Une première fois, au ministère, après qu’on lui eut demandé son nom, prénom, profession
et adresse, un margouillat de planton lui indiqua que les affaires personnelles se disaient,
se réglaient au domicile. Fama, un soir, marcha et arriva au domicile. À l’étage du
bungalow, le jeune ministre Nakou chatouillait une femme, et les éclats de rire résonnaient
jusque dans le jardin et puis la femme… Le juge d’instruction coupa net, indiqua à Fama
la salle de t*****e où on savait faire parler. Personne ne voulait connaître comment Nakou
tournait ou savourait les femmes ; Fama devait s’expliquer au sujet du rêve et du
sacrifice ; du rêve pour lequel Bakary avait été un émissaire. Et Bakary avait déjà parlé,
Fama devait confirmer. « Allez, vite ! »
Tous les yeux se braquèrent sur Fama qui voyait le jardin du dessus des épaules du
juge. De la fenêtre de la chambre, à travers le linge pendu pêle-mêle, le jardin commençait
à rire ; sûrement là-haut le soleil avait réussi à se dépêtrer, à se démarabouter. Un vent
timide soufflait. C’est pourquoi les palmes s’entortillaient, les feuilles et les fleurs de
quelques arbrisseaux dont Fama ne connaissait pas les noms remuaient.
Oui ! C’était vrai ! Fama avait rêvé, avait été aveuglé une nuit par un de ces rêves qui
vous restent dans les yeux toute la vie, qui vous marquent comme le jour de votre
circoncision ; un rêve concernant Nakou. Oui, il en avait parlé à Bakary ! Ah ! ce rêve qui
fumait la mort et la peur !
D’abord une atmosphère, le spectacle d’un après-midi de feu de brousse d’harmattan.
Des reptiles. Serpents ou caïmans ? Fama ne le distinguait pas ; mais tous avaient des
écailles, escaladaient en se tortillant une haute termitière tapissée extérieurement de
mousse verdâtre. La termitière contenait la capitale de la Côte des Ébènes. De la crête de
la termitière, du rebord du gouffre qui était une sorte de tombeau vidé par des hyènes, se
voyait au fond toute la ville grouillante balayée par la flamme. Et étrangement, dans les
rues apparaissaient çà et là, parmi les cases en ruine, des murs récemment bâtis. Comment
ont-ils pu être épargnés par la fumée ? Au loin deux cases continuaient de fumer comme
deux pots d’ambre au pied des morts. Mais où sont-ils, les morts ? Comme écho aux
interrogations de Fama, un cynocéphale a surgi de la fumée et a sauté à terre ; il avait les
griffes de flamme, de flamme qui vacillait, il poursuivait les hommes tout nus et musclés
mais fous d’épouvante qui se débandaient, le singe en rattrapait un, le grimpait comme le
chien monte sa chienne, se délectait, puis repu sautait encore à terre, rebondissait,
pourchassait (sa traînée était toujours coulée de flamme) et rattrapait un autre homme et le
montait. Louange à Allah ! le singe répugnant épargna Fama, mais de la fumée lointaine
où il disparut émergea une femme entièrement voilée de blanc sauf les pieds et les mains
noirs, du noir luisant du plumage de corbeau. Fama épouvanté détala, mais il fut vite
rejoint par la femme. « Viens ! dit-elle à Fama, mettons-nous à l’écart. Moi, te vouloir du
mal ! Ne m’assimile pas à celui-là », poursuivit-elle en parlant avec mépris du singe et en
désignant l’endroit où le monstre avait disparu. « J’ai à te dire concernant Nakou », ajouta-
t-elle. Toujours terrorisé, Fama objecta qu’il ne fréquentait pas Nakou, et puis : « Pourquoi
à moi, femme ? Pourquoi à moi, alors que Nakou ne manque pas d’intimes dans la ville, et
puis… » La femme interrompit Fama. « Passer une porte, une deuxième porte, une
troisième porte, puis s’arrêter devant la quatrième, ce n’est pas chercher une case, mais
c’est chercher une qualité d’homme », et elle poursuivit : « Dis à Nakou de tuer un bœufen sacrifice et… » Elle indiqua beaucoup d’autres offrandes, mais elle murmurait si bas
que Fama n’entendit pas, et elle disparut. Fama la rechercha en vain, elle avait
définitivement disparu. Il persista et en fouillant il découvrit un homme nu comme un
tronc de baobab, et conique comme un fuseau, genoux à terre, balayant le sable de ses
lèvres et Fama inspiré s’écria : « Ah ! j’ai compris ! tout entendu ! Une intrigue tombera
Nakou, désolera la ville, mais si Nakou tue le sacrifice, il s’en sortira plus tard, et
beaucoup plus tard les intrigants seront démasqués et honnis. » À ces mots la femme
voilée resurgit, elle était éclatante de joie. « Oui, tu as compris, dit-elle, tout entendu ;
mais rappelle-toi qu’un malheur, quel que soit l’homme atteint, ne nous est jamais
étranger, jamais lointain, bien au contraire… bien au contraire… bien au contraire. » Fama
se réveilla pétrifié et dans ses oreilles continuèrent de retentir les « bien au contraire ».
