Par inadvertance, j’écrasai une branche sous mon talon. Aussitôt, un bruit de course résonna près de nous. Seïs fit volte-face et se jeta sur moi. Nous tombâmes à terre au milieu des racines tandis qu’une ombre passait au-dessus de nous. Seïs se redressa et brandit Trompe-la-mort. D’une main, il essuya son visage trempé par la pluie. Son pansement était gonflé d’eau. Je me relevai à genoux et observai au travers des branches, mais je ne distinguai rien.
« Où est Lestan ? » murmurai-je.
Il pointa Trompe-la-mort en direction du nord. « Il le rabat vers ici.
— Qu’est-ce que c’est ? »
Il haussa les épaules. Il n’en savait rien. Il tourna les talons au moment où l’ombre le frôla. Il se baissa et évita de peu une lueur blanche que j’eus tout juste le temps d’entrevoir. Je songeai qu’un être-humain normal ne l’aurait pas soupçonnée. Les doigts de Seïs se crispèrent, puis s’assouplirent sur le manche de Trompe-la-mort en ne distinguant plus rien. Il me fit signe de me redresser lentement. Son œil gauche brilla, attentif au moindre mouvement alentour. Je me relevai prudemment, mais à peine fus-je debout, que je sentis quelque chose me heurter si fort dans la poitrine que ma respiration fut coupée nette. Seïs leva son arme au moment où je basculai en arrière et l’abattit si vite que je ne discernai qu’un éclat argenté. La chose poussa un hurlement guttural, puis s’effondra dans les broussailles. Je me relevai en tâtant ma poitrine, mais mis à part des difficultés à respirer, je n’étais pas blessée. Je m’approchai à pas circonspects de la forme qui gisait sur le sol, puis reculai aussi sec.
« Mais qu’est-ce que c’est ? » m’exclamai-je en serrant Loteth.
Je regardai Seïs qui passait sa langue sur sa lèvre inférieure.
« Y en a un autre ! » entendis-je Lestan crier tout à coup.
Seïs se dissimula aussitôt derrière un tronc d’arbre, le regard tendu vers le nord. Je m’aplatis au sol, près de la forme immonde qui gisait, morte, dans les buissons. On aurait dit un chien croisé avec un taureau et un cerf. Sa gueule ouverte affichait des crocs si impressionnants qu’ils m’auraient coupée en deux comme un cure-dent, aussi bien que ses andouillers, immenses et plus tranchants qu’un couteau. Le reste de son corps, massif et noir comme la nuit, lui permettait de se faufiler sans crainte qu’on le voie.
Je sentis Lestan bouger dans l’obscurité. Il rabattait la chose vers nous. Seïs m’indiqua d’un geste de rester immobile. J’obéis et me figeai.
« Naïs ! »
La peur noua mes tripes. Mon sang ne fit qu’un tour. Je me relevai d’un bond et pivotai vers Rayne qui se tenait aux abords de la forêt. La chose le vit. Seïs aussi. La pluie cingla mon visage lorsque je me mis à courir. Seïs pesta et l’air se matérialisa autour de moi.
« Rayne, cours ! » lui criai-je.
Le gamin me regarda approcher d’un air estomaqué durant une seconde, puis il ne chercha pas à comprendre. Il tourna les talons et se précipita vers les lumières de la ville. La chose le prit en chasse. Lestan fut le plus rapide d’entre nous. Il fut sur Rayne en quelques instants et se mit en barrière entre lui et cette chose. Mais elle ne l’atteignit jamais. Seïs bondit sur un arbre, se souleva grâce à une immense bulle d’air qui se matérialisa sous les gouttes de pluie, et bondit sur la chose. Lorsqu’il atterrit sur le sol, la bête fonça sur lui en poussant un cri rauque. Trompe-la-mort brilla dans les ténèbres et la frappa, tel un éclair blanc, lumineux et si v*****t que l’animal s’envola et heurta brutalement un tronc. Je ne la regardai pas et me précipitai sur Rayne qui me sauta dans les bras. Il enfouit son visage dans mes jupons. Il respirait fort, mais il ne pleurait pas.
« Nom de Dieu, mais qu’est-ce que c’est que ça ? » m’exclamai-je à nouveau.
Lestan s’approcha tandis que Seïs essuyait sa lame sur son bracelet de cuir.
« Ce sont des Tenaïas, nous apprit Lestan en jetant un coup d’œil sur le corps inerte de cette chose. D’habitude, ce sont des créatures sauvages qui n’obéissent à aucun maître. Il n’y en a pas ici. Je n’en avais rencontré que sur Ulutil il y a longtemps. Je pensais que cette race avait disparu. Les Ulutiens les ont chassés pour leur fourrure ou parce qu’ils causaient trop de dégâts parmi les troupeaux. C’est étrange.
