II
Le cerveau à plein régime, je dresse mentalement la liste des choses prévues pour aujourd’hui et en barre certaines qui peuvent ou devront attendre. C’est bien ma veine, ça ! Il a fallu que je sois de permanence la nuit où ce quidam passe l’arme à gauche. En compagnie des pompiers, j’attends l’arrivée du médecin que j’ai fait prévenir et des pompes funèbres. Le corps a été déposé dans une housse mortuaire et il ne manque que la constatation officielle du décès pour tirer la fermeture éclair.
Le noyé n’a pas de papiers d’identité sur lui. Du reste, il est en pull. Pourquoi ? Par la relative fraîcheur de ces nuits d’avril, il ne viendrait à personne l’idée de sortir sans blouson ou manteau. Au début, j’ai supposé que le coup a été porté ailleurs, dans un endroit chauffé ou pour le moins abrité, et que l’on a voulu faire disparaître le cadavre en le jetant à l’eau. Mais une petite mare de sang pas encore séché a attiré mon attention, invalidant cette possibilité. Enfin, il est prématuré d’affirmer que ce sang provient du noyé mais, pour vérifier cette hypothèse, j’ai demandé l’intervention d’un technicien de la police technique et scientifique.
Celui-ci a mis vingt minutes, pas une de plus, pour venir de Quimper. L’air blasé, sans s’occuper de ce qui l’entoure, il a trempé de petits bâtonnets dans le sang et les a placés dans un sac plastique. Puis il a scellé le sac avec de la cire et me l’a remis. Pendant ce temps, j’ai examiné la dépouille et j’ai remarqué des traces suspectes au niveau du cou. Mes connaissances médicales, très limitées il est vrai, me permettent néanmoins de considérer comme acquit que l’homme était mort avant sa culbute dans le grand bain.
Sa sacoche à la main, le docteur Jézéquel se fraye un chemin dans la foule encore nombreuse. Il me reconnaît et m’adresse un petit signe de la main avant de se mettre à la tâche.
Retenus à une quinzaine de mètres par les agents en uniforme, les badauds murmurent leurs impressions et je les vois tenter d’apercevoir le visage du malheureux. Bien qu’accoutumé à cette forme d’indécence, je sens une certaine tension monter en moi et suis à deux doigts d’ordonner à Vernet de les faire reculer quand des cris font diversion et amènent le silence.
— Marco… Marco… Marc…
Derrière moi, par conséquent face à la foule, sont amarrés deux vieux gréements, en attente de leur première sortie printanière. Un homme vient de surgir sur l’un deux et regarde, stupéfait, les gyrophares, les véhicules de secours et la meute de curieux. Il semble entrevoir la cause de ce rassemblement, enjambe la lice et grimpe nerveusement trois barreaux à l’échelle rouillée du quai.
Dans sa précipitation, il rate un barreau et il s’en faut de peu qu’il ne se retrouve dans l’eau deux mètres plus bas. La bouche ouverte, les lèvres tremblantes, il s’approche mi-marchant, mi-courant. Vernet va pour l’en empêcher quand je le retiens par le bras.
La soixantaine, le cheveu rare sur un visage long aux traits fins, l’inconnu porte une veste en tweed et a une écharpe nouée autour du cou.
Plus rien ni personne n’existe pour lui, excepté la housse sur laquelle ses yeux sont braqués. Il ralentit son allure en discernant le profil familier et exécute les derniers mètres à petits pas. Lentement, il s’agenouille près du médecin, caresse une joue du noyé, arrange une mèche de cheveux et ses larmes se mettent à couler.
Son examen terminé, Jézéquel hésite un instant avant de se relever. Après un regard pour le proche de la victime, il le fait enfin et vient dans ma direction.
— Bonjour, Docteur. Alors ?
L’homme de l’art soupire avant de répondre.
— La blessure dans le dos, bien que sérieuse, n’a pas causé la mort. En revanche, je penche pour la strangulation. Vous l’avez trouvé dans le port ?
