Mercred’4

1353 Words
Mercred’4 Il me colle la une sous le nez : — Regardez… regarde… C’est Le Parisien de ce matin. Édition du 91. C’que j’t’ai raconté, c’était hier après-midi. Regarde… Je prends le canard. La une. Photo d’un pavillon de banlieue et gros titre : Rafle spectaculaire dans l’Essonne. Voir article dans la rubrique faits divers en pages intérieures. Je feuillette. Margueron m’aide à trouver la page. Il me dit : — Le pavillon en couverture, c’est là que j’ai chourré le paquet de biftons. Je lis l’article : Coup de filet spectaculaire des forces de l’ordre, hier à Mennecy. À seize heures, la police a réalisé une perquisition au domicile de M.D, un individu bien connu de ses services, suite au cambriolage du Crédit Agricole de Corbeil qui a eu lieu en début d’après-midi. Cette perquisition n’a pas permis de confondre le suspect. En effet, aucun indice n’a pu être relevé et, notamment, le butin n’a pas été retrouvé. M.D. est toujours en garde à vue au commissariat de Corbeil. Sa mère, vivant avec lui, a déclaré à notre envoyé spécial qu’elle ne comprenait rien à cette histoire, et que, selon elle, son fils n’avait rien à voir avec cette affaire. M.D. n’est pourtant pas un inconnu des services locaux de gendarmerie. Il a été à plusieurs reprises interpellé pour voie de fait, vol à la tire et émission de chèques volés. Etc. etc. Suivent les habituelles divagations des journalistes accompagnées de vagues témoignages d’un voisinage hostile, le tout illustré par la photo d’un type menotté entouré de deux flics à brassards police. Je ne vois pas bien ce qu’il y a d’extraordinaire dans cet article qui vaille qu’on me réveille à l’aube et qu’on me traîne ici pour écouter la confession d’un petit truand opportuniste. Je ne vois pas bien mon rôle là-dedans, à part pour payer la tournée. Je serais mieux à regarder les Télétubbies avec ma fille. J’interroge : — Ben oui… et alors ? — Comment ça, alors ? Regarde… Hier, j’ai tiré les sous vers trois heures et demie, j’ai pas regardé, et une demi-heure seulement après, les poulets débarquent. Un peu plus et ils me trouvaient dans le salon du mec. Ça te paraît pas bizarre ? — Peut-être que ton mec a été dénoncé. Ça se fait, tu sais… — Mais oui… mais la photo ? — Ben quoi, la photo ? C’est bien ton pavillon, j’imagine… — Oui, mais pas celle-là, celle de dedans… Je rouvre le journal. Margueron me montre de son doigt cambouisé le prisonnier. — Ce gars-là, j’l’ai jamais vu. C’est bien la maison… Y avait bien les sous de la banque… Mais ce zigue j’l’ai jamais vu. — C’est pas lui que t’as suivi dans l’AX ? — Non, c’est çui-là ! Et il écrase son doigt dégueulasse sur la tronche du flic (de gauche sur la photo, pour les pointilleux qu’ont besoin de détails pour imaginer). Quand il retire son empreinte le gars est méconnaissable. Les choses prennent une tournure originale. Je regrette moins mes Télétubbies. Margueron me semble presque sympathique. Piquer leur butin à des flics véreux à peine trois minutes après qu’ils aient organisé leur flagrant délit, ça me botte bien cette histoire. Y a de la mutation dans l’air à la maison poulaga, la dioxine a encore frappé dans le poulailler. Du coup je regarde un peu plus attentivement l’article. Peut-être qu’ils sont persuadés que c’est le suspect nommé M.D. qui a escamoté le magot, ce qui serait un moindre mal pour eux s’ils retrouvent la preuve qu’ils avaient fabriquée. Leur flag reprendrait des couleurs. Manque de bol l’article précise que le suspect arrêté l’a été alors qu’au moment des faits, il faisait la queue à la sécu à Ballancourt depuis plus d’une heure, son ticket d’attente attestait de son heure d’arrivée. Imparable ! D’autant que, d’après Margueron, le hold-up avait eu lieu juste une heure avant la perquisition. Le journaliste, envoyé-spécial-pigiste, n’a pas relevé ce détail mais il est vrai qu’il lui manquait certains éléments de l’affaire. À mon avis, M.D. va pouvoir rapidement reprendre ses activités parce qu’une perquisition où on ne trouve rien chez un suspect qui a un alibi en béton, ça fait désordre. Surtout qu’apparemment on a convié la presse exprès pour faire mousser l’événement. À suivre… Un qui biche devant mon regard évasif, c’est le beau René. Momo, lui, semble toujours faire la gueule. — Alors ? J’t’l’avais pas dit que ça valait le déplacement ? T’en penses quoi ? — Ouais… C’est bizarre… Difficile à croire que les flics font des hold-up eux-mêmes pour mouiller des petites frappes sans envergure. Ou il y a un