I
Dans une semi-conscience, je me dis que je dois ressembler à un bébé. Comme un marmot serrerait contre son petit corps sa peluche préférée, son mouchoir ou que sais-je encore, j’ai refermé ma main sur le réveil après en avoir stoppé le mécanisme et le presse puérilement contre ma poitrine. Près de moi, j’entends la respiration lente et régulière de Murielle et tente d’imaginer sa position. Il me semble qu’elle est allongée sur le ventre, le visage tourné dans ma direction. Je resterais ainsi des heures durant, à l’écouter dormir et à réfléchir. Sur tout, sur rien, uniquement pour le plaisir de savourer le calme de l’instant.
Quand j’ai ouvert les yeux, je me suis relevé sur un coude pour lire l’heure : 6 heures 29. La sonnerie étant programmée pour un quart d’heure plus tard, je l’ai arrêtée. Combien de temps s’est-il écoulé depuis ? Tant qu’à bouger pour le savoir, autant me lever.
Je souffre, le mot est fort, d’un trouble obsessionnel du comportement. Ce n’est pas douloureux, ne nécessite pas de traitement et se manifeste de différentes manières. Ainsi, lorsque je monte ou descends un escalier, je compte les marches ; dans la rue, parfois, je compte mes pas. Ou alors, je vérifie à plusieurs reprises si j’ai bel et bien éteint la télévision ou la lumière et fermé le gaz. Ou encore, j’ouvre une seconde fois ma boîte à lettres après le passage du facteur pour être certain qu’elle est vide. Dans le cas présent, je m’assure pour la troisième ou quatrième fois que le poussoir du réveil est enfoncé. Dans le noir, mes pieds trouvent les chaussons et je sors de la chambre, silencieux comme un chat. Tandis que je m’habille dans la salle de bain, je me félicite de ne pas avoir troublé le sommeil de mon amie.
Alors que j’achève de boutonner ma chemise, le téléphone se met à hurler. Cela n’était pas prévu au programme et je peste intérieurement contre l’imbécile qui appelle si tôt. En une fraction de seconde, je me doute de son identité et, pour le coup, ne lui en veux plus du tout.
— Allô, dis-je d’une voix à peine éveillée.
— Capitaine Moreau ?
— Oui.
— Ici le poste. Un monsieur a vu un corps dans le port. Je viens de prévenir les pompiers.
— Vous avez bien fait. C’est à quel endroit ?
— A la cale aux Voleurs.1
— J’arrive.
Je sais que, dans la cuisine, la casserole de café n’attend qu’une allumette pour se mettre à chauffer et répandre le délicat arôme. Mais ce n’est pas pour maintenant. Il y a plus urgent. Ignorant la chambre, alors que je suppose que les deux sonneries ont réveillé Murielle, j’attrape mon blouson et mes chaussures et sors de la maison.
En ce début avril, le jour est à peine levé et je dois allumer mes phares. Les pompiers passent devant moi comme je marque le stop au haut de la rue Saint-Jacques ; tout d’abord un C 25, dans lequel vraisemblablement les hommes revêtent leur tenue de plongée, puis un VSAB (véhicule de secours aux asphyxiés et blessés). Je démarre à leur suite et, tout comme eux, grille le feu au bas de l’avenue de la Gare, à vingt mètres du commissariat. Il en va de même un peu plus loin pour tourner à gauche. La patrouille est déjà sur place. Son gyrophare teinte de bleu le paysage et je trouve cela plutôt agréable à l’œil.
Le VPL (véhicule des plongeurs) s’arrête pour permettre à deux hommes d’en descendre avec leur matériel et poursuit sa route. Je connais leur manière de procéder et sais que le chauffeur va chercher le zodiac au port de plaisance. Le temps de me garer sans risquer de gêner les éventuelles manœuvres à venir, d’éteindre le moteur et de m’extraire de la voiture, ce qui représente une poignée de secondes, et déjà les pompiers ont endossé les bouteilles et chaussé les palmes. Masque et tuba à la main, ils avancent en levant haut les genoux et scrutent la surface.