— Ces bestioles répondaient à un maître. Elles ne sont pas venues ici toutes seules, remarqua Seïs.
— Mais qui ? demandai-je. Les Tenshins ne peuvent pas réagir aussi vite, n’est-ce pas ? Ils ne savent pas. »
Seïs haussa les épaules. « Je l’ignore.
— Les Tenshins sentent le pouvoir des Astories. Si des fluctuations ont perturbé le courant de leur pouvoir, il est possible qu’ils sachent qu’un problème est survenu.
— Mais pas qui en est l’auteur, rétorqua Seïs.
— C’est à toi de le dire. C’est toi le Tenshin », renchérit Lestan.
Seïs grimaça et ravala un juron.
« Ils n’ont pas pu lire tes pensées, n’est-ce pas ? » l’interrogeai-je.
Il m’adressa un coup d’œil glacial, puis remit Trompe-la-mort au fourreau sans répondre à ma question. « Rentrons. Demain, nous ne serons plus là. Ça n’a plus tellement d’importance. »
Je pris la main de Rayne dans la mienne et nous retournâmes à l’auberge. Rayne se roula en boule dans son manteau sitôt dans la chambre et se terra contre le mur. Il était effrayé, mais il tentait de ne pas le montrer. Lestan se coucha à ses côtés, un bras sous la nuque, et fixa le plafond un bon moment. Seïs s’assit sur le rebord de la fenêtre et, cigarette aux lèvres, observa la rue le reste de la nuit. Je ne dormis pas davantage. Une boule d’angoisse obstruait ma gorge et m’empêchait de respirer. Ces animaux, si tant est que nous puissions les nommer ainsi, n’étaient pas là par hasard. Pourquoi nous chasser ? Qui les avait envoyés ?
La nuit fut à la fois courte et effroyablement longue. Lorsque les rayons de soleil firent leur apparition, je me redressai et m’adossai contre le cadre du lit. Seïs tourna la tête vers moi, son pansement sombre en droite ligne. Il écrasa une énième cigarette dans le hanap posé devant lui, puis se redressa en roulant des épaules pour les étirer. Lestan se releva au même moment, comme s’il n’attendait qu’un mouvement de notre part. Il posa la main sur l’épaule de Rayne, qui ouvrit péniblement les yeux, en bâillant. Il s’assit, nous regarda attentivement, puis soupira. Le confort du palais de Gala-teth devait lui manquer.
« Il est temps d’y aller », souffla Seïs en attrapant son manteau.
Il l’enfila, rabattit le capuchon sur son visage, puis ouvrit la porte sur le couloir. Nous l’imitâmes. Rayne se rapprocha de moi et nous descendîmes ensemble l’escalier. La pièce principale était déjà peuplée des habitués de l’auberge. Seïs commanda de quoi manger, mais nous ne déjeunâmes pas sur place. Il fourra du pain tartiné de confiture entre les mains de Rayne, puis nous entraîna dans la rue. Assoë était plus calme que la veille et se réveillait tout juste. L’atmosphère était encore engourdie de sommeil. Il ne pleuvait plus. L’air demeurait cependant froid, mais il était moins humide que les jours précédents.
Nous nous dirigeâmes vers le port. Les marins étaient déjà à pied d’œuvre. Notre vaisseau se préparait au départ. Sur la passerelle, Lestan montra le laissez-passer de Noterre en dépit du désaccord de Seïs. Le capitaine du navire parut satisfait et nous laissa monter sans rechigner. Nous révélions à Noterre où nous nous rendions, mais l’essentiel était de quitter Asclépion le plus tôt possible, qu’importait Malchen. Je ne le croyais pas capable de… je le croyais capable de bien des choses pour parvenir à ses fins, mais pas de nous laisser nous enfuir pour ensuite nous nuire. Peut-être étais-je dans l’erreur. Seïs le croyait. Il ne lui accordait aucune confiance. Je crois qu’il n’avait plus confiance en grand-monde, même en moi.
Le Cabestan était un solide trois-mâts d’environ cinquante mètres de long. Je notai une vingtaine de canons sur le pont. Une cinquantaine de bonshommes s’agitaient entre la proue et la poupe et autant se démenaient en dessous. Peu de femmes à bord. Elles n’étaient guère les bienvenues, ici comme ailleurs, car les longs moments en mer pouvaient susciter des troubles parmi les hommes. Seïs me conseilla de garder mon capuchon sur la tête de sorte qu’ils ne voient pas tout de suite mon visage. Il murmura qu’ils auraient bien le temps de m’admirer une fois en mer, cependant, le ton qu’il employa ressemblait davantage à une phrase prosaïque, jetée au vent. Le capitaine nous conduisit lui-même à nos quartiers, tandis qu’Elfinn rechignait à descendre à la cale.