loup là-dessous, ou on a affaire à des ripoux dont j’imagine mal la motivation… — Faudrait pas en parler au commissaire ? Maintenant qu’on est potes avec lui ? — Vaudrait mieux éviter, tant que c’est pas plus clair… Et puis, tu vois ton copain lui raconter son histoire ? Margueron rouscaille : — J’ai pas très envie de raconter ça à un keuf… Déjà que pour toi, j’étais pas chaud. Après tout, il a qu’à se démerder le mec chez qui y-z-ont fouillé. Momo détorpe : — Tu m’as quand même pas ramené mon artiche, abruti ! Tu viens m’annoncer que t’as réussi ton coup du siècle, que t’as empoché je ne sais pas combien et tu m’as pas rapporté mes trois mille balles. — J’tenais pas à ce que tu tombes pour recel. Il se marre. Momo pas : — Dis donc Ducon, d’habitude quand tu me rembourses mon fric tu ne vas quand même pas t’imaginer que je crois un instant que t’as bossé pour l’avoir ? — Arrête, Momo ! J’ai oublié, je te dis… Quand j’ai vu ça, je les ai planqués comme s’ils étaient phosphorescents ou qu’ils émettaient des ondes ces biftons. J’ai pas pensé à tes trois mille balles. J’suis arrivé ici dare-dare pour t’en parler de mon histoire. Demain j’t’en filerai six cents des euros. Habitue-toi à parler en euros. Ça t’en fera cent cinquante de rabe. — Tu me les casses avec tes euros ! Une merde ce truc-là… Depuis j’en fourgue deux fois moins des Belvédères ! Chez Inter, ils ont foutu les consignes des caddies à un euro et ces cons du journal ils l’ont passé à un euro cinquante leur canard de merde ! Alors tu penses s’ils ont beau jeu, mes clients : désolé, j’ai pas assez qu’ils me disent en me foutant leur pièce sous le pif. Bon, leurs affaires familio-philosophiques me gavent un peu : — Les mecs, c’est pas le tout, mais j’ai du taf. À part payer le coup, je ne vois pas bien ce que je suis venu foutre ici. René, l’organisateur, arrête de mater une minette qui se déhanche joliment sur le flipper et annonce : — Ben, qu’est-ce qu’on fait ? — Comment ça qu’est-ce qu’ON fait ? Vous faites ce que vous voulez, et à mon avis, le mieux c’est de faire ce que vous savez le mieux faire, surtout toi Margueron, c’est-à-dire rien. T’as tes sous. T’es pas pris, et il y a une morale dans cette histoire. Dis-toi bien que c’est finalement grâce à toi, à ta prestation, que le fameux M.D. ne sera pas emmerdé. Quant aux motivations des flics, mystère et boule de gomme ! Alors tu remontes sur ta pétoire, tu rentres chez toi en priant qu’on ne t’ait pas repéré hier, parce qu’avec un tel engin, se garer devant la maison du crime, à l’heure du crime, se faire voir chez la boulangère, bouffer sur le muret du labo, t’as de la chance, mec, s’il y a pas un voisin ou un passant qui t’a retapissé. Et puis tu profites de l’aubaine pour rembourser ce pauvre Momo qu’a perdu la baraka. Le Margueron semble ébranlé par mes propos. Il touille plus son reste de bière et regarde fixement sa moto, qu’il a garée devant la vitrine extérieure du rade, comme si elle était en train de le dénoncer. C’est encore René qui essaye de dédramatiser mes propos : — Psychote pas, Cicéron ! Un paumé en bécane qui bouffe un croissant, c’est pas ça qui va mettre tout par terre. Déjà quand y voient quelque chose, les témoins, ils sont infoutus de le raconter. Alors là ! Mais t’en penses quoi ? — Rien, je viens de te le dire. Vu les circonstances dans lesquelles monsieur est intervenu dans cette histoire, j’imagine même pas qu’il faille faire quoique ce soit. Si tu veux, je toucherai deux mots au commissaire, sans lui révéler nos informations, sur mes doutes dans cette affaire. Juste histoire de le sonder, de le faire un peu parler, savoir si les employés de la banque ont reconnu leurs agresseurs, si M.D. leur évoquait quelque chose, histoire aussi de savoir comment ils ont eu le tuyau pour perquisitionner si vite dans une maison vide. Quant à toi, Margueron, fais-toi oublier. Bon, je rentre, j’ai un truc à faire. — Et ta fille ? — Je la récupère pour déjeuner. — Je bouffe avec vous… Elle est rigolote, ta gamine. — Ben, et tes Caddies ? — J’bosse pas aujourd’hui, j’suis en récupération pour les trente-cinq heures. Momo, tu viens avec nous ? — Non, j’attends que Margueron me ramène mon fric. T’as une heure pour faire l’aller et retour, d’ac ? L’autre se lève, salue la compagnie et regagne sa monture. René me dit : — Si ça t’embête pas, je viens avec toi, j’ai rien à foutre. Tu vas où ? Je ne vois aucun inconvénient à l’emmener là où je vais.
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