Le brigadier Vernet et un autre homme s’approchent et désignent un point à une dizaine de mètres du quai. Les plongeurs acquiescent et empruntent la cale. Après avoir craché sur le verre de leur masque et l’avoir rincé, ils se glissent à l’eau.
Attirés par les gyrophares, des badauds arrivent déjà et les agents de la patrouille les maintiennent à distance. De leur côté, les trois pompiers du VSAB préparent une bouteille d’oxygène et un brancard.
— Bonjour, capitaine. Le corps a dû couler…
— Bonjour. C’est Monsieur, le témoin ?
Vernet opine et je me dirige vers l’homme en question : petit, frêle, une barbe inégale sur des joues couperosées, portant des vêtements plus de première fraîcheur, on peut lui donner soixante-dix ans bien qu’il soit certain qu’il ne les a pas.
— Expliquez-moi les circonstances de votre découverte, voulez-vous…
Se sentant subitement important, il redresse les épaules et rejette la tête en arrière.
— Je m’appelle Yves Audrin. Tous les matins, de bonne heure, je fais mon tour sur le quai. Je suis un ancien marin et je connais des gars sur pratiquement tous les bateaux. Alors, quand j’en vois un, il me file une godaille.
Il semble décidé à fournir la version longue. Tout en l’écoutant, j’observe les plongeurs qui nagent vers la zone indiquée. Le bruit d’un moteur grossit et le zodiac arrive en provenance du chenal. Piloté de main de maître, la rapide embarcation rejoint le périmètre des plongeurs en un temps record.
— D’un seul coup, qu’est-ce que je vois : un noyé ! Je me dis : « m***e, c’est pas vrai ! » et je m’avance. Juste, je le vois couler. J’ai regardé autour de moi, mais y avait personne. Et moi, je sais pas nager, autrement j’aurais sauté l’aider. Je regarde à nouveau, et tiens, y avait plus rien ! Il était plus là ! Alors, je suis parti en courant jusqu’à chez les flics, enfin… jusqu’à chez vous, quoi. Et voilà.
Le brigadier Vernet m’adresse discrètement un geste sans équivoque quant à l’intérêt qu’il apporte à ce témoignage. Je ne suis pas loin de partager son sentiment mais préfère attendre la fin des recherches.
— Ne vous éloignez pas, monsieur Audrin. J’aurai peut-être encore besoin de vous.
J’ignore si ce qu’il raconte est vrai ou non mais, dans le doute, je photographie mentalement les lieux, les faits et gestes de chacun.
Par expérience, je connais l’importance de ces premiers relevés. Je n’aperçois nulle trace de gleure2, nulle pellicule de gas-oil sur le sol mouillé. A supposer qu’il y ait effectivement une victime, rien n’explique une éventuelle glissade. J’en viens ensuite à penser à un suicide mais note l’absence de véhicule à proximité immédiate du quai m’étonne. Au cours de ma carrière, j’ai enquêté en de nombreuses occasions sur des décès suspects, avant que l’autopsie ou un quelconque élément ne prouve le suicide et autorise à classer l’affaire. A chaque fois, il est apparu que l’individu, lorsqu’il n’a pas commis son acte dans son habitation, avait agi au plus simple. Jamais, ou en tout cas très rarement, il n’avait parcouru une longue distance à pied avant le passage à l’acte. Il y a, certes, une dizaine de voitures sur le parking de l’Office du Tourisme, mais je serais surpris que l’une d’entre elles appartienne à la victime, car les places les plus proches du quai sont disponibles. Mais la psychologie d’un individu se préparant à en terminer avec la vie est tellement étrange… De plus, il ou elle a très bien pu se jeter à l’eau à l’autre bout du port et être amené ici par le courant.