— Oui. Selon vous, à quand remonte le décès ?
— Pour l’instant, impossible de le dire avec précision. La rigidité cadavérique ne s’est pas opérée, mais il n’y a à cela rien d’étonnant du fait de l’immersion. J’imagine que vous souhaitez une autopsie.
— Bien sûr ! Vers quelle heure les résultats ?
— Aucune idée ! Demandez cela à Valmont, le légiste de Quimper. Appelez-le vers dix-sept heures. Je l’avertirai de votre coup de fil et lui transmettrai mes constatations.
— Merci, Docteur.
Il tourne les talons et je reporte mon attention vers le proche du noyé.
Le sergent des pompiers l’a pris en charge et lui prodigue des paroles réconfortantes… Pendant ce temps, ses collègues ont refermé la housse mortuaire et un fourgon des pompes funèbres effectue une marche arrière. Comme pour signifier que le spectacle est terminé, une mouette lâche son cri strident et la foule repue s’éparpille par petits groupes.
— C’est “Vieux Pierrot”, me glisse Vernet. Ce sont des clochards.
— Je les trouve bien habillés pour des clochards !
— Quand je dis clochards, j’entends par là qu’ils n’ont pas de domicile fixe ni de profession. Disons qu’ils vivent en marge de la société. Ils traînent par ici depuis peu.
— Il y en a un qui aura un domicile fixe maintenant…
Le docteur Jézéquel discute un moment avec les employés des pompes funèbres puis repart vers sa voiture. Les pompiers, leur matériel rangé, s’apprêtent à rejoindre le centre de secours. Les mains le long du corps, “Vieux Pierrot” n’esquisse le moindre mouvement. Si ce n’étaient ses paupières qui s’ouvrent et se referment à intervalles réguliers, on le croirait statufié.
Je suis tout à coup pris de pitié pour le pauvre homme qui, je le sens, ne peut compter sur personne pour soulager sa peine.
— Occupez-vous de monsieur Audrin, dis-je à Vernet. Amenez-le au poste et donnez-lui un coup de remontant. J’enregistrerai son témoignage dès que possible.
Je respire à pleins poumons et marche vers le clochard. Celui-ci ne me voit pas approcher et c’est le contact de ma main sur la sienne qui le fait réagir et sortir de sa torpeur. Sachant que je ne dois pas le brusquer, j’adopte ce qui me semble être un regard compréhensif et une voix douce.
— Sincères condoléances, Vieux Pierrot. Je m’appelle Maxime Moreau et je suis officier de police judiciaire.
J’attends que ces quelques mots se frayent un chemin dans son esprit avant de poursuivre.
— Voulez-vous m’accompagner ? Vous me parlerez de Marc.
Vieux Pierrot plante ses yeux vides de toute expression dans les miens et branle du chef. Je redoutais sa réaction en découvrant que je connaissais son surnom, mais il n’en fait pas cas. Tout en y mettant de la chaleur, mais pas trop non plus, je le prends doucement par le bras et nous traversons l’espace réservé aux cars des liaisons intercommunales pour gagner le commissariat.
Après avoir répondu au bonjour de l’adjoint de sécurité chargé de l’accueil et du standard téléphonique, je lui demande, dans un premier temps, de nous faire parvenir du café et des croissants et, dans un second, de déplacer ma voiture. L’emploi-jeune, nouvellement embauché, accepte avec empressement tandis que nous nous dirigeons vers l’escalier. Nous progressons lentement, ce qui me donne tout loisir pour me livrer à mon passe-temps favori : le comptage des marches. Moi-même ne saurais expliquer ce qui me pousse à le faire, alors qu’en l’occurrence je connais d’avance le résultat.
J’essaye parfois de résister à ce TOC, me traitant de dingo, mais finis par craquer et ne peux m’en empêcher. Il m’est même arrivé, en gravissant un escalier et en me forçant à ne pas compter, de céder
à la tentation et de faire demi-tour pour satisfaire mon envie, à la grande surprise de certains. Il m’a alors fallu inventer un prétexte, sous peine de passer pour le cinglé de service.
