Chapitre 1-4

1018 Words
— Le temps n’a pas d’importance. » Son regard se tourna de nouveau vers l’océan. Toujours plus loin, comme autrefois, lorsqu’à table, il regardait, par la fenêtre, les bois de Shore-Ker, et toujours plus loin son regard semblait se porter, au-delà des montagnes, des fleuves et des mers. Quelque part, peut-être, dans le passé. Je serrai le poing, soudain effrayée. Le regard de Seïs avait changé. Il semblait à la fois plus triste et plus froid. Quelque chose paraissait s’être brisé en lui. Était-ce la faute des Astories ou bien la mienne ? « Où allons-nous maintenant ? — Le navire mouille à Mitaë, à l’est d’Ulutil, me répondit-il. — Dans combien de temps y serons-nous ? » Seïs se lécha les lèvres. « Trois mois. » Je me retournai et laissai ma tête retomber contre mes bras. « Autant de temps ! soupirai-je. — Tu t’attendais à quoi ? » Son ton me fit sursauter. « Combien de temps encore comptes-tu m’en vouloir ? lui demandai-je à voix basse. — Je ne t’en veux pas. — Il t’est arrivé de te montrer bien meilleur menteur. » Je secouai la tête, puis descendis la volée de marches qui conduisait au pont. Seïs me jeta un bref coup d’œil, puis son regard submergea de nouveau l’océan. La première journée fut aussi longue que si j’avais passé mille ans entre quatre murs. Dans trois mois, que resterait-il de moi ? Rayne se tenait tranquille, le visage collé au hublot ou assoupi sur sa couchette. Je pensais qu’il faudrait lui trouver une occupation durant notre traversée et, peut-être, lui donner une instruction. Je ne pouvais pas le laisser aller à vau-l’eau. Néanmoins, pour le moment, je ne parvenais pas à réfléchir. J’étais morte de fatigue sans avoir l’envie de fermer les yeux. Ma vie était devenue un épouvantable enfer. L’Autre Côté me paraissait presque paisible en comparaison. Qu’allions-nous devenir une fois en Ulutil ? « Lestan, quel âge avez-vous ? » demandai-je, allongée sur le lit, les bras croisés sous la nuque. Il tourna la tête vers moi et m’examina avant de pousser un long soupir. « Je ne m’en souviens plus. — Quel est votre plus vieux souvenir dans ce cas ? » Il garda le silence, puis son regard se posa de nouveau sur le plafond. « Le royaume que j’ai servi. — Quel était-il ? La monarchie de Gange ? » Un rire lui échappa. « Non, à l’époque de Gange, j’étais déjà vieux. Le royaume dont je vous parle était… hum… différent de ce que nous connaissons aujourd’hui. Je pense qu’il vous aurait plu. — Ah, qu’est-ce qui vous le fait croire ? » Il passa son doigt sur la cicatrice qui tranchait son sourcil. « Une intuition. — Comment êtes-vous mort, Lestan, la toute première fois ? » J’aperçus la ligne de ses sourcils se froncer. « Ce ne sont pas des souvenirs que l’on aime se rappeler. Cela fait partie des choses à oublier. — Y êtes-vous parvenu ? — Non. Je crains que non. » Je me relevai sur un coude et l’observai. La question brûlait mes lèvres. Il fallait que je la pose. « Malchen a dit… il m’a dit que vous auriez pu battre Kal… » La porte s’ouvrit brutalement et Seïs entra avec le peu de discrétion qui le caractérisait. Il fronça les sourcils lorsqu’il nous découvrit en pleine conversation, puis fit mine de s’en désintéresser. Il posa un livre à côté de Rayne, puis vint s’asseoir près de moi. Je me redressai et m’approchai de lui. Le pansement de son œil était vilain, taché de sang et de poussière. Je tirai vers moi l’une des sacoches et m’assis