— Un rêve de cette fatalité funeste, pouvait-on le taire ? demanda Fama.
Le juge de la tête convint que non. Alors comme lui Fama ne voulait plus retourner
seul chez Nakou. Il en entretint Bakary, qui d’ailleurs objecta :
— C’est un devoir pour nous de l’en avertir, mais je sais que c’est parfaitement inutile.
Ces jeunes gens débarqués de l’au-delà des mers ne pensent plus comme des nègres.
Il y eut un silence. Était-ce parce que Fama était le premier interrogé de la journée, ou
parce qu’il reconnaissait le premier une participation effective au complot ? Tous :
greffiers, policiers, dactylographes, médusés, écoutaient.
Le soleil s’était répandu dans le jardin, et de loin en loin des insectes, si ce n’étaient pas
des mirages, apparaissaient, coupaient l’air de traînées éclatantes ; avant de se fondre dans
des halos. La chaleur diffuse était là, partout ; et dans les aisselles, les aines et le cou
sourdaient mille picotements. L’on respirait avec des efforts et entendait le souffle, sentait
ses côtes, son ventre et ses narines battre ; l’on apercevait des oreilles se tendre, des yeux
s’écarquiller, et l’on se sentait réduit et surtout impuissant contre tout ce qui entourait. Les
lèvres étaient sèches (Fama avait trop parlé) et la soif coulait sur la langue qu’elle brûlait,
et embarrassait la gorge qu’elle chatouillait. Le juge coupa le silence. Fama avait-il autre
chose à déclarer ? Rien. On le menaça. Vraiment rien. Le dactylo fit claquer et puis
crépiter la machine. Fama raconta une deuxième fois son rêve, le juge traduisait en
français, répétait les phrases, butait sur des mots, tout en rongeant les ongles de sa main
droite.
Il inculpa Fama de participation à un complot tendant à assassiner le président et à
renverser la république de la Côte des Ébènes. Quand Fama se leva pour partir, le juge lui
demanda pourquoi il n’avait pas couru au réveil raconter son rêve à une personnalité
importante du régime, le président ou le secrétaire général du parti unique. Fama ne
répondit pas.
— Dommage ! Dommage ! s’écria le juge. On l’aurait interprété et c’eût été utile ;
beaucoup de malheurs survenus depuis auraient été évités. Peut-être l’ignores-tu, ajouta-t-
il, le ministre Nakou s’est pendu dans sa cellule après avoir tout confessé.Fama attendit des semaines qu’on vînt l’informer de la date du jugement. Il se voyait
déjà acquitté, purement et simplement acquitté. Que lui reprochait-on ? Il avait rêvé, et il
pouvait jurer sur le Coran même, il n’avait fait que cela ; il n’avait participé à aucune autre
action. Le jour du jugement, il allait commencer par dire : « Écoutez ce proverbe bien
connu : l’esclave appartient à son maître ; mais le maître des rêves de l’esclave est
l’esclave seul. » Les rêves de Fama n’appartenaient qu’à lui, Fama. Il pouvait en disposer
comme il le voulait. D’ailleurs, qui auparavant lui avait dit qu’il était tenu de raconter ses
rêves aux dirigeants des soleils des Indépendances ? Et imaginait-on Fama, le dernier des
Doumbouya, se rabaisser jusqu’à aller trouver le secrétaire général du parti et lui dire :
« Voilà, secrétaire ! hier soir… » Rien que le penser, Fama se fâchait. Il n’aimait pas le
secrétaire général du parti. Bâtard de bâtardise ! Malheur des soleils des Indépendances !