En entrant dans mon bureau, je dépose le sac contenant les bâtonnets sur le meuble bas placé sous un plan mural de la ville. Puis je m’assois et propose la chaise me faisant face au semi-clochard. Je pioche une cigarette dans mon paquet, l’allume à la flamme du briquet que m’a offert Murielle pour mon anniversaire, et tends le tout à Vieux Pierrot. Je suis tellement persuadé que mon visiteur va s’en saisir que j’en reste baba quand il me répond d’une voix claire :
— Non, jamais à jeun.
La cigarette aux lèvres, je me fais l’effet d’un imbécile. Je prends le parti d’en écraser l’extrémité consumée et dis :
— Vous avez raison. Elle n’en sera que meilleure plus tard.
Pour la seconde fois de la matinée, je téléphone au procureur qui donne son aval pour l’expertise des bâtonnets. Ces tracasseries administratives réglées, je me tourne vers Vieux Pierrot. Il m’impressionne, le bonhomme. En dépit de l’épreuve qu’il traverse, il dégage un sentiment de force tranquille, d’intelligence et de sagesse. Il se tient droit, la tête haute, dans une position digne, aristocratique même, et je remarque seulement à cet instant la beauté de son visage. Plus jeune, il devait ramasser les filles à la pelle. Il porte une moustache bien taillée et, contrairement à ce que l’on imagine d’un clochard, ses vêtements ne sont ni sales ni élimés. Il y a plutôt une certaine recherche dans l’assortiment des tons, le col de la veste rappelant le pantalon de velours beige. Comme toujours avec ce genre d’hommes je suis tenté de l’interroger sur ce qui a pu le pousser à mener cette existence, mais mon petit doigt me souffle que j’essuierais une rebuffade. Pour me donner une contenance, je range quelques feuillets et l’observe à la dérobée. Il ne semble pas intimidé par les lieux et encore moins par moi. Il vient de perdre un proche et éprouve une tristesse toute naturelle mais sans en rajouter. D’autres, dans ces circonstances, se mettraient à pleurer, à pleurnicher sur leur sort ou à gémir. Pas lui, ce qui amène à penser qu’il a vécu des moments bien plus pénibles. Il connaît la vie, la mort aussi, sait ce que j’attends de lui et se prépare à livrer son témoignage.
— Selon vous, que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas. A vous de le découvrir.
Il a médité sa réponse, le bougre. Son regard est maintenant lucide et je le suppose redoutablement intelligent et difficile à manœuvrer. Avec élégance, il croise les jambes, chasse une invisible poussière puis me fixe de ses yeux gris-vert. Tout son être irradie une certaine classe et je suis de plus en plus mal
à l’aise. Ceci n’est pas conforme à ce qui devrait normalement se passer et je dois réagir au plus vite.
— Quel est votre nom ?
— Vieux Pierrot.
— Ce n’est pas un nom, ça, c’est un surnom ! Comment vous appelez-vous ?
J’ai marqué un point et nul doute que l’autre va se ruer à l’attaque pour tenter d’égaliser.
— Mon identité n’a aucun rapport avec le décès de Marc et je…
— Donnez-moi vos papiers.
Non seulement il n’est pas revenu au score, mais voilà que je fais le break. Je lis de la contrariété sur le visage de mon vis-à-vis. Il me présente un superbe portefeuille en crocodile. J’admire l’objet, le tourne et le retourne dans mes mains avant de l’ouvrir. Il renferme tout un tas de papiers, de la carte de groupe sanguin au permis de conduire en passant par des coupures de journaux. Il y a également des photos, mais j’ai suffisamment de savoir-vivre pour ne pas m’y attarder. Pourtant, l’espace d’une seconde, je vois sur la première ce cher Vieux Pierrot, plus jeune d’une trentaine d’années. Ses traits n’ont quasiment pas changé, tout juste si la couronne de cheveux a blanchi. Près de lui pose une femme, très belle, qui donne la main à un charmant petit garçon blond d’environ trois ans. Tous trois sourient sur ce cliché pris devant une grande construction, un château ou un manoir. Au pied du perron sont garées une Porsche et une Jaguar. Je déniche une carte d’identité, l’ancien modèle à deux volets, et lis à haute voix :
— Pierre-Édouard de Vitreux de Barnac, né en 1945 à Paris.