à ses côtés. « Il est temps que je change ton pansement. — Ça peut attendre. — Tu as entendu ce que le guérisseur t’a assuré. Ne fais pas ta mauvaise tête. — J’ai dit que ça pouvait attendre. » Il se releva et quitta la pièce aussi sèchement qu’il était entré. Lestan regarda la porte d’un air aussi surpris qu’une enclume. « Les Tenshins vivent mal la séparation avec les Astories. Il lui faudra un certain temps pour s’y accoutumer, s’il y parvient. — Et s’il n’y parvient pas ? » Il haussa les épaules. « Je n’en sais rien. J’imagine que tout dépend de sa force de caractère et de sa volonté. C’est à lui d’apprendre à se dominer. » J’éclatai d’un rire sans joie. « Seïs n’a jamais su se dominer. — Les hommes changent. Parfois, ils n’ont pas le choix. — Vous n’aimez pas les Tenshins, n’est-ce pas ? » Il se redressa et s’adossa à la cloison, un genou replié. « Je ne les déteste pas, pas plus que je les apprécie. Leur sort m’indiffère tant qu’ils n’entravent pas la vie des Assens. Malheureusement, tout change. — Pourquoi n’avoir rien fait ? Pourquoi ne pas avoir empêché Noterre de se servir des Assens ? » Il eut un sourire en coin. Un sourire d’une incroyable malice. « Vous l’avez laissé faire ? » Il haussa les épaules sans répondre. « Je ne suis plus certaine de bien comprendre. Je croyais les Anciens alliés aux Tenshins. — Les Anciens ne sont alliés de personne. Ils ne se mêlent pas de la vie du monde. Les terres, les peuplades doivent tourner sans eux. Naïs, comme en politique, certaines choses ne peuvent s’accomplir à la lumière du jour. Officiellement, les Anciens ne tolèrent ni la guerre, ni les actes de Noterre, pas plus que ceux des Tenshins. Officieusement, nous n’interférons pas dans le choix des nôtres. S’ils veulent s’allier à Noterre pour de quelconques raisons, qu’elles soient obscures ou parfaitement compréhensibles, cela ne tient qu’à eux de se faire décapiter ou non sur un champ de bataille. Ils sont libres de leur décision. — L’Astolia n’est qu’un mythe ? — Non, elle existe bel et bien. Tuer un Assen est difficile, mais pas impossible. Seuls les Anciens ont ce pouvoir, mais nous n’aspirons que très peu à l’exercer. Nous n’en voyons guère l’utilité. La plupart du temps, les Immortels se tiennent tranquilles. On n’entend jamais parler d’eux ; on ne sait pas où ils se terrent. Ceux d’Asclépion ont eu maille à partir avec les Tenshins. Soit ! Ils ne sont qu’une minorité sur la terre. Nous avons décidé de les laisser agir à leur guise. Tôt ou tard, la guerre s’achèvera. Au pire des cas, ils quitteront le pays. Je ne suis pas inquiet. Voilà des millénaires que les Assens gravitent autour des hommes sans que ceux-là ne le sachent vraiment. La Confrérie d’Al-Mathan n’est pas celle que vous imaginez, Seïs et vous. Elle n’est que ce que nous souhaitons montrer. Moins les gens en savent et mieux nous nous portons. Il en est ainsi depuis des temps immémoriaux. Je vous l’enseignerai. Nous avons tout le temps d’ici à Mitaë. » Je m’assis à mon tour et examinai le visage de l’Ancien. « Lestan, est-ce votre vrai nom ? » Un sourire amusé étira ses lèvres. « À votre avis ? » Je secouai la tête. « J’ai eu des milliers de noms, m’avoua-t-il. — Mais on n’oublie pas le premier, n’est-ce pas ? Quel est-il ? » Il caressa le chaume doré de ses joues. Son regard croisa le mien, puis un sourire mâtiné étira de nouveau ses lèvres.
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