Mais attention, Fama ! le jour du jugement il faut te contrôler, dire les choses posément,
dire, par exemple, que tu ne savais pas qu’il fallait raconter au secrétaire les rêves
funestes, ou bien prétendre que tu avais chargé le ministre Nakou de le rapporter. Dans
tous les cas, Nakou ne pouvait pas te contredire ; il était mort et enterré.
Fama murmurait ainsi, des jours et des nuits, ce qui allait être sa défense ; il le
murmurait encore, lorsqu’un matin il fut convoqué chez le juge.
Quand, entre deux gardes, il y arriva, une cinquantaine de détenus attendaient. Le juge
procéda à l’appel ; après il se fit apporter un autre dossier, l’ouvrit cérémonieusement et
lut très attentivement en marquant scrupuleusement la ponctuation un exposé interminable
plein d’articles et de dialogues. Fama et beaucoup d’autres n’y comprenaient rien. Un
garde malinké fut chargé d’interpréter ce que le juge lisait. Cet interprète improvisé devait
être un Malinké de l’autre côté du fleuve Bagbê. Il avait un langage militaire avec des
phrases courtes.
— Vous êtes tous des chacals. Vous ne comprenez pas le français et vous avez voulu
tuer le président. Voilà ce que le juge a dit. Il a dit que le jugement était fait. Voilà. Mais
comme il sait que vous êtes tous des médisants, surtout vous les Malinkés, il dit qu’il n’a
pas voulu casser la tête du petit trigle sans les yeux. Le juge tient à expliquer pourquoi les
prévenus n’ont pas été convoqués, le jour du jugement. Cela lui a paru inutile. Dans les
déclarations qui ont été faites librement, chaque prévenu avait reconnu sans détour sa
faute. Et puis chaque dossier avait été défendu par un avocat de talent. Et dans tous les
cas, les peines ont été fixées par le président même. Et s’il se trouve ici quelqu’un pour
contester l’esprit de justice du président, qu’il lève le doigt. Moi je ferai descendre ce
doigt avec une claque. Voilà. Vous qui êtes ici, vous êtes de mauvais Malinkés, des
bâtards, un pur de chez nous ne participe pas à un complot. Maintenant, ouvrez vos
oreilles de léporides et fermez vos gueules d’anus d’hyène. Le juge va lire les peines que
vous avez bien méritées. Voilà.
Le juge donna la liste des peines. Fama était condamné à vingt ans de réclusion
criminelle.
Les prisonniers furent ensuite reconduits dans les cellules et dès le lendemain Fama
commença sa vie de condamné.
Vingt ans de réclusion pour un Fama équivalait à une condamnation à perpétuité. Fama
avait ce qu’il avait cherché. Il allait mourir à Mayako, il serait enterré à Mayako sansrevoir le Horodougou, sans revoir Salimata. Tout cela était aussi clair que la paume de la
grenouille. On l’avait bien prévenu. Les gens de l’indépendance ne connaissent ni la
vérité, ni l’honneur, ils sont capables de tout, même de fermer l’œil sur une abeille. On lui
avait dit que là où les graterons percent la coque des œufs de pintade, ce n’est pas un lieu
où le mouton à laine peut aller. Il s’est engagé, il a voulu terrasser les soleils des
Indépendances, il a été vaincu. Il ne ressemblait maintenant qu’à une hyène tombée dans
un puits ; il ne lui restait à attendre que de la volonté d’Allah ; que de la volonté de la
mort.
