Les premières semaines se déroulèrent sans heurt, sinon un profond ennui. Rayne s’occupait en lisant les livres du capitaine Montagne et en écrivant des lignes de texte qu’il ne laissait voir à personne. Lestan pratiquait, en ma compagnie, ses exercices quotidiens. Les hommes de l’équipage s’amusaient de nos démonstrations. Celles-ci consistaient essentiellement à acquérir l’art de respirer. La respiration était la clé d’une grande maîtrise qui permettait de dominer sa force et ses dons. Pour en acquérir une parfaite connaissance, il m’enseignait des postures de méditation, parfois immobiles, parfois en mouvement. J’avais l’impression d’apprendre une nouvelle danse où la grâce était le mot d’ordre. Les Assens semblaient dépourvus de squelette ; ils se pliaient de telle manière que, s’ils ne prenaient pas garde à leur façon de se mouvoir, il était facile de les prendre pour des monstres. Lestan m’encouragea à la prudence lorsque nous pratiquions ces exercices à la proue du vaisseau. Rayne venait souvent assister à nos entraînements et, parfois, il tentait de les reproduire. Son corps chétif était aussi souple que celui d’un Assen et il y parvenait sans mal, quoiqu’avec un brin de maladresse qui le rendait attendrissant. Seïs se tenait toujours à distance et, le plus clair de son temps, il m’évitait avec soin. Il parlait peu et ne dormait pas beaucoup. Lors des dîners en compagnie du capitaine, Lestan portait la conversation à lui tout seul. C’était un excellent bonimenteur. Il brodait des histoires comme d’autres pratiquent la couture. J’imaginais que c’était le lot quotidien des gens comme lui et qu’un jour, bientôt sans doute, je devrais m’y plier à mon tour.
La vie à bord était, somme toute, assez routinière. Depuis que nous avions quitté les rivages d’Asclépion, l’océan s’était apaisé et nous voguions désormais sur une mer bleue, calme et limpide, sous un Soleil de plus en plus présent et chaleureux. Nous abandonnions les pluies torrentielles de la Principauté et certainement les créatures qui nous traquaient. Nous tentions de nous occuper tant bien que mal. Les hommes d’équipage se montraient assez grivois à mon égard, mais la présence de Lestan et de Seïs calmait rapidement leurs ardeurs. Du reste, je ne ressemblais pas encore vraiment à une jeune femme. Mes cheveux repoussaient tranquillement et le duvet brun se rapprochait désormais presque d’une coiffure courte, quoique encore très masculine. Mes tenues vestimentaires n’arrangeaient pas la situation. Le capitaine Montagne m’avait offert une culotte courte et une chemise d’homme afin de pouvoir errer sur le navire dans des vêtements plus pratiques que mes robes. Je pouvais ainsi bouger à ma guise, bondir et m’exercer sans être gênée par pléthore d’étoffes inutiles.
Seïs ne m’avait pas laissée toucher au bandage de son œil. La première fois qu’il le changea, il nous chassa de la cabine afin de le faire lui-même. Il n’y réussit pas trop mal, bien qu’il passât son temps à le réajuster ensuite. Les tissus devaient commencer à se cicatriser, mais, comme il ne me laissait pas inspecter sa blessure, j’ignorais si les onguents que je lui confectionnais étaient d’une quelconque utilité. La plaie de sa cuisse, en revanche, était propre et en parfaite voie de guérison. Il boitillait encore légèrement, mais il ne semblait plus en souffrir.
À la fin de la quatrième semaine, nous parvînmes en vue d’une terre. Le capitaine Montagne nous apprit qu’il s’agissait de l’Ile de Bonne, une escale obligatoire pour que ses hommes puissent se détendre et refaire le plein de vivres et de rhum. Il nous prévint que la cité de Bonne-Œil était malfamée, un véritable repaire de brigands et de coupe-gorge et que nous pouvions rester à bord si nous le souhaitions. Dans le cas contraire, il nous conseillait l’auberge de Va-le-Vent.
À peine les amarres furent-elles lancées que Seïs était déjà descendu de la passerelle et remontait les quais, tenant Elfinn par les rênes. Je pestai entre mes dents. Lestan garda le silence, mais je devinai dans ses yeux qu’il trouvait l’idée mauvaise. Rayne demanda s’il pouvait lui aussi descendre du bâtiment. Je refusai catégoriquement. Il fit la moue, protesta et je finis par céder. À bien y réfléchir, l’atmosphère du vaisseau devenait pesante. Le quitter, ne serait-ce qu’un bref moment, ne pouvait qu’alléger les nerfs mis à rude épreuve.