Reposant le tout sur mon bureau, j’interroge :
— Vous m’expliquez ?
— Qu’y a-t-il à vous expliquer ? Vous souhaitiez connaître mon identité, voilà qui est fait.
Un coup discret à la porte annonce l’entrée de l’ADS, qui apporte le petit-déjeuner commandé.
Nous mangeons en silence petits pains au chocolat et croissants arrosés de café. Cet intermède survient au bon moment et permet à l’atmosphère de se détendre. J’allume une cigarette et en propose une à Vieux Pierrot. Nous fumons sans nous adresser la parole, savourant cette trêve. Arrivé au philtre, Vieux Pierrot écrase la sienne et dit dans un soupir :
— Allons-y. Je vous écoute.
— Que s’est-il passé hier soir ? Racontez-moi votre soirée.
— Que voulez-vous savoir ? C’était une soirée comme les autres. Nous sommes montés à bord du “Corentin” vers vingt heures, comme d’habitude… Nous avons mangé et discuté jusqu’à plus de minuit. Quand je me suis réveillé, Marc n’était plus là… Le reste, vous le connaissez.
— Comment s’appelle la victime ?
— Marc Pagel. P.A.G.E.L.
J’entre ces données dans mon ordinateur et questionne, sans lever les yeux du clavier :
— Avait-il des ennemis ?
— Absolument pas. Nous ne fréquentions personne. Notre seule compagnie suffisait à égayer nos journées.
— Des dettes ?
— Bien sûr que non ! Nous ne sommes pas des mendiants, obligés de tendre la main pour nous alimenter quand le RMI s’est volatilisé dans le picrate.
Il a repris du poil de la bête et éclipse momentanément la mort de son copain. Attrapant hardiment le paquet de cigarettes, il en allume une et explique :
— Je crois, capitaine Moreau, que l’étude de mon portefeuille ne vous a pas fourni suffisamment de renseignements pour comprendre notre histoire. Je vais donc éclairer votre lanterne : je suis issu d’une grande famille et porte le titre de baron. Malheureusement, mon père ignorait beaucoup des choses de la Bourse et des placements financiers, pour le moins farfelus, achevèrent de le ruiner. Le baron de Vitreux de Barnac dus se contenter d’une modeste place d’employé de banque pour faire vivre sa famille. Aîné de quatre enfants, j’héritai du titre nobiliaire et eus la chance de suivre des études supérieures. En dehors des cours, je fréquentais des fils et filles de grands bourgeois, envieux de mon titre. Il me fallait chaque jour inventer de nouveaux subterfuges pour renoncer à une invitation, n’ayant du smoking que le nœud papillon, ou pour reporter à une date ultérieure la visite du manoir familial, en fait un appartement dans un immeuble sans cachet de Nanterre. Un jour, après les cours, une jeune fille follement amoureuse de moi me suivit. Elle n’était pas douée pour la filature et je m’en apercevais aussitôt. J’étais pris au piège : je ne pouvais décemment pas rentrer à Nanterre ! Il me vint une idée : je m’arrêtai dans un bar pour téléphoner à un copain dont les parents étaient concierges d’un hôtel appartenant au Premier Ministre de l’époque. Il accepta de me faire entrer pour, je n’avais trouvé que ce motif, me prêter un volume traitant de la reproduction des insectes en milieu hostile… Le lendemain, à l’université, il se racontait que Pierre-Édouard de Vitreux de Barnac rencontrait en secret monsieur le Premier Ministre. Pour le coup, tout le monde s’intéressait à moi. Celle qui m’avait suivi vanta mes relations, mon intelligence, ma beauté, mon élégance naturelle, etc… à son père. Celui-ci, propriétaire d’un grand laboratoire pharmaceutique et de plusieurs usines, voulut à tout prix me connaître et m’envoya chercher en Rolls Royce. Pour l’occasion, je me souviens avoir donné rendez-vous place Vendôme où j’avais soi-disant à faire. En arrivant à la luxueuse demeure, ma camarade m’attendait et me pria d’excuser son papa qui nous rejoindrait plus tard. Elle me fit visiter le parc et, dans une dépendance, se jeta voracement sur moi. Elle était loin d’être laide et ce qui devait arriver arriva… A la fin de la journée, en prenant congé, son père insista pour que nous nous revoyions, cette fois en présence de mes parents. Je le promis, bien entendu.
