(Point de Vue : Maïra)
La salle du conseil d'administration du soixante-dixième étage bruissait d'une panique feutrée.
Il était dix heures du matin. L'action de Leduc Immobilier était toujours instable suite au scandale politique de la veille. Les douze actionnaires majoritaires, Richard Desmarais en tête, murmuraient entre eux, les yeux rivés sur les écrans de la bourse.
Les doubles portes en chêne s'ouvrirent. Je pénétrai dans la salle, vêtue d'un tailleur noir aux lignes strictes. Mais pour la première fois depuis un an, je ne marchais pas seule devant Silas.
Élara avançait à mes côtés.
Nous avions passé la nuit à préparer notre coup d'État interne. Elle portait un tailleur pantalon bleu nuit, ses cheveux corbeau tirés en un chignon impeccable qui dégageait les traits coupants qu'elle partageait avec moi. La ressemblance était frappante, troublante. L'aura de prédatrice de la rue s'était parfaitement moulée dans la haute couture.
Le silence s'abattit sur la salle. Desmarais fronça les sourcils.
Desmarais : Mademoiselle Leduc, commença-t-il, la voix incertaine. Qui est cette personne ? Le conseil est à huis clos.
Je m'arrêtai en bout de table, posant mes mains à plat sur l'acajou. Élara resta debout à ma droite, le menton haut, scrutant ces vieux milliardaires avec le mépris clinique de celle qui avait faim pendant qu'ils s'empiffraient.
— Messieurs, déclarai-je d'une voix qui ne tolérait aucune interruption. Les rumeurs de ces dernières vingt-quatre heures concernant la stabilité de notre empire se terminent ici. Je vous présente la nouvelle Co-présidente de Leduc Immobilier.
Je me tournai légèrement vers ma sœur, la regardant dans les yeux pour que le conseil comprenne le poids historique de cet instant.
— Élara Leduc. Ma sœur aînée. Fille légitime de notre fondateur, Henri Leduc, reconnue ce matin même par un acte notarié sous scellés.
Un hoquet de stupeur collective secoua la table. Desmarais devint livide. Ils comprenaient tous ce que cela signifiait : le sang de Leduc venait de doubler sa puissance.
— Mais... c'est impossible ! balbutia un actionnaire. Henri n'a jamais...
— Le testament de mon père a été mis à jour par nos avocats, tranchai-je avec une froideur absolue. Élara prend la direction de notre nouvelle branche de cybersécurité et de renseignement corporatif. Demain soir, nous organisons un gala de charité au Musée des Beaux-Arts. La presse nationale y est conviée. Nous y annoncerons notre réunification. Le monde entier verra que la famille Leduc est un bloc de béton armé. L'action va reprendre vingt points avant lundi.
Je ne leur laissai pas le temps de débattre.
— La séance est levée. Habituez-vous à son visage. Elle a le même pouvoir de signature que moi.
Je tournai les talons et sortis de la salle, Élara sur mes talons. Dès que les portes se refermèrent, je perçus l'esquisse d'un sourire sur les lèvres de ma grande sœur.
Je la guidai le long du couloir vitré jusqu'à l'immense bureau d'angle, celui qui surplombait le fleuve Saint-Laurent. La plaque dorée sur la porte avait déjà été changée pendant la nuit.
Élara Leduc - Co-Présidente.
J'ouvris la porte. L'espace était immense, baigné de lumière naturelle, avec un mobilier en cuir noir et des écrans tactiles incurvés flambant neufs.
— Dorénavant, grande sœur, murmurai-je en m'adossant au chambranle de la porte, tu n'es plus une Vasseur. Tu es une Leduc. C'est ton empire.
Élara passa la main sur le cuir du fauteuil directorial. Ses yeux verts brillèrent d'une émotion qu'elle s'empressa de masquer derrière son armure de cynisme.
Élara : Henri doit se retourner dans sa tombe, glissa-t-elle doucement.
— Laisse-le tourner, répondis-je. On a un loup à égorger ce soir.
Pendant que nous officialisions notre règne, au niveau moins quatre de la tour, le troisième membre de notre nouvelle trinité était au travail.
Le gamin de seize ans tapait sur son clavier mécanique avec une vitesse surhumaine. Il ne piratait pas un simple compte en banque. Il s'infiltrait dans les serveurs centraux de la Sûreté du Québec.
Léo : Contournement du pare-feu de niveau 3 en cours, murmura-t-il, un sourire insolent sur les lèvres. Élara m'a appris leurs failles l'année dernière. Leurs mots de passe sont d'une tristesse absolue.
Silas : Vous avez les preuves pour le Procureur Général ? demanda-t-il d'une voix grave.
Léo : Le rapport d'autopsie fantôme du flic Langlois, l'ADN de Thorne sur l'arme du crime, le lieu d'enfouissement du cadavre. Tout le paquet-cadeau que votre boss a récupéré de son prisonnier secret.
Léo frappa violemment la touche Entrée.
Léo : Boom. Le dossier "Darius Thorne" vient d'apparaître directement sur le bureau virtuel du Procureur Général du Québec, avec une alerte de sécurité maximale ineffaçable. Le mandat d'arrêt fédéral est en cours d'édition automatique. Thorne est un cadavre ambulant, il ne le sait juste pas encore.
Il se tourna vers Silas dans son fauteuil roulant, le regard brillant de fierté.
Léo : Vous direz à ma sœur que j'ai mérité mon bureau avec vue, le g*****e.
Silas esquissa un très léger sourire.
Silas : Bon travail, petit. La Reine Noire prend le relais.