Le pilote du zodiac observe la surface tandis que ses collègues examinent le fond. Ils ont agrandi le cercle de leur exploration et un bouillonnement atteste de leurs déplacements. Il fait maintenant totalement jour et l’atmosphère en devient moins oppressante. Au fond de moi, j’accorde de moins en moins de crédit au témoignage de l’ancien marin. L’idée d’un canular ou d’une hallucination a fait son chemin dans l’esprit de bon nombre de curieux. Surprenant des sourires en coin et des rires moqueurs, Audrin entre soudainement en colère et prend à témoin la foule de plus en plus nombreuse :
— J’vous dis qu’j’l’ai vu ! Vous savez bien que j’suis pas fou ! C’est quand même terrible, ça ! Où il est passé, nom de Dieu ?
Juste à ce moment, soutenant effectivement un corps, les hommes-grenouilles crèvent la surface du port et nagent rapidement vers la cale. Sur le quai, l’équipe du VSAB se tient prête : ça va être à elle de jouer. La foule, comme un seul homme, s’est avancée et a gagné plusieurs mètres. Vernet et les agents ont bien tenté d’endiguer cette progression mais n’ont pu résister à la formidable poussée.
Parvenus à la cale, les plongeurs marchent à reculons en tirant le noyé puis le confient à l’équipe du VSAB. Conscients de l’importance de chaque seconde, ceux-ci courent l’allonger sur le quai. Ignorant le temps d’immersion mais partant du principe que la circulation sanguine ralentit dans l’eau fraîche, ils s’empressent. Un pompier prend le pouls de la victime à la carotide alors qu’un second, équipé d’une paire de ciseaux, coupe le pull-over et le tee-shirt dans le sens de la longueur.
D’un regard, ils se sont compris : le cœur ne bat plus, ils vont choquer la victime. Le courant électrique et l’eau ne faisant pas bon ménage, le troisième intervient pour sécher le corps avec un drap avant la pose des patchs.
Pendant qu’ils s’affairent, j’attrape dans ma poche l’appareil photo que j’ai pris soin d’apporter et que je laisse en permanence dans la boîte à gants de ma voiture. Je tiens cette habitude d’un prof que j’ai eu à l’École Nationale Supérieure des Inspecteurs de Police. C’était un vieux de la vieille, ce prof, il avait du métier et faisait profiter les jeunes recrues de sa grande expérience. En dehors des cours, il prodiguait des conseils qui, j’ai pu le constater par la suite, se sont révélés efficaces et pleins de bon sens. Exemple, l’appareil photo. Hormis la caméra, il n’existe rien de mieux qu’une série de clichés pour rendre compte d’une situation. S’il m’arrive d’oublier un détail, anodin en début d’enquête mais finalement primordial pour coincer le coupable d’un méfait, il me suffit de consulter les épreuves, éventuellement de les faire agrandir.
Je suis occupé à photographier le port, le zodiac et les plongeurs qui regagnent le port de plaisance, leur devoir terminé, quand Vernet me hèle. Il semble paniqué et son air ne me dit rien qui vaille.
— Regardez, capitaine !
Un pompier a soulevé le buste du noyé dans le but de lui assécher le dos et on voit alors sous l’omoplate droite un trou d’environ un centimètre de diamètre, d’où du sang s’est échappé. Je vais pour effleurer la blessure quand le chef de l’équipe de réanimation, un sergent, m’apostrophe :
— On verra ça plus tard. Le DSA (défibrillateur semi-automatique) d’abord.
Ils rallongent le corps et le sous-officier pose deux patchs reliés au DSA, l’un à droite en haut de la poitrine, l’autre sous le cœur. Dans l’immédiat, je n’ai d’autre choix que de les laisser tout tenter pour ramener à la vie le malheureux. Perplexe, je m’éloigne pour réfléchir. En découvrant la blessure, j’ai compris à son aspect qu’elle a été causée peu avant le contact avec l’eau salée. Je tire donc une conclusion élémentaire : je suis confronté à un meurtre. A l’aide de mon portable, j’appelle le bureau du procureur.
1. Cette cale tire son nom du temps où les marins écoulaient à cet endroit une partie de leurs prises, à un prix supérieur à celui qu’ils obtenaient sous criée.
2. Appellation concarnoise du mucus, la substance visqueuse et glissante sécrétée par les tissus muqueux des poissons.