Mercred’1
— Papa ! Papa ! Viens voir… le jour, il est tout sale !
Ma mère est partie pour la journée à un voyage, comme elle dit, en autocar. On la prend porte de Clichy. Elle passe la journée dans l’Yonne avec d’autres vieux. On lui fait visiter une fabrique de conneries. Elle achète pour trois cents balles de casseroles ou de tapis ou d’étains ou de couverts. Petite bouffe au restau typique et retour à Paname avant la tombée de la nuit. Donc depuis hier soir, j’ai récupéré Elve, ma fille de croizan et nemi. Elle est pas trop en avance pour parler. Elle a du mal avec les consonnes. Faut dire qu’avec l’accent yougo de ma mère, qui l’élève, elle n’est pas à bonne école. Ça va quand même un peu mieux depuis qu’elle fréquente presque assidûment la maternelle de la rue Pouchet. On est levés depuis une heure mais je n’ai pas encore eu le loisir de regarder par la fenêtre. Je laisse donc tomber les Télétubbies du DVD que je lui passe en boucle et vais voir de quoi ma fille me cause. J’écarte les rideaux et je rigole. En effet, le jour, il est sale, il y a un brouillard à couper au couteau. C’est étonnant pour un mois d’avril. Ce matin mon bistro me manque, mais je n’allais tout de même pas y amener ma gamine. Déjà qu’elle commence, comme ma mère, à se poser des questions sur le cravail de son papa. Les Télétubbies c’est bien mais ça m’endort. Ça m’hypnotise ce truc. Heureusement je ne les regarde pas tous les jours.
— T’as raison, le jour il est sale aujourd’hui. Viens boire ton chocolat.
— J’ai pas faim ! Et la nuit ? Elle est où ? Elle est partie dormir ?
— Oui, c’est ça. Elle est couchée.
— Où ça ?
— De l’autre côté de la terre.
— Pourquoi ? Et le jour, il dort où ?
— Pareil… dans le lit de la nuit quand elle n’y est pas.
Ça frappe à ma porte. Pourvu que ça ne soit pas Félicité, ma voisine, qui vienne taper l’incruste.
— Papa ! Y a quelqu’un.
— J’y vais.
J’ouvre sur la tronche mal réveillée de René.
— René ? Qu’est-ce que tu fous là ?
— Ben, c’est à toi qu’il faut demander ça. Ça fait une plombe qu’on t’attend au rade, moi et Margueron.
— Margueron ?
— Oui Margueron. Tu connais pas Margueron ?… Le mec qu’a la moto pourrie. Mais si, le cousin de Momo.
Je remets le loustic. Il rôde souvent à l’Interpascher avec sa moto peinte au pinceau et son air de traîne-savates à l’affût. René aperçoit Elve. Il en devient aussitôt gaga.
— Oh ! mais c’est qui cette belle petite-fille ? Tu viens faire un bisou à tonton René ?
— C’est qui le meûssieur, papa ? C’est pas papy René…
— Papy René ? je m’étonne. T’as un papy René ? Depuis quand ?
— Ben oui, papy René. Le meûssieur qui vient jouer avec mamie.
Voilà que j’apprends que ma mère, ma propre mère joue avec un monsieur devant ma fille.
— Et ils jouent à quoi mamie et papy René ?
— Avec des cartes.
Ouf, un instant j’ai imaginé le pire. Ça aurait expliqué ma vie sentimentale, un peu décousue, à propos de laquelle je me demande souvent de qui je tiens.
— René, tu bois quelque chose ?
— T’as quoi ?
— Café, mais t’aimes pas… Coca, t’aimes pas non plus… Plus de bière. Voyons… À part du pinard.
— Ça ira très bien, j’ai soif.
Fait chier, le mec, ouvrir une bouteille rien que pour lui, Le matin en plus !… Je fouille dans mon placard sous l’évier. J’attrape la première bouteille qui se présente. Sidi Brahim que m’a refilé mon épicier en cadeau de fin d’année.
— T’as pas aut’chose ?
— Si, de l’eau… du robinet ou du lait enrichi pour môme.
— Ça ira. Tu peux pas venir ? Pour voir Margueron…
— Qu’est-ce qu’il me veut ton Margueron ? On lui a tagué sa bécane ?
— Il est pas mauvais pour un vin rebeu.
Il a l’air bon, en effet. René s’est servi dans un bock qu’il a trouvé sur l’évier et qui me sert, d’ordinaire, pour mettre des fleurs. Eh oui, j’aime bien mettre des fleurs quand j’ai de la visite… féminine. Il reprend :
— Non, mais il lui est arrivé un truc bizarre et il voudrait ton conseil avant d’en parler aux flics. Tu sais comment y’sont.
— Ça peut attendre demain, non ? J’ai Elve aujourd’hui. Je ne tiens pas à lui faire connaître ton Margueron.
— Ben c’est que…
Il se sert un second bock, si bien que la bouteille est aux trois-quarts vide.
— C’est que quoi ?
— C’est que… c’est pas vraiment ordinaire comme truc. Et puis, la petite je m’en occuperai si tu veux. Hein ? Tu vas jouer avec tonton Néné ?
— C’est ça, tu la promèneras dans un caddie sur le parking…
— Mais non, on jouera au flipper…
Je renonce à discuter. Son histoire pas ordinaire me titille, déformation professionnelle. Il vide la bouteille. Et puis merde, je ne vais pas renoncer à tout au prétexte que je garde Elvira ! Déjà que ça me foire un rendez-vous avec Brigitte.
— Bon d’accord… on arrive. J’arrive… je laisse Elve chez la voisine. Mais une heure, pas plus… T’es prévenu, dans une heure je suis ici.
La gamine est toute contente de cette aubaine. Elle adore Félicité et ses deux morveux. Bien qu’au début Félicité, étant donné son volume, lui faisait un peu peur.