Cul-de-sac

1817 Words
Cul-de-sacAprès une nuit sans lune ni visite, le groupe repartit au petit matin, droit vers le sud. Le ciel s’était enfin dégagé. Ils s’engagèrent plus loin dans une voie nettement moins confortable que la Via Aurelia. Elle semblait les mener vers des crêtes dessinant l’horizon. Peu fréquenté, le chemin laissait parfois apparaître quelques rares individus, l’air interrogateur et méfiant. énervés par l’irrégularité du sol, les chevaux se mirent à trépigner. Les hommes les tenaient fermement entre leurs jambes pour les rassurer et les forcer à passer les obstacles. Plus le temps passait, plus la route devenait mauvaise. Les chariots grinçaient de tous leurs essieux, leurs roues tapaient durement sur les pierres, quand elles ne s’y calaient pas. La vallée n’était plus visible depuis longtemps déjà. Un vent puissant s’était levé et redoubla de force vers midi. Les heures s’écoulèrent ensuite sans se laisser compter, jusqu’au soir, tandis qu’apparaissaient de hauts nuages aux contours roses et jaunes. Les hommes étaient exténués. La lumière tombait en même temps que le vent. On s’était peu arrêté. Les encolures étaient blanches d’écume et les animaux qui ne boitaient pas montraient de graves signes de fatigue. Pas un endroit de bivouac décent ne s’était offert jusque-là : il fallait continuer avant qu’une lune blafarde ne trompe les hommes sur les distances et l’intention des ombres. L’adversité des ténèbres, la menace de ce monde nocturne laissait présager des surprises. Quelque chose de négatif planait dans cet endroit isolé. Personne n’était dupe. Il n’était pourtant plus question de revenir sur ses pas. Les hommes avaient, pour la plupart, abandonné l’idée de rester en selle. Ils marchaient, bride tendue en main, trébuchant sur la pierraille. L’âne du Carpe, pourtant encore chargé du poids de son maître, semblait ne pas souffrir. Les roues des voitures ne passaient plus les éboulements de caillasses sans aide. Les animaux soufflaient dur, les hommes râlaient sec. Pas d’eau saine dans ces collines ni d’herbe pour la litière ou le fourrage. Une redoutable garrigue. Assis sur son petit cheval indolent, Salvinus ne bronchait pas. Pourtant, un changement indéfinissable lui avait fait perdre de sa grandeur. Il n’était plus qu’un chef têtu et sans égards, gris et lourd, le front épais et l’œil soucieux. Arelate, qui n’était qu’à quatre jours à peine au rythme des dernières étapes, s’éloignait dangereusement. Pourquoi Salvinus s’était-il soudain intéressé aux restes locaux de Marie de Magdala ? Qu’avait-il pensé faire dans la colline ? Dans une heure, le jour serait définitivement vaincu par la nuit. Une sorte d’effroi avait saisi la troupe. Seul Salvinus parvenait à laisser croire qu’il restait parfaitement indifférent à tout. Comme pour se donner du cœur, les plus jeunes plaisantaient à voix haute, riaient trop fort, juraient contre leur bête… Aucune menace directe. Ils sondaient l’air, impuissants. Salvinus, chef armé par l’empereur, restait l’autorité incontestable. Tous le reconnaissaient et aucun ne pensait à s’insurger, même s’il était clair qu’ils auraient tous préféré être ailleurs. Des étoiles apparaissaient une à une au-dessus des crêtes. Sous ce ciel immense, défavorable, ils paraissaient ridiculement petits, cherchant une protection dans leur propre peau, dans les muscles affaiblis de leurs chevaux, dans l’obstination de leur maître ou, en dernier recours, dans la force fidèle de Nepos. Malgré leur foi en lui, Salvinus marchait vers son destin avec une placidité feinte et Nepos, tenant entre ses dents ses traits empoisonnés, l’arbalète chinoise bandée et chargée, prête à tuer, tremblait de peur. Rufus, lui, avançait sans révolte ni impatience apparente. Il tournait et retournait des plans griffonnés sur des ardoises qu’il changeait à chaque bifurcation suivant de nouvelles évaluations. Nepos l’épiait et essayait de comprendre ses changements de cap, le soupçonnant d’essayer de les démoraliser ou de vouloir les perdre. Il n’osait plus consulter Salvinus, fermé à tout. Alors qu’ils s’enfonçaient dans un val latéral par un goulet de plus en plus étroit, l’avant-garde signala un arbre affalé qui