Nous débarquâmes tous les trois sur un ponton surchargé de caisses de marchandises, de marins aussi excités que saouls et de putains qui offraient leurs faveurs. Je cherchai en vain Seïs du regard au milieu des attroupements. Un goût amer tapissait ma gorge. Non, il ne pouvait pas faire ça : me tourner le dos de cette façon. Je tentai d’effacer cette idée tandis que nous remontions une longue file de bateaux. La plupart étaient des navires marchands, d’autres semblaient plus appropriés pour la piraterie, mais tous étaient lourdement armés de canons.
En me faufilant parmi la foule, je ne comprenais pas le tiers des conversations. Les marins parlaient leur propre dialecte ; quelques putains attiraient les chalands dans le langage commun. Les filles étaient différentes des Asclépions. Leur teint était cuivré, lisse et brillant d’huile. Leurs cheveux étaient blonds pour la plus grande majorité d’entre elles. Leurs robes légères laissaient entrevoir plus qu’il n’était nécessaire pour appâter les clients.
« Ce sont d’anciennes esclaves, chuchota Lestan tandis qu’il surprenait mon regard sur elles. Ces filles viennent toutes des marais salants de Maâthen. Leurs tribus ont été conquises voilà des siècles. Les hordes conquérantes les ont vendues aux pirates qui les ont ensuite emmenées ici pour leur bon plaisir. La population de l’île est essentiellement constituée d’immigrés. Les autochtones de l’île ont disparu quand les corsaires sont arrivés. La plupart sont tombés malades quand ils n’ont pas été tués ou réduits en esclavage.
— Pourquoi sont-elles restées ? demanda Rayne.
— Qui les aurait emmenées ? »
Rayne hocha la tête, sans réellement comprendre pour quelles raisons ces femmes étaient parquées ici. Il regardait attentivement autour de lui, les examinant aussi bien que les marins. C’était la première fois qu’il quittait Deslire, mais je n’étais pas certaine qu’il considère cette situation comme une aventure. Lestan et moi passions beaucoup de temps en sa compagnie pour essayer de l’occuper. Je lui transmettais mes maigres connaissances sur l’herboristerie, Lestan lui parlait de l’histoire de son pays. C’était une véritable mine d’or de connaissances. Les membres de l’équipage l’avaient pris en affection et Rayne passait beaucoup de temps parmi eux. Quelques-uns lui enseignèrent les nœuds et certaines manœuvres du vaisseau. Il participa aux tâches en passant la serpillière sur le pont. Cela ne parut pas lui plaire. On lui montra les canons et les cales. Le capitaine Montagne lui fit même découvrir les portulans et les cartes du monde. En les examinant, Rayne était tout excité et n’avait cessé de poser tout un tas de questions. Dans ces moments-là, il souriait et agissait comme un enfant. En revanche, dès que son père l’approchait, il se renfrognait et on ne l’entendait plus. À mon grand soulagement, depuis que nous avions embarqué, « l’Autre » n’était pas revenu.
La cité de Bonne-Œil était un imbroglio de maisons construites de bambous et de feuilles de palmiers. La plupart ressemblaient davantage à des cahutes qu’à de véritables habitations, mais cela semblait convenir à leurs habitants. Les rues étaient bondées. Les gens vivaient davantage dehors qu’à l’intérieur, en raison de la chaleur et de l’humidité ambiante qui rendaient l’atmosphère étouffante. Les odeurs d’alcool et de sueur se répandaient dans les ruelles. Les pluies avaient arrosé l’île récemment ; le sol était boueux, sans pavé, et mes souliers furent vite crottés.
« Ça pue », murmura Rayne en se bouchant le nez.
Je ne pouvais lui donner tort. Les rats et les chats côtoyaient les amas d’ordures qui s’entassaient dans les recoins sombres des rues et l’ambiance avinée n’arrangeait rien au tableau.
« On aurait peut-être dû rester à bord », ajoutai-je en jetant un coup d’œil prudent à plusieurs individus qui semblaient nous emboîter le pas.
Lestan hocha la tête et suivit la direction qu’empruntait mon regard. Lui aussi les avait remarqués. Ils n’étaient, d’ailleurs, pas très discrets. Ils longeaient les murs et faisaient mine de discuter entre eux en s’envoyant quelques rasades de vin par intermittence.
