La décisionLorsque la première heure s’annonça, tout ce qui pouvait remuer dans les étables s’agita d’un coup. Nepos, le premier, avait été levé à coups de pied. Il répercuta les ordres de Salvinus avec une voix rugueuse. Les palefreniers, les esclaves, les chevaux et les ânes ensommeillés, qu’ils appartiennent ou non à son maître, et certaines mouches même, se sentirent contraints de remettre leur moteur en route. Seul le Carpe, encore attaché, devait avoir les oreilles aussi pliées que sa monture : ils continuaient à ronfler en grand concert. La botte de Nepos ne s’arrêta pas à l’âne, et Rufus fit un bond mémorable avant d’annoncer, les yeux effrayés, mais le plus fermement possible, qu’il ne bougerait pas. « Monseigneur, adressa-t-il à Nepos, nos chemins se séparent ici ! » Bredouillant, il lui dit qu’il représentait un poids pour la compagnie si prestigieuse du maître, en conséquence de quoi il l’en libérait. Nepos, qui n’avait pourtant pas envie de rire, s’esclaffa et le délia, le suspendit au bout de son bras comme un chiot puis le jeta, les yeux fermés, sur le sol de l’étable. Penaud, l’autre se releva, rassembla ses effets et chargea son âne, la mine défaite. Nepos continua sa distribution de coups de pieds.
Le Carpe, sorti le premier et momentanément soumis, patientait sur le dos de son âne impavide à l’abri d’un auvent percé où l’humidité saisissait tout ce qui avait été un foyer de chaleur pendant cette courte nuit. Le convoi se forma à coups de cris rauques et de cravaches. Il pleuvait encore quand le petit trot reprit, comme un nouveau cauchemar que rien n’aurait pu écarter.
Lorsqu’un nuage se dissipait dans ce ciel plafonnant bas, tassant les ambitions et noyant les rêves de la nuit, des espoirs revenaient et les quelques piétons du groupe sortaient alors un instant de leur mutisme. Ça ne durait jamais longtemps. Lors des rares pauses autorisées, on mangeait en silence, en regardant les arbres de la forêt qui semblaient accrocher autour d’eux des lambeaux de brumes molles et froides. Les hommes se collaient les uns aux autres, frileux ou simplement grégaires, la cape, le cuir et le poil dégoulinant.
Salvinus n’avait pas ouvert la bouche de la journée et Nepos restait à l’écart.
« Va me chercher le Carpe ! », lui lança-t-il soudainement.
L’homme était bougon, les joues enflées, les traits tirés, indisposé par l’invitation. Mais il ne luttait plus : il devait penser que tel était le prix de la promesse faite à son patron défunt et à tous les saints. À l’avenir, il admettrait tout. À force de passer sur les gourmandises, il acceptait même que sa graisse de marchand prospère devienne pour son corps la nourriture du lendemain. Maigrir un peu était presque idéal, mais il s’attendait plus logiquement, à cause de son faible cœur, à ce que le surplus d’énervement le fasse bientôt tomber raide mort. Il s’imaginait chuter sans gloire, de toute la hauteur de son âne, sur les dalles froides ou dans des ornières charnues. Une sorte de sacrifice. Pour son Dieu vivant ! Pour le Paradis ! Cette captivité était sans conteste pire que la mort : il s’inquiéta de ce que ces païens allaient faire de lui, comprenant qu’ils ne le laisseraient pas mourir si facilement.
« Guide-nous ! »
Le petit homme se mit à trembler comme s’il avait voulu s’essorer de toute la pluie que ces deux journées infernales lui avaient envoyée. En lui se mêlaient la peur de décevoir son Dieu et celle de se faire maltraiter : Nepos le regardait avec des yeux cruels.
« Mais comment lire ce plan déchiré, Majesté ? Je ne saurais dire où se trouve précisément le sanctuaire ! Je ne voudrais pas vous perdre…
– Il semble qu’il y ait ici, à Terminus Broniolacensis42, des gens de ta secte. Va te renseigner ! »
Nepos et Rufus disparurent.