Absorbé par sa conversation, il n’a pas tiré une seule bouffée de sa cigarette et elle s’est consumée dans le cendrier en laissant un parfait rouleau de cendre. Du geste, il en demande une autre et continue après l’avoir allumée :
— Quand la Rolls me ramena, le chauffeur me déposa sur les Champs-Elysées. Nous étions en juin. Je n’avais pas commis le moindre impair durant des mois, et là, je venais de tout fiche en l’air. Je prétextai un fort mal de tête et de terribles douleurs abdominales pour ne plus me rendre à l’université. Pour l’été, je trouvai un poste de gardien de nuit dans un hôtel. Je me laissai pousser barbe et moustaches, espérant que ces attributs, ajoutés à la durée de mon éloignement, écarteraient ma conquête de mon chemin. Le temps passant, je pensais avoir réussi, quand, un matin de septembre, son père faisait les cent pas au pied de mon immeuble. Il avait engagé un détective privé pour me retrouver ! Il me traita de “petit c*n”, m’accusa d’avoir sali son nom et l’honneur de sa fille et m’apprit qu’elle attendait un enfant. J’étais coincé. Sans me laisser le temps de réagir, il rencontra mes parents et organisa un mariage en grande pompe en un temps record.
— Vous pouviez refuser cette union.
— J’y ai pensé… Je n’avais pas vingt ans. Cela se déroulait avant soixante-huit et l’émancipation née de ce mouvement… Je craignais mon père et, pour lui, il s’agissait là d’une chance inespérée de redonner du lustre à notre nom. En épousant cette jeune fille, future héritière d’un empire, les de Vitreux de Barnac voyaient s’ouvrir des portes depuis longtemps refermées. De plus, elle portait mon enfant qui, à son tour, allait devenir le baron ou la baronne de Vitreux de Barnac. Pour nous, sang bleu, l’abandon d’enfant et, à plus forte raison du premier, celui qui pérennisera notre nom et notre étiquette, est impensable. Je devais accepter ! Ma femme et moi nous connaissions finalement très peu et nombre de choses nous séparaient. N’eût été notre petit garçon, je l’aurais rapidement quittée… Jérôme mourut peu avant ses sept ans. Plus rien ne me retenait auprès de cette femme, si ce n’était la certitude d’une vie facile. Je n’avais pas besoin de travailler, même si mon beau-père veillait sadiquement à nous donner ce qu’il fallait pour vivre, mais sans plus.
Il tète sa cigarette, rejette un lourd nuage de fumée vers le plafond avant de poursuivre :
— Un jour, plus déprimé que jamais et décidé à me saouler pour oublier la médiocrité de mon existence, je rencontrai Marco dans un bistrot. Il était serrurier et cherchait du travail. Une idée germa dans mon esprit : cambrioler mon beau-père et disparaître. Le problème reposait sur le fait qu’il comprendrait mon implication et me ferait rechercher. A moins… à moins de disposer d’un élément pour le faire chanter. J’en parlai à Marco et il monta un plan diabolique. Le principe n’était pas nouveau et offrait l’avantage d’avoir fait ses preuves. Je savais que mon beau-père parcourait les allées de son domaine tous les dimanches après-midi. Je versai de l’argent à une femme des relations de Marco et celle-ci l’apostropha depuis la route à travers une grille. Elle inventa une panne de voiture et demanda à téléphoner. Il la fit entrer et commit alors la seule erreur de sa vie. Je m’étais glissé à leur suite et je pris des photographies de leurs ébats. Ironie de l’histoire, ceux-ci avaient lieu dans la dépendance dans laquelle sa fille m’avait sauté au cou. Le tour était joué. Peu après, Marco s’introduisit nuitamment chez mon beau-père, vida le coffre-fort et mit à la place tout un jeu de photos. Je tenais ma liberté.
