Mardi
L’horloge débitait des secondes : soixante par minute, des minutes : soixante par heure, des heures : vingt-quatre par jour. C’était d’un chiant ! Le soleil, déjà, se carapatait vers l’ouest, éternel fuyard. Toujours vers l’ouest. Trois cent soixante-cinq jours par an, trois cent soixante-six les bonnes années. Comme un chien qui court après sa queue. C’était d’un mortel ! En plus il avait plu toute la journée. Y a que ce soir que les nuages s’étaient dissipés. Ça nous promettait une nuit ensoleillée en quelque sorte. Avec plein d’étoiles et des mouches qui viendraient s’éclater la tronche contre la vitre. À l’intérieur Margueron compte ses sous… son butin. Pratique, cette fois-ci y avait pas à partager. Parce que diviser en deux ou en trois un butin, souvent trop maigre, c’était pas toujours facile. Ça tombait jamais rond. Il avait vidé le sac FNAC sur la table de la cuisine. Pas derche ! Heureusement c’était des euros. Margueron gratte son Zippo et met le feu à la liasse des billets de dix euros qui comporte un trombone en plus de son bracelet en plastique. p****n, une liasse piège ! songe-t-il en regardant les biftons se racornir sous l’effet de la flamme. Des billets numérotés préparés exprès pour le flag ou la perquise. On ne la lui fait pas à Margueron, celle-là. Restait exactement quatre mille huit cent trente euros consommables. Pas mal ! En plus pas à partager. Tout pour sa pomme. Un vrai coup de bol. D’habitude Margueron, il lui faut un ou deux complices pour se faire une station-service ou une supérette. Une banque, il avait jamais osé. À cause des systèmes d’alarme qu’il pressentait et qui lui pourrissaient d’avance l’ardeur. Là, cette fois-ci, il n’avait eu qu’à se baisser. Pas plus compliqué que ça. Cet après-midi, entre deux averses, Margueron était allé essayer sa vieille 650 CXE Honda qu’un pote lui avait enfin remontée. Il pleuviotait mais l’envie avait été trop forte. D’ordinaire, quand il pleuvait, il préférait prendre la Fiesta s’il avait quelque chose à faire dehors. Là, il avait rien à foutre de particulier mais le bruit du gros V-twin lui manquait. Direction le sud. RN7. Il quitta Juvisy vers quinze heures. À quinze heures vingt, il entamait la descente de Corbeil. Deux ou trois coups d’accélérateur, à vide, au feu rouge du lycée, histoire de frimer devant un petit groupe de gonzesses multicolores qui attendaient leur bus. Vert ! Beau démarrage. Le V2 était une merveille. Le voilà en bas de la côte. Nouveau feu rouge. Pas de gonzesses, mais une bagnole de flics en sens inverse. Calmos. Margueron n’a pas son permis moto. Pas la peine d’en faire trop. Peinard, il redémarre en regardant ailleurs. Les keufs foncent, direction lycée. Ouf ! Encore un feu. Bordel de merde ! Cent mètres : un feu, cent mètres : un feu, et tous rouges bien sûr. Margueron s’admire dans la vitrine de l’opticien. Belle dégaine. Y a pas à dire, une bécane, ça rend un mec beau. Quelques petits coups timides d’accélérateur et ça repart. À sa droite, deux fondus sortent en courant du Crédit Agricole et s’engouffrent dans une vieille Golf GTI qui les attendait en warning. La caisse démarre sur les chapeaux de roues. C’est quoi ce merdier ? Margueron les suit. De loin, machinalement. De toute façon, ils vont dans la direction qu’il s’était choisie. La 650 grimpe la côte. Pas trop vite. Pas rattraper la caisse. En haut : l’Ermitage et ses barres HLM, la Golf grille le feu. Margueron ralentit. Il s’arrête presque. Le feu passe au vert, il réaccélère. La Golf est plus loin, pas très loin. Un autre feu. La bagnole stoppe. Obligée, les autres caisses l’empêchent de passer. Margueron reste en retrait. Le flot repart. Au niveau de l’usine ALTIS, virage à droite, direction Mennecy. Là, ça carbure sur la RN191. Encore une série de feux. Mais tous verts. On file. La Honda mouline dans les tours. La Golf