo : Élara est venue me chercher. Elle n'avait pas un rond, mais elle lui a cassé les deux genoux avec une barre de fer. Elle m'a nourri quand elle crevait de faim. Elle m'a appris à me défendre. Vous êtes juste une bourgeoise arrogante, Madame Leduc. Élara est ma famille. Alors, allez vous faire foutre. Vous pouvez me tuer, je ne vous donnerai rien.
Le mot flotta dans l'air, chargé d'un venin pur.
Une bourgeoise arrogante.
Une décharge électrique traversa ma colonne vertébrale. La frustration de la journée — l'attaque virale d'Élara, la chute de mon empire politique, la visite de Thorne dans mon sanctuaire — remonta à la surface d'un seul coup. La glace se brisa. Le masque de la Reine Noire vola en éclats.
Je me levai si brusquement que ma chaise racla bruyamment le parquet. Mon visage se tordit dans un rictus de fureur pure, les leçons de sadisme de Kaiden inondant mon esprit.
— Tu crois que je plaisante, petit merdeux ?! explosai-je, ma voix vibrant d'une violence qui fit sursauter Léo.
Je me tournai vers mon chef de la sécurité, les yeux noirs de rage.
— Silas ! ordonnai-je, la respiration saccadée, montrant le gamin du doigt. Plaquez-le sur cette table et brisez-lui les doigts un par un avec votre crosse ! On va voir si sa loyauté résiste quand il ne pourra plus jamais taper sur un p****n de clavier de sa vie !
Léo blêmit d'un coup. Il recula au fond de sa chaise, la terreur balayant sa bravade.
Silas se décolla du mur. Il fit deux pas lents vers la table. Sa carrure massive occultait presque la lumière de la pièce. Il regarda Léo, pâle comme un linge, puis tourna la tête vers moi.
Il ne sortit pas son arme. Il ne leva pas la main.
Il planta son regard sombre dans le mien.
Silas : Non.
Je me figeai, choquée par cette insubordination directe. C'était la première fois en un an que Silas refusait un ordre explicite.
— Pardon ? sifflai-je, les poings serrés à m'en blanchir les jointures.
Silas : Je suis un soldat, Maïra, dit-il d'une voix basse, s'approchant de moi jusqu'à envahir mon espace personnel pour que le garçon ne puisse pas entendre. Je brise des bras armés. Je ne torture pas des enfants de seize ans pour satisfaire une perte de contrôle. Vous paniquez. Et quand vous paniquez, vous commencez à agir comme l'animal que vous gardez enfermé cinq étages plus bas.
La comparaison me frappa comme une gifle en plein visage. Le sang déserta mes joues.
Comme Kaiden.
Je reculai d'un pas, mon souffle se bloquant dans ma gorge. Silas avait raison. L'espace d'une seconde, j'avais laissé le Diable prendre les rênes de mon esprit. J'avais failli détruire un enfant juste pour flatter mon ego blessé.
Je fermai les yeux, inspirant profondément pour reprendre le contrôle de mes nerfs. Mon cœur battait à tout rompre.
— Vous avez raison, murmurai-je, la voix tremblante. Je... J'ai perdu pied.
Il hocha légèrement la tête, la tension retombant d'un cran. Il se tourna vers Léo, qui respirait difficilement, terrorisé par l'échange.
Silas : On n'a pas besoin de lui faire du mal pour faire plier L'Aînée, expliqua-t-il avec son pragmatisme clinique. Élara ne sait pas comment on opère. Elle sait juste qu'on est capables du pire. C'est l'avantage de notre réputation.
Il sortit son téléphone sécurisé de sa poche.
Silas : On le bâillonne, on l'attache à cette chaise, et on prend une photo. Juste une photo. Ciblée. On lui envoie l'image depuis les serveurs du gamin. On ne demande rien, on ne menace pas. On laisse la panique viscérale d'une sœur qui voit son protégé entre les mains de l'Empire Leduc faire le travail. Son imagination sera bien pire que tout ce que je pourrais lui faire subir physiquement. Elle va faire une erreur pour venir le chercher.
Je rouvris les yeux. Le calme froid de la stratège reprenait sa place. Le bluff psychologique. Propre. Efficace.
— Faites-le, ordonnai-je, la voix redevenue stable.
Silas s'avança vers Léo avec un rouleau de ruban adhésif industriel. Le gamin se débattit mollement, mais l'ancien militaire le maîtrisa sans forcer, l'immobilisant sur la chaise et lui plaquant le ruban sur la bouche. Les yeux du garçon étaient écarquillés de peur lorsqu'il vit Silas lever son téléphone et capturer l'image de sa captivité.
— Envoyez-la, dis-je en me détournant de la scène, incapable de soutenir le regard accusateur de l'enfant.
Je marchai vers la porte. Je sentais le poids de la journée m'écraser les épaules. Silas me suivit dans le couloir silencieux, laissant Léo seul dans la salle de conférence, verrouillée de l'extérieur.
Silas : Vous n'auriez pas craqué comme ça juste pour une vidéo sur les réseaux sociaux, Patronne, lâcha-t-il alors que nous marchions vers l'ascenseur. Quelque chose d'autre vous ronge depuis ce soir.
Je m'arrêtai. Le couloir était désert. J'étais entourée de béton et de sécurité, mais je ne m'étais jamais sentie aussi acculée.
Je me tournai vers l'homme qui venait de m'empêcher de devenir un monstre.
— Darius Thorne, lâchai-je dans un souffle.
Il fronça les sourcils, ses instincts protecteurs immédiatement en alerte.
Silas : Le remplaçant de Gagnon à la SQ ? Qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans ?
— Il est venu dans mon bureau il y a deux heures, pendant que vous étiez dans la rue. Il avait le badge de Morel.
Je croisai les bras, frissonnant malgré moi en me remémorant le sourire de prédateur du flic.
— Morel a craqué. Il a donné à Thorne les rapports non expurgés sur l'usine d'Hochelaga. Les balistiques. Les liens avec nos sociétés écrans. Thorne a les preuves du m******e du Cartel. S'il les donne au fédéral, l'entreprise est liquidée, mes comptes sont gelés, et on finit tous les deux avec une condamnation à perpétuité pour terrorisme.
La mâchoire de Silas se serra si fort que j'entendis presque ses dents grincer.
Silas : Qu'est-ce qu'il exige ?
— Dix pour cent de la logistique du port. Il veut être actionnaire fantôme. Il veut être payé pour nous couvrir. Il m'a donné vingt-quatre heures pour verser le premier acompte sur un compte offshore.
Je levai les yeux vers mon chef de la sécurité. La guerre n'était plus unidimensionnelle.
— Élara nous attaque sur le front numérique et Thorne nous tient en otage sur le front légal. On se bat sur deux fronts à la fois, Silas. Et pour la première fois... je ne suis pas sûre de savoir comment gagner sans tout brûler.