Les rues mouillées étaient traîtreusement glissantes. Rufus, le chrétien des Carpates, entra seul dans une maison, montrant à Nepos le sigle gravé sur le pas de la porte. L’Éthiopien ardennais resta sur son cheval, à quelque distance, pour n’inquiéter personne.
Moins d’une demi-heure plus tard, ils étaient de retour.
« C’est plus loin ! déclara-t-il à Salvinus avec une nouvelle assurance. Avant le mont Aurélien. Maintenant je m’y retrouve ! Nous devrions y arriver demain dans la journée. Je veux dire à l’endroit où il faudra mieux se renseigner et changer de route… »
Ils repartirent tous, nettement refroidis, chacun perdu dans ses pensées.
Le Carpe paraissait différent : son visage, toujours inquiet, tendait parfois vers une expression sereine. Se réjouissait-il à l’approche du tombeau de la sainte ? Avait-il trouvé un réconfort auprès des chrétiens qui l’avaient renseigné ? Personne n’avait le cœur à s’en soucier.
Salvinus arrêta le convoi devant l’auberge à la sortie de la ville. Nepos confirma qu’il y avait bien des chevaux frais pour le matin. Les bêtes étaient solides. Certaines avaient même des fers. Seuls le maître et Nepos ne changeaient pas de montures : c’était donc elles qui imposaient le rythme.
La troupe dîna, puis tous allèrent se coucher, la tête pleine de questions. Pourquoi avoir quitté la voie Aurélienne ? Ordre secret de l’empereur ? Prudence ? Des mots coururent en sourdine, des soupçons absurdes, d’autres mieux sentis. Les hommes conjecturaient à voix basse sur l’identité réelle de leur maître. L’homme glorieux était devenu terne. La voie officielle avait été troquée contre un coupe-gorge… Mais Nepos veillait et des bouches se fermaient juste avant de risquer d’en dire trop. Il faisait sec dans le fenil ou sur le plancher de l’étage. De vagues remous se faisaient entendre dans les litières : on changeait de position ou, parmi les tonnerres intestinaux, un bovin déféquait. Des souris familières venaient fouiller les bottes et les besaces. Tous s’enfonçaient dans des rêves tumultueux, la fatigue noircissant les décors oniriques, l’inquiétude guidant les mauvaises pensées. Ils profitaient au mieux du glissement vers leur petite mort quotidienne pour écouter les voix de divinités nocturnes bavardes… Pour quels avertissements ? L’annonce de quels secrets ? Cette vie de l’ombre semblait concrétiser les appréhensions et garantir une nuit blanche.
***
L’après-midi du jour suivant, les cavaliers arrivèrent en vue d’Ad Turem43.
Comme ils en avaient pris l’habitude, Nepos et son acolyte se détachèrent du groupe et filèrent vers la porte de la ville. Les soldats de garde leur demandèrent de déposer leurs armes avant de pénétrer dans l’enceinte. À regret, Nepos leur confia son épée et son arbalète et ils s’avancèrent jusqu’aux premières maisons.
Resté aux pieds des remparts, Salvinus ordonna de mettre pied à terre. Des victuailles – quignons de pain, viandes séchées, légumes crus et des oignons surtout – sortirent de toutes les poches. Les hommes grignotèrent avec un certain bonheur. Un chant d’oiseau interpella Salvinus. Il l’observa longuement avant qu’il ne s’envole vers l’ouest... Ils avaient couvert une belle distance. Le soleil était revenu et un vent du nord, le mélamborée44, s’avançait, nettoyant le ciel.
Nepos et le Carpe revinrent au galop. L’entretien avec le maître fut court. Salvinus remonta en selle, imité par tous, la bouche encore pleine et le barda mal ajusté.