fume. Une fumée blanche. Sans doute le joint de culasse qui fatigue. On traverse Mennecy comme une fleur. Au niveau de la Perception la voiture passe au vert mais la moto doit stopper. Margueron regarde la Volkswagen. Où elle va ? Tout droit. OK, direction la piscine. Vert ! La Honda s’arrache à donf. Au rond-point de la Poste, ça frotte côté gauche, la béquille latérale qui traîne un peu, faudra retendre le ressort. La RN191 passe sur quatre voies. Ça pousse fort. La passerelle de la piscine s’approche du plus vite qu’elle peut. Margueron ne voit plus la voiture qu’il suivait. Feux rouges et mômes qui traversent. p****n ! Y’peuvent pas prendre la passerelle !? Le pied à terre, Margueron zieute tout autour de lui. Des fois que… Il a raison, la Golf repointe son nez en face de lui. Après un détour elle se dirige vers le parking de la piscine, dans le lotissement genre amerloque. Du coup, pour gagner du temps, Margueron suit les gamins sur les passages cloutés. Des tennismen le reluquent de travers. Il la joue modeste. Un petit coup de première et le voici à vingt mètres de la VW. Le passager descend. Un sac FNAC à la main. Il grimpe dans une AX et démarre. La Golf repart dans le village amerloque. L’AX fait demi-tour et repique la RN191, direction Corbeil. Margueron hésite trente secondes et préfère suivre le sac FNAC. Il coupe à travers l’espace piéton et se retrouve devant l’AX. Il ne force pas. La Citroën non plus. Il arrive au niveau de la poste. Il regrette d’être devant. Que faire ? Il se met en orbite autour du rond-point. La tire fait le tour et descend la côte de la Gendarmerie. La moto suit. De loin. Juste assez pour voir la direction prise en bas de la côte. Ça vire à droite. Margueron aussi. Il file vers la gare. Il ne voit plus l’AX. Merde ! Au niveau du laboratoire d’analyses médicales il voit un mec traverser. Un sac FNAC à la main. Il le passe, se tape le rond-point de la gare (eh oui, encore un, c’est à la mode dans le coin) et revient. L’AX est garée sur le parking qui longe l’avenue. Juste devant un marchand de fuel. Le « sac FNAC » fouille ses poches et ouvre le portail d’une baraque posée là. Il grimpe trois marches quatre à quatre et pénètre dans la maison. Margueron béquille sa moto un peu plus loin, sur le trottoir, devant un coiffeur. Il revient sur ses pas. Passe devant la maison. Continue. S’arrête à la boulangerie. Achète un croissant aux amandes. Paye. Revient vers la maison. Se repose un instant sur le muret du labo. Y consomme son croissant. Des thuyas l’empêchent de bien voir ce qui se passe dans la maison. Il n’a pas fini son goûter que le mec ressort, sans son sac, regarde à gauche, à droite et traverse. Il s’engueule avec le marchand de fuel qu’il gêne avec sa bagnole mal garée. Puis redémarre direction d’où il vient. Margueron s’essuie la bouche avec la serviette en papier que lui a donnée la boulangère. Balance le papier gras à travers le grillage du labo et, nonchalamment, se dirige vers le portail. C’est ouvert. Il grimpe les trois marches du perron et frappe à la porte. Si ça ouvre, il fera celui qui s’est trompé. Ça ne répond pas. Personne. À tout hasard, il essaye d’ouvrir. Faut pas rêver, c’est fermé. Avec la circulation et les gens qui stationnent en face, vaut mieux pas rester en façade. Il contourne la maison. Derrière, une terrasse. Les volets ouverts. La porte-fenêtre ne résiste pas à la pression du genou de Margueron. Elle s’ouvre. Un salon. Pas un grand salon, mais un salon avec une table basse, un canapé et un bureau genre scriban. Le scriban est ouvert. Le sac FNAC y est coincé. Pas longtemps. Margueron le chope et repart comme il est venu. Retour en façade. Pas de problème. Sauf qu’il repleut. La selle de la Honda est trempée et Margueron n’aime pas avoir le cul mouillé. Il retourne à Juvisy par la côte de Montauger, Lisses, Évry, la 7 etc.