« Ils veulent nous détrousser », murmura Lestan à mon intention.
Je saisis Rayne par les épaules et l’attirai contre ma hanche. Le garçon ne broncha pas et regarda autour de lui d’un œil intrigué.
« On n’a rien à nous voler, fis-je remarquer.
— Oui mais ça, ils l’ignorent. Allez à l’auberge Va-le-Vent tous les deux. Je vous y rejoins. »
Lestan me désigna l’enseigne qui se balançait au-dessus d’une porte tordue sur laquelle un tourbillon arrachait une demeure du sol. J’entraînai Rayne par la main pour pénétrer dans une pièce enfumée, mais propre. En refermant la porte, Lestan m’adressa un sourire amusé. Je n’étais pas vraiment inquiète pour lui. Je fis asseoir Rayne à une table et commandai un verre de lait et une bière à une grosse dame en tablier qui ressemblait davantage à un être humain que tous les individus que j’avais aperçus jusque-là dans la rue. Elle nous servit quelques minutes plus tard tandis que je percevais, au-delà des murs de bambous, les rumeurs d’une bagarre. Rayne se lécha les lèvres en jetant des coups d’œil sur la porte, puis sur moi. « Naïs, tu crois que ces choses nous ont suivis ? me demanda-t-il soudain.
— Non, je ne pense pas qu’elles sachent nager », lui répondis-je en passant une main dans ses cheveux bruns.
Il hocha la tête et fixa de nouveau la porte. « Qu’est-ce qu’on va faire après ? »
Je trempai les lèvres dans une mousse jaunâtre et peu appétissante. « Pour te dire la vérité, je n’en sais rien, mais ne t’inquiète pas, tout ira bien. »
Il ne paraissait pas vraiment convaincu.
« On s’est toujours débrouillés, ajoutai-je. On se trouvera une maison pour vivre et puis un travail, et toi, tu pourras aller à l’école.
— Je n’ai jamais été à l’école. J’avais un maître au palais.
— Je sais, mais nous devons nous adapter. Tu verras, l’école est bien mieux. Il y a des enfants de ton âge avec qui tu peux jouer et nouer des liens.
— Je n’aime pas les enfants de mon âge. La plupart ont peur de moi. »
Je pinçai les lèvres. « C’est parce que tu es trop intelligent.
— Je dois être bête pour avoir des amis ?
— Non, seulement être plus spontané. »
Il gonfla les joues en réfléchissant à mes propos. « C’est comme ça que je suis spontané, finit-il par avouer. Tu sais, des fois… » Il se mordilla la lèvre. « Des fois, je… je ne sais pas ce que je dis. »
Je relevai les yeux, intriguée. « Tu ne t’en souviens pas ?
— Si, de tout, mais c’est… enfin c’est bête.
— Non, au contraire, continue. Explique-moi. »
Il tripota son verre de lait, en but une gorgée et couvrit sa lèvre supérieure d’un ruban blanc. « C’est comme si j’étais quelqu’un d’autre. »
La porte s’ouvrit brusquement et Lestan entra en se frottant les mains l’une contre l’autre. Il nous aperçut, vint nous rejoindre, puis posa devant moi une bourse de cuir. « J’ai récupéré ça, dit-il en m’adressant un clin d’œil. Il n’y a pas de scrupules à voler les voleurs.
— Ce n’est pas un très bon exemple à donner aux enfants », le réprimandai-je.
Il haussa les épaules. « Mais c’est une bonne leçon. Pour survivre dans un monde tel que le nôtre, il faut parfois savoir contrevenir les règles. Ces hommes ont voulu nous voler, peut-être même pire, je me rembourse du préjudice. Du reste, nous aurons besoin de cet argent. »
Il glissa la bourse dans sa poche de pantalon, puis commanda une bière.
« Vous êtes déjà venu ici ? lui demandai-je.
— Il y a longtemps. Je n’avais pas quitté Asclépion depuis de nombreuses années. Un autre Ancien devra s’y rendre à ma place.
— Pourquoi ?
— Pour plusieurs raisons, d’abord, parce que deux Anciens sur un même pays, c’est un Ancien de trop. Ensuite, parce qu’il est salutaire que l’un d’entre nous soit toujours présent pour veiller sur les Assens et dénicher les potentiels.
— Comme moi.