Le Carpe avait l’assurance d’être sur la bonne route : à partir du prochain carrefour, le fameux sanctuaire serait plein sud. Le chemin pouvait être mauvais et mal fréquenté, l’avait-on prévenu. Rien d’effrayant pour un Nepos ou un Salvinus ! Quant à lui, il louait sa sainte de lui donner le moyen de remplir sa promesse : couard comme il se savait, il n’aurait jamais été plus loin que ce petit patelin sans une telle escorte. Apparemment armé de cette idée, il paraissait maintenant le plus satisfait de tous…
Ainsi, le convoi entier quitta la voie reliant Rome à Arelate, sur laquelle ils cheminaient depuis plus d’une semaine. Salvinus, ne tenant pas à séparer sa troupe, exigea que le charroi suive aussi. Les hommes, bien rodés, ne discutèrent pas ouvertement ce changement de cap. Toutes les conjectures se faisaient à voix basse. Le plus inquiétant avait été de voir leur maître descendre de son cheval et déposer une offrande – pour la première fois en deux ans – à la divinité du carrefour, un rustique Mercure mal taillé dans un bois d’olivier, posté en vigile. Salvinus capta immédiatement une dissonance anormale dans l’air : des oiseaux chahutaient dans une haie, d’autres passaient trop vite pour qu’on puisse en tirer présage ou conseil. Rien dans le ciel. Des chuchotements. Des petits défis. Un monde de coulisses. Les tendances et les forces ne tressaient pas solidement la suite des choses. On aurait dit que les signes ne voulaient pas se laisser capter. Salvinus était troublé par de sombres pressentiments, mais ne put s’empêcher de suivre son sens du devoir. Ils bifurquèrent une nouvelle fois et s’enfoncèrent dans une nature de plus en plus dense et sauvage.
Comme pour prévenir le mauvais sort, Nepos sortit les traits de son arbalète pour la première fois et les disposa dans une de ses fontes ouvertes, prêts à l’emploi.
C’est au trot qu’ils dépassèrent une villa bien gardée puis un bois un peu sombre. Ils en ressortirent peu après, traversèrent une campagne de buissons bas et de rares lopins cultivés. Certains avaient été labourés par des socs encore plantés là où le travail avait été abandonné. Les taillis ébouriffés semblaient abriter des sangliers attendant la nuit pour venir au ver ou au g***d. Ils suivirent un chemin bien entretenu, jusqu’à ce qu’ils rencontrent au bout d’une prairie un bâtiment bas. Ni fenêtres ni âme qui vive, ni porcs ni moutons, mais un sol sec et un toit solide. On descendit de cheval dans un silence affairé. Pas question d’alerter les démons. On entrava les chevaux qui s’écartèrent pour brouter seuls. L’intendant sortit de quoi préparer le repas. Tandis que les hommes se reposaient, Nepos en désigna trois et les posta aux points stratégiques du terrain pour le début des tours de garde. L’un d’eux dut monter dans le chêne aux bras lourds qui couvrait la tente de Salvinus. Cette disposition défensive avait été abandonnée dès leur sortie de Perse. Le fait de se retrouver, si près de chez soi, en territoire « ennemi », fit grand effet. Mais l’inquiétude générale ne suffisait pourtant pas à estomper le plaisir de raviver un bon goût de campagne militaire, hors des routes, loin de la civilisation et du confort dont l’accommodement abrutit.
On voyait le jour se poser sur la montagne grise, dressée comme un paravent face à la lumière, surgie du sol comme pour servir de piédestal à des divinités merveilleuses. Le vent des vallées diminua d’intensité et le chant des cigales dépassa un moment ses sifflements. Il faisait encore jour quand la dernière se tut. Les hommes ne se sentirent pas longtemps abandonnés : des crapauds prirent le relais avec effervescence. Les hommes qui ne dormaient pas parlaient à voix haute, puisque le concert couvrait tout bruit. La lumière disparut peu à peu. L’espoir de rêver aussi.