Nous eûmes droit à une chambre relativement spacieuse avec un lit, deux couchettes, ainsi qu’à un petit coin à l’abri des regards afin de procéder à nos ablutions. L’heure des repas était à midi pétant et dix-neuf heures. Nous étions conviés à la table du capitaine. Des gens recommandés par le Prince lui-même valaient au moins ce privilège. Seïs fit la grimace, mais se garda de broncher. La table du capitaine présageait au moins de la bonne nourriture tout au long de la traversée et un moyen de garder un œil sur l’équipage.
Les grands yeux dorés de Rayne ne cessèrent d’examiner le bâtiment de la proue à la poupe, sous toutes les coutures. Il semblait fasciné, excité et vaguement nerveux à l’idée de partir. La mer semblait exercer sur lui un attrait féérique. Dès que nous fûmes dans notre cabine, il passa son temps, les genoux sur le lit, le nez collé au hublot. Son silence commençait à m’inquiéter, bien que ces derniers jours auraient effrayé plus d’un adulte courageux.
Seïs jeta sa pèlerine sur le lit et déposa Trompe-la-mort sur la courtepointe. Les coudes sur les genoux, il fixa le sol d’un air pensif, puis s’essuya la bouche et regarda Lestan qui, à son tour, s’était assis sur la seconde couchette. Les deux hommes se faisaient face et je me sentais tout à coup de trop.
« Tu n’es pas obligé de venir avec nous », déclara Seïs.
Lestan haussa les épaules. « Je ne le suis pas, mais j’ai une dette à l’égard de Naïs. »
Seïs lâcha un ricanement corrosif. « Laquelle ? Celle pour l’avoir laissée crever ou celle pour t’avoir délivré de Noterre ?
— Seïs ! Tais-toi », l’interrompis-je sèchement.
Il m’adressa un coup d’œil aussi mordant que son rire, puis se releva. Il sortit de la cabine en claquant la porte, Trompe-la-mort à la main. Rayne me regardait ; il esquissa une petite moue, puis détourna la tête vers le hublot.
« Je suis désolé, Naïs, murmura Lestan.
— Ce n’est pas grave. Ça lui passera. Il est juste en colère contre moi. »
Lestan recula sur sa couchette et s’adossa à la paroi. « Les Astories provoquent des effets étranges sur les hommes. Je ne suis pas certain qu’il contrôle ses émotions.
— Il les contrôle, j’en suis sûre. »
Lestan paraissait sceptique.
« Vous pouvez rester avec Rayne ? »
Il hocha la tête. « Nous ne bougeons pas d’ici. Allez-y. »
Rayne me regarda sortir en fronçant les sourcils, tandis que Lestan se laissait glisser sur la couchette.
Le couloir tanguait légèrement lorsque je remontai des entrailles du navire. Le Cabestan quittait le port. Une fois sur le pont, j’aperçus les quais s’éloigner lentement dans une brume matinale opalescente. Les hommes d’équipage couraient dans tous les sens. Je me fis aussi minuscule que possible, en avançant en direction de la proue du vaisseau. La silhouette de Seïs se découpait contre la rambarde. Des volutes de fumée jouaient autour de son visage. Trompe-la-mort était suspendue à sa ceinture, aussi inoffensive qu’un loup en sommeil. Je m’accoudai à la rampe à ses côtés et regardai les digues du port s’ouvrir devant nous. Le phare balayait la pointe de la baie de longs faisceaux dorés. Les vagues s’écrasaient contre les brise-lames et les embruns venaient fouetter mon visage. Je me retournai vers Assoë. Les maisons s’amenuisaient lentement à mesure que nous progressions. Des pans de brume grignotaient les contours de la ville. Asclépion s’éloignait. Mon cœur se mit à battre la chamade.
« Asclépion », murmurai-je.
Seïs tourna la tête vers moi et me scruta de son œil valide.
À peine les digues franchies, le capitaine ordonna de déployer les voiles. Aussitôt, les étoffes opalines déferlèrent le long des mâts et se gonflèrent dans le vent. Le navire prit de la vitesse et heurta violemment la houle. L’océan s’ouvrait devant nous. Les mains nouées autour de la rambarde, je contemplais les rivages de mon pays natal. Les larmes me montèrent aux yeux et me brouillèrent la vue. Je ne parvins pas à les retenir. Je songeai à Fer que nous abandonnions derrière nous. À Point-de-Jour laissé à l’état de décombres. À Roric, quelque part là-bas, en train de mener sa guerre.
Les doigts de Seïs effleurèrent mon visage et essuyèrent mes joues baignées de larmes.
« Ça ne sert à rien de pleurer. Asclépion ne disparaît pas. C’est seulement nous qui partons.
— Mais pour combien de temps ?