— Oui, comme vous. »
Il m’adressa un sourire mélancolique. « Asclépion me manquera. Je m’y étais habitué.
— C’est la première fois que je pars… aussi loin, murmurai-je en soupirant.
— Vous y reviendrez. Dans dix ou mille ans, quelle importance ?
— La terre aura changé, les gens aussi.
— C’est le lot commun des Immortels. Les choses changent et vous devez changer avec elles. »
J’avais déjà entendu ça quelque part. « Et si je n’avais pas envie de changer ? »
Lestan haussa les épaules. « Je ne crois pas que vous ayez le choix. J’ai déjà rencontré des Assens qui n’acceptaient pas leur destin. Ce n’est pas beau à voir. La plupart perdent la tête et finissent toujours par supplier les Anciens de mettre un terme à leur existence. Je n’ai jamais aimé ça. »
Supplier de mourir. Cette pensée me paraissait incongrue. « Vous en avez déjà eu envie ? » demandai-je.
Ses sourcils se froncèrent légèrement. « J’imagine que tous les Assens en ont un jour l’envie. L’immortalité est parfois un lourd fardeau à porter. Seuls les plus forts s’en sortent. L’immortalité est un cadeau, pas une malédiction ; il faut seulement s’en convaincre. »
Rayne reposa son verre sur la table et demanda d’une petite voix : « Les Anciens peuvent-ils mourir aussi ? »
Lestan esquissa un sourire à peine perceptible. « Personne n’y est encore arrivé.
— Mais ce n’est pas impossible ? »
Lestan se pencha vers lui. Son œil luisait. On aurait dit qu’il cherchait à s’assurer s’il s’adressait bien à la bonne personne. Rayne soutint son regard, mais l’une de ses canines se planta dans sa lèvre inférieure. « Rien n’est impossible ici-bas, lui répondit-il finalement.
— L’Astolia fonctionne sur les Anciens ? demandai-je à mon tour.
— Vous voulez tous ma mort, on dirait, plaisanta-t-il d’un ton pince-sans-rire, puis reprenant plus sérieusement : Non, cela ne fonctionne pas, du moins, aucun de nous n’a eu envie de s’y essayer jusqu’à présent.
— Les Anciens sont-ils si différents des Assens ?
— Ils sont les premiers. Les plus vieux. Le sang qui coule dans mes veines est presque aussi vieux que notre monde. Pour me détruire, il faudrait une force digne des dieux. »
J’aperçus le sourire fugace de Rayne, mais ce n’était pas le sien. Je frissonnai. Lestan tourna aussitôt la tête vers le garçon et recula sur son siège. Une ride s’était creusée entre ses sourcils. Le sourire de Rayne s’évanouit rapidement et son regard sembla redevenir normal. Il me considéra d’un air presque étonné, puis secoua la tête et pinça les lèvres. Je me penchai vers lui et posai la main sur son épaule.
« Rayne, tu l’as senti, n’est-ce pas ? »
Il hocha la tête, mais l’expression de son visage paraissait terrifiée. Il posa l’index en travers de ses lèvres, puis murmura : « Chut » tout doucement. L’angoisse noua mes tripes. « L’Autre » restait toujours tapi dans l’ombre, quelque part, et il pouvait resurgir n’importe quand, sans crier gare. Je jetai un coup d’œil à Lestan qui siffla le reste de sa bière en silence. Lui aussi était inquiet.
« Nous devrions retourner sur le bateau », déclarai-je.
Lestan acquiesça.
Sur le seuil de l’auberge, la rue était toujours aussi animée. J’aperçus trois corps inconscients au coin d’une ruelle. Lestan n’y prêta pas attention. Le crépuscule commençait à envahir les routes et des fanaux se dressèrent devant les portes des demeures de bambou, laissant filtrer sur le sol boueux une lueur jaunâtre et malsaine. Je pressai le pas malgré moi, tirant Rayne par la manche de sa chemise. Lestan se fit aborder par une jeune femme au teint d’or, très belle d’ailleurs, mais il lui adressa à peine un regard en déclarant qu’il n’était pas intéressé. La jeune femme parut offusquée, puis effrayée lorsqu’elle aperçut la lueur dans son regard. Tout bien considéré, Lestan avait tout d’un jeune homme séduisant, de beaux yeux bleus en amande, un visage tendre et juvénile, une peau légèrement basanée, un corps bien bâti, peut-être trop parfait. Mais quelque chose dans son regard, dans son maintien, dans sa façon de se mouvoir n’était pas ordinaire. Il avait beau le dissimuler avec soin et avec art, il était difficile de se laisser totalement berner. Je me demandais si je laissais la même sensation désagréable derrière moi.