Parfois il pensait à la force qui le sollicitait, qui l’a amené à montrer des témérités de
verge d’âne qui l’ont plongé dans ce trou. Lui Fama n’avait pas écouté les paroles
prophétiques du grand sorcier Balla, lors du départ de Togobala. Cela lui paraissait
maintenant incroyable et c’était pourtant vrai. Pourquoi tant d’entêtement ? Parce que
Fama suivait son destin. Les paroles de Balla n’ont pas été écoutées, parce qu’elles
ricochaient sur le fond des oreilles d’un homme sollicité par son destin, le destin prescrit
au dernier Doumbouya. « Fama, maintenant il n’y a plus de doute, tu es le dernier
Doumbouya. C’est une vérité nette comme une lune pleine dans une nuit d’harmattan. Tu
es la dernière goutte du grand fleuve qui se perd et sèche dans le désert. Cela a été dit et
écrit des siècles avant toi. Accepte ton sort. Tu vas mourir à Mayako. Les Doumbouya
finiront à Mayako et non à Togobala », murmurait-il. Et courageusement il pensait à autre
chose.
Fama n’était pas astreint aux travaux pénibles, mais son état de santé se dégradait. Des
vers de Guinée poussaient dans les genoux et sous les aisselles. Constamment il
desséchait : ses yeux s’enfonçaient dans des orbites plus profondes que des tombes, ses
oreilles décharnées s’élargissaient et se dressaient proéminentes comme chez un léporide
aux aguets, les lèvres s’amincissaient et se rétrécissaient, les cheveux se raréfiaient.Malgré cet état, chaque matin il se réveillait avant les chants du coq pour se livrer à la
bonne prière du matin qui prépare la rencontre avec les mânes des ancêtres et le dernier
jugement d’Allah. Au fond il était heureux de finir. Il regrettait très peu de choses et parmi
celles-ci il y avait Salimata. Fama s’était toujours dit que, quelques instants avant sa mort,
il aurait convoqué Salimata, l’aurait priée de pardonner les années de malheur qu’il lui
avait fait vivre. Il ne le pourra pas. Mais Allah connaissait les bonnes intentions. Allah a
dit que le paradis de la femme se gagnait dans la fumée de l’accomplissement du devoir de
son mari. Alors Allah pouvait prévoir pour Salimata une place de repos dans son paradis
éternel. Elle avait fait son devoir, plus que son devoir. Elle avait souffert pour les autres et
pour Fama sans le bénéfice et la récompense d’Allah. Fama déplorait aussi que ses restes
ne reposeraient pas dans les terres du Horodougou. Il s’apercevait maintenant des
mensonges de tous les marabouts, de tous les sorciers et devins qui constamment lui
avaient prédit que son sort était d’arriver un matin à Togobala, en grand chef, accompagné
d’un cortège étonnant, avant de mourir dans le Horodougou, avant d’être enterré dans le
cimetière où reposaient ses aïeux. Tout cela s’avérait faux ; à moins que… Les possibilités
du Tout-Puissant étaient sans bornes
Des journées entières passées à ruminer des idées aussi tristes sur la mort remplissaient
les nuits de Fama de rêves terribles.
Un matin, quelques instants avant le réveil, un songe éclata devant ses yeux. Et quel
songe ! On lui cria : « Regarde-toi ! Regarde-toi ! Tu es vivant et fort. Tu es grand.
Admire-toi ! »
À califourchon sur un coursier blanc, Fama volait, plutôt naviguait, boubou blanc au
vent, l’étrier et l’éperon d’or, une escorte dévouée parée d’or l’honorait, le flattait. Vrai
Doumbouya ! Authentique ! Le prince de tout le Horodougou, le seul, le grand, le plus
grand de tous. Au-dessous fuyait un manque, un désir, quelque chose qui avait glissé à
travers les doigts. Était-ce un cheval ? une femme ? Fama se courba, se pencha, mais ne
put rien distinguer, le manque filait comme le vent, il était luisant comme la traînée de
queue d’un lointain feu de brousse. À bride abattue, Fama le poursuivait, peinait de le
poursuivre ; et cela fuyait, détalait plus vite, menaçait de disparaître, et sa disparition, on
se le disait, laisserait l’univers orphelin avec le malheur de la sécheresse du cœur. Et
pourtant Fama exultait, se pâmait de joie, se disant : « La chose court à sa perte, sur le
chemin l’attend, solide comme un roc, celui qui l’accaparera. »
Et enivré de joie Fama éclata de rire, d’un rire fou ; il rit si fort qu’il se réveilla, et
réveillé continua à s’esclaffer, à pouffer jusqu’à…Le matin était là, le soleil haut remplissait la cellule de tout son feu. Autour, le
pétillement assourdissant après un sommeil profond et un rire bruyant. L’heure de la
première prière avait passé ; il aurait été ridicule de se courber, par un soleil aussi loin.