bloquait leur chemin. Ils y attelèrent leurs montures épuisées et sortirent des haches pour ouvrir le passage. Avant même qu’ils puissent réagir, une horde sombre de gens armés surgit des bois. Leurs cris atroces et le jet de leurs frondes effrayèrent les chevaux dont certains tombèrent. Les hommes de Salvinus, désarmés et surpris, n’avaient aucune chance de s’en sortir. En quelques minutes, la presque totalité des hommes avaient été massacrés. Désarçonné par sa monture affolée, Salvinus plongea la tête la première sur les roches puis roula dans les caillasses, laissant des cheveux sanglants collés sur le calcaire gris. Il entendit son épaule craquer. Une fois inerte, il entrevit un peu la scène : les agresseurs ouvrirent le chariot principal, extrayant tout ce qu’ils pouvaient emporter, jetant le reste, puis détachèrent et chargèrent les animaux de bât. Des masses énormes s’élevèrent puis s’abattirent sur les jambes des chevaux trop faibles pour les suivre. Ils s’écroulaient en hennissant, les membres pliés à des endroits imprévus. Le travail une fois fini, les attaquants forcèrent Salvinus, à peine à lui, à se mettre en marche, le tirant par une corde qu’on lui avait passée au cou, comme on emporte un porc à sacrifier. Son épaule pendait mollement et la douleur mordante l’empêchait de résister ou même de penser. Il tourna la tête, à la recherche d’un espoir. Nepos n’avait pu mourir aussi bêtement ! Mais il vit son grand corps couché et rougi, sa main tendue vers la redoutable arbalète à répétition, brisée. Seule une ombre remua derrière un rocher. Il sut instinctivement qu’il s’agissait du Carpe. L’offensive avait été fulgurante. De rares cris avaient été perdus dans la nuit. Des cris d’animaux. Fallait-il que tous aient convenu de se taire ? Il ne restait du convoi que des morceaux de roues cassées, des hommes morts, démantibulés, des chevaux mutilés à l’œil désespéré, incapables de se lever. Certaines bêtes alimentaient à grandes giclées des flaques de sang avant de s’y abandonner, agonisantes. Une âcre odeur de tripes chaudes et de fiente humaine lâchée dans la peur. Un grand silence, parfois encore brisé par l’entrechoc de pierres et de sabots ou par un gémissement, recouvrit bientôt ce c*****e. Après une marche harassante dans une obscurité de plus en plus dense, Aurelius Mohus Salvinus, l’espion d’État invincible, l’ami de l’empereur, fut précipité au fond d’un trou. Il rebondit sans grand fracas sur une roche froide. Les bandits s’étaient installés autour d’un feu couvant sous un bloc de roche noircie et discutaient avec désinvolture. Il perdit vite conscience. Le temps d’une ou deux longues nuits noires. Personne ne sembla s’en inquiéter. Lorsqu’il ouvrit l’œil, il avait la tête fortement endolorie et la langue sèche. Son épaule déboîtée et sa jambe gauche brisée lançaient violemment. Son corps entier le torturait dans un mélange de monstrueuses misères, comme captif d’une sinistre concertation. Salvinus constata qu’il ne commandait plus son pied, devenu une chose molle au bout d’un assemblage d’os désaccordés. Il palpa sa cheville, exagérément gonflée et brûlante. Aucun écoulement. Mais le mal éparpillé le faisait abondamment transpirer et crispait son visage à tout instant. Il chercha une position plus adéquate ou une manière de soulager la douleur lancinante. Rien n’y faisait. Pas même le temps. Toujours dans l’inéquitable bataille entre mal aigu et soulagement, il promenait parfois une main prospectrice autour de lui, dans un noir qui lui parut graduellement moins absolu. De mousse en caillou, il identifia des tessons de poterie, des peaux d’animaux mouillées et pourrissantes plus quelques objets indescriptibles et cassés. Des déchets. Malgré sa fièvre, Salvinus tremblait de froid. Lorsque le cycle de douleur se calmait un peu, il recommençait à raisonner : « Je suis un otage, sinon ils m’auraient tué comme les autres. Un otage doit être bien traité. Mon manteau, on me l’a laissé… C’est un privilège d’otage ! » Il tentait de se rassurer. C’était naturel, même pour quelqu’un qui n’était pas censé craindre la mort. Le fait qu’il ait pu garder son manteau de laine était-il réellement signe de privilège ? Et