L’équipage du navire était réduit. Le capitaine Montagne avait donné ordre à quelques hommes de rester à bord afin de veiller au vaisseau et à sa marchandise. Rayne partit rejoindre le cuistot dès que nous fûmes sur le pont ; il avait un petit creux. Je restai un moment au bastingage afin de surveiller les quais. Je cherchais Seïs du regard, même si je savais cela peine perdue. Il s’était volatilisé quelque part dans une auberge ou un bordel.
Lestan s’accouda à mes côtés et regarda longuement les lumières de la ville. « Rayne est un garçon étrange », déclara-t-il.
Je ne pouvais qu’acquiescer.
« Vous savez qu’il est possédé, n’est-ce pas ? »
J’opinai d’un air sombre.
« Vous savez qui c’est ? »
Des frissons se logèrent le long de ma colonne vertébrale et, tout à coup, je ressentis un froid glacial glisser sur ma peau. « Je n’en suis pas sûre », répondis-je vaguement.
Il inclina la tête. « Qui que ce soit, il est dangereux. Je le sens. Rayne n’a aucun contrôle sur cette chose.
— Je sais. J’ignore quoi faire.
— Pour le moment, j’imagine que nous n’y pouvons rien. Les Assens n’ont aucune prédisposition pour pénétrer un esprit, qu’il soit faible ou puissant. C’est parfois une force, parfois non. Seïs devra s’en charger tôt ou tard. »
Au fond de moi, je n’étais pas certaine que cela soit une bonne idée. Seïs ne devait pas croiser cette chose. J’en étais convaincue.
« Vous connaissez le Porteur de Mort, Lestan ? »
Sa bouche se tordit en grimace. « J’en ai entendu parler.
— Qu’est-ce que vous savez sur lui ?
— Qu’il vaut mieux ne pas l’avoir en face. C’était un assassin du royaume des Hautes Terres au service de Shin Shaolan. »
Je frissonnai à ce nom. « Quand était-ce ? »
Il parut réfléchir. « Il y a longtemps.
— Comment connaissez-vous son nom ?
— Parce qu’il est dans la Légende d’Ethen le Maudit. »
Il m’adressa un sourire en coin. Le froid cuisait l’intérieur de ma chair. Je déglutis péniblement.
« Que dit-on sur lui ? »
Il haussa les épaules. « Pas grand-chose. Il était la Première Lame de Shin Shaolan. On le craignait comme la Mort elle-même. Peu de personnes ont survécu à son passage, si ce n’est celles qu’il laissait sciemment en vie. Son plus grand pouvoir reposait sur la peur qu’il suscitait. Shaolan a bâti son royaume en partie grâce à lui.
— Que lui est-il arrivé ? Comment est-il mort ? »
Lestan se lécha les lèvres. « Sur un champ de bataille, d’après la légende. »
Je restai songeuse. Shin Torii. Un courant glacial glissa le long de mes reins à la seule mention de son nom. Le Porteur de Mort. Je me frottai les yeux.
« Je vais chercher Seïs, dis-je à Lestan. Vous voulez bien garder un œil sur Rayne ? »
Il acquiesça. « Ne vous éloignez pas trop. »
Je descendis de la passerelle et m’enfonçai parmi la foule de marins. Je marchai dans la rue principale, inspectant à droite et à gauche. Des ivrognes chantonnaient ou s’engueulaient. Des putains marchandaient leur corps contre un mur décrépi. Les rats galopaient entre les immondices. Des chants égrillards cassaient les cris et le bruit ambiant. Je m’arrêtai au milieu de la rue et tentai de trouver son odeur. Les senteurs étaient très nombreuses ; la tâche n’était pas facile. Au milieu des remugles de fumée, d’alcool, de sueur, des ordures, des animaux nocturnes, de mauvaise nourriture, de l’odeur de sexe, sans omettre celle de la bière frelatée, je saisis une fragrance plus suave. Je la reconnus entre mille. Cette fragrance masculine et sucrée. Je m’avançai vers elle, traversant la rue principale, quand je reçus un coup derrière la tête. Je me sentis tomber face contre terre et un trou noir, béant, me goba tout entière.