Des éclats de rire, des voix, des sifflotements et des pas se faisaient entendre derrière la
porte. Intrigué, Fama tendit l’oreille : toute la caserne vibrait, bruissait du brouhaha de
l’orage battant la forêt. Il voulut écouter ; on poussa la porte, l’ouvrit. Des gardes
présentèrent à Fama un bouffant neuf, un grand boubou, une chéchia et des babouches,
neufs aussi. Fama devait les revêtir immédiatement et suivre les gardes. En s’habillant, il
constata qu’au milieu de la caserne sur la place d’armes, des ouvriers et des soldats se
dépêchaient de donner les derniers coups de marteau à la tribune qu’ils avaient construite
dans la nuit, et d’aligner des chaises et des bancs. Des voitures étaient stationnées pêle-
mêle derrière la caserne.
Lorsque Fama s’en alla avec les gardes, ceux-ci lui apprirent que depuis les premières
lueurs du matin des voitures étaient arrivées de toutes les provinces de la république. Tous
les ministres, secrétaires généraux, députés, conseillers économiques et généraux étaient
déjà là. Mais ils ne purent en dire plus : c’était déjà la place d’armes. Les gardes firent
asseoir Fama sur un banc parmi d’autres détenus. Derrière la tribune, les griots et griottes,
les tam-tams, les balafons, les cornistes et les danseurs constituaient une foule compacte et
bigarrée Des officiels arrivaient, choisissaient des chaises et s’asseyaient.
Mais soudain les accents métalliques des griottes retentirent, les cris des griots suivirent
et ensemble tous les instruments de danse donnèrent. Alors le président, oui ! le président
de la république des Ébènes lui-même, suivi de toutes les grandes personnalités du régime
apparut. Le vacarme des cris et des tam-tams se poursuivit jusqu’au moment où il monta à
la tribune et s’installa majestueusement à la place d’honneur. Le secrétaire général fit alors
un petit signe et tout se tut. Il annonça que le président allait prononcer un important
discours. Le chef de l’État se redressa. Le tintamarre recommença, mais un second geste
du secrétaire général amena le silence. Le président avança, promena un regard sur la
foule médusée. Un garde s’empressa d’arranger le micro dans lequel le chef d’État souffla
puissamment pour se désenrouer. Les applaudissements, les tam-tams et les cris des griots
repartirent. Le secrétaire général une troisième fois dut intervenir pour obtenir le silence.
Cette fois le discours commença, le président parla. D’abord doucement, tranquillement,
et avec cette voix sourde et convaincante dont le président seul avait le secret.
Il parla, parla de la fraternité qui lie tous les Noirs, de l’humanisme de l’Afrique, de la
bonté du cœur de l’Africain. Il expliqua ce qui rendait doux et accueillant notre pays :
c’était l’oubli des offenses, l’amour du prochain, l’amour de notre pays. Fama n’en croyait
pas son ouïe. De temps en temps, il enfonçait l’auriculaire dans ses oreilles pour les
déboucher ; il se demandait constamment s’il ne continuait pas à rêver. Tout était bien dit,
tout était ébahissant. Et c’était vrai, ce n’était pas un rêve ; c’était réel. Le président
demandait aux détenus d’oublier le passé, de le pardonner, de ne penser qu’à l’avenir,
« cet avenir que nous voulons tous radieux ». Tous les prisonniers étaient libérés. « Tous et
tous. Immédiatement. Tous allaient rentrer dans leurs biens. »
Comme le président marquait les mots ou groupes de mots importants par des arrêts,
les phrases étaient entrecoupées par les soudains déclenchement et extinction du
tintamarre.