— Vous n’avez pas peur de me raconter ce cambriolage ?
— Cela remonte à trente ans, il y a prescription. Le coffre recélait une petite fortune que je m’appliquai à placer au mieux sans toutefois prendre de risques. Marco et moi quittâmes Paris pour le Sud de la
France, puis le Sud-Ouest et enfin la Bretagne. Cette existence nomade me plaisait. Nous ne possédions rien mais ne manquions de rien non plus car il me suffisait d’aller de temps à autre à la banque retirer le bénéfice de mes placements. Je peux encore vous prendre une cigarette ? Les miennes sons restées à bord du “Corentin” et je me ferai un plaisir de vous en offrir un paquet…
— Allez-y. Pour en revenir au décès de votre ami, voyez-vous un détail à me rapporter ?… N’importe quoi : une conversation un peu âpre, une altercation…
Au fur et à mesure de son récit, ses yeux se sont faits rieurs et il semble éprouver de grosses difficultés à renouer avec le présent. Il réfléchit un peu avant de répondre :
— Non.
— Buvait-il ?
Vieux Pierrot – je me promets de ne plus l’appeler ainsi désormais que je connais les grandes lignes de son passé – grimace.
— Oui, mais pas la journée. Le soir, il buvait énormément, malgré mes recommandations. Je ne pouvais admettre de le voir se détériorer physiquement. D’un autre côté, lorsqu’il était dans cet état second, vous savez, avant que l’alcool fasse raconter des bêtises monumentales, il enchantait mes soirées par ses conversations et son regard d’homme simple sur notre société.
— Lui arrivait-il de vous quitter pour aller finir la soirée dans un bar ?
— Non, jamais. Il buvait pendant que nous parlions et finissait par s’endormir, bercé par les vapeurs d’alcool. Il s’endormait toujours le premier.
— On en revient à la même question : que faisait-il dehors cette nuit ?
Il lance les yeux au plafond et écarte théâtralement les bras avant de répondre dans un souffle :
— Qu’en sais-je ? Peut-être un besoin naturel… A moins qu’il ne se soit levé, croyant le matin venu.
— Sans vous réveiller ?
— J’ai du mal à trouver le sommeil. Mais, lorsque je dors, il faudrait une bombe pour me réveiller. Il est souvent arrivé qu’à mon réveil je découvre du pain frais qu’il était sorti acheter. Alors, imaginez au beau milieu de la nuit…
J’en ai terminé avec mes questions et je remarque que mon interlocuteur montre une grande lassitude. Évoquer son ami lui a fait du mal mais il sait qu’il fallait en passer par là pour arrêter le meurtrier. Jusqu’à maintenant, il s’est plié de bonne grâce à l’interrogatoire mais, psychologiquement, il a besoin de se retrouver seul, de faire son deuil.
— Vous allez pouvoir vous reposer, monsieur de Vitreux.
Je le devance, ouvre la porte et m’enquiers avant qu’il ne sorte :
— Avait-il de la famille ? Des personnes à prévenir ?
— Il n’avait que moi. Je vais m’occuper des obsèques.
Il fait trois pas puis rebrousse chemin.
— Arrêtez l’assassin, capitaine. Le s****d qui l’a tué doit payer ! Si vous avez besoin de moi, je compte m’installer à l’hôtel de l’Océan durant quelques jours. Je ne pourrais pas dormir seul sur le Corentin.