cette chute qui aurait dû le tuer ? Salvinus ne pouvait s’empêcher de penser que le chef de cette b***e ne savait pas qui il avait sous la main : on détrousse un vulgaire commerçant, mais un agent d’état ? C’est une monnaie qui brûle les doigts ! Continuant à fouiller autour de lui à l’aide de son seul bras valide, Salvinus comprit qu’il avait atterri sur des cadavres de chèvres, de moutons et d’autres petits animaux : des cornes, des côtes pas plus grandes qu’une main et des mâchoires avaient amorti sa chute. Au milieu de cet ossuaire, il découvrit un cuir plus sec. Il l’identifia rapidement comme étant l’un de ses bagages. Râlant de ne jamais transporter ni victuailles ni médecine, il identifia des documents en liasse, des petites choses personnelles et quelques amulettes. Deux statuettes de pénates45 lui étaient particulièrement chères. Elles étaient indemnes. Salvinus lança des pierrailles dans toutes les directions, sondant le noir et le vide, mais un mouvement en surface provoqua de petits éboulements et il interrompit sa prospection. Il n’y avait rien de bon à rester là : la pierraille lui tombait dessus. Il rampa comme il put vers un coin protégé de la grotte, sous un surplomb. Ses mouvements étaient entravés par de violents accès de douleur. Une lutte lancinante contre l’évanouissement. N’ayant plus aucune notion de l’heure ni s’il faisait jour ou nuit, il distingua soudain un très faible éclairage qui tombait d’un point élevé de la voûte. Après un effort surhumain, il parvint à s’approcher du point de lumière fiché sur la pierre mouillée. Il y exposa le revers de sa main et remercia humblement Apollon pour le plaisir merveilleux que cette chaleur lui prodiguait. Rien n’existait sans la lumière du Soleil, l’Invaincu éternel. Rapidement rappelé à ses tiraillements, Salvinus fut simultanément surpris par des voix distordues et des pierres, lourdes cette fois, qui s’écrasèrent à l’endroit qu’il venait de quitter. Une sorte d’écho l’appelait dans le noir. Il garda le silence. Il comprit à peine un bout de phrase : « Tu me l’as tué, crétin ! » Même dans l’antichambre du royaume d’Hadès, Jupiter-Tarani était-il encore à ses côtés ? En se fixant à la lumière, son esprit s’éclaircit et réussit à saisir d’un coup la situation. Il eut l’intuition qu’on savait maintenant qui il était. Il n’en doutait plus. Sa paume illuminée semblait l’énergiser tout entier. Le silence total l’entoura à nouveau et il recroquevilla son corps meurtri sur lui-même, suçant une petite pierre pour tromper faim et soif. Il n’avait rien avalé depuis si longtemps. Combien de temps, d’ailleurs ? Il se demandait si un de ses hommes avait survécu et avait pu alerter quelqu’un. Si une personne, au palais, avait pu être avertie et, inquiète ou soupçonneuse, avait lancé des recherches. Et Nepos ! Ce guerrier puissant et bien armé ne pouvait être tombé aussi bêtement ! Salvinus serrait les dents à les broyer. Il promenait obsessionnellement son bras déchiré, comme un lézard, sous cette lumière verticale. L’impact du soleil se déplaçait dans son antre à l’inverse de sa course céleste… Déjà à la fin du jour… Demain devenait un nouvel espoir. Salvinus saisit un nouveau caillou sur lequel s’accrochaient quelques gouttes et le plaça sous sa langue, puis le remplaça par un autre, encore et encore. Certaines parois, suintantes, ruisselaient d’une abondance illusoire. Il les lécha. Pendant de longues heures, mal assis et tout à ses douleurs, il vit avec horreur le rai de lumière se déplacer vers des fonds inconnus, hors de portée. Plus aucune voix ne s’était fait entendre. Tandis que son cerveau était mobilisé, dans l’attente de la vague de douleur suivante, il succomba à la tentation, si commune, de s’étourdir d’idées inutiles de secours, de justice, de procès refaits. Il alla jusqu’à s’accrocher à ses maux d’estomac pour tromper la souffrance qui le mordait partout ailleurs. Des larmes d’origines mélangées mouillaient sa barbe sale. Salvinus commençait à accepter l’idée de finir là, seul, parmi les détritus. Comment les divinités chtoniennes, dont il sentait déjà l’haleine froide, allaient-elles l’accueillir ?
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