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1032 Words
5 Melinda Fields a laissé allumée l’ampoule nue de la cave et c’est en apercevant la lumière du jour qui éclaire les marches de l’escalier qu’elle réalise que sa nuit de cauchemar est enfin terminée. Elle guette en vain un bruit, des pas, une voix qui prouveraient qu’il y a quelqu’un d’autre dans cette maison. Quand Murat va-t-elle revenir ? Si même elle revient… La veille, dès la fin de la conversation, celle-ci lui a arraché la tablette des mains, a filé à la vitesse de l’éclair en refermant la porte à clé derrière elle. Melinda frissonne, submergée par une nouvelle bouffée d’angoisse à l’idée d’être abandonnée là à son triste sort. Elle se souvient tout d’un coup avoir remarqué une douche dans un coin de la remise du haut. Un bon jet d’eau chaude ne peut que lui remettre les idées en place en la lavant de cette odeur poisseuse de moisi qui lui colle à la peau. Etonnée, elle trouve shampoing, savon, serviette. Les a-t-on déposés là pour elle ou servent-ils à d’autres après des travaux dans le jardin qu’elle a traversé à son arrivée ? Elle passe un long moment à faire couler l’eau brûlante sur son corps courbatu et se laisse aller au bien-être qu’elle ressent. Une fois rhabillée, réchauffée, elle retrouve intacte la capacité de réflexion qu’elle avait perdue. Cette espèce d’état second, ce flottement dans lequel elle naviguait depuis qu’Axelle Murat l’a rejointe dans le TGV s’estompe au profit d’un esprit redevenu clair. Malheureusement, cette lucidité débouche sur des constats alarmants. Au-delà de ce qu’on lui réserve à elle, elle imagine avec terreur ce qui peut arriver à sa famille. Sont-ils eux aussi en danger ? Savent-ils qu’elle a été enlevée ? Si c’est le cas, elle conçoit sans peine le désarroi de son père, de ses enfants… Quant à Diego ! Subit-il un sort identique au sien, enfermé quelque part ? Victime de ce même prédateur qui les traque elle et lui sans relâche depuis si longtemps. S’est-il aussi fait piéger par Murat ? Cette g***e au service du monstre qui joue avec leurs vies. Seul point positif, elle ne croit pas un mot de ce que cette dernière lui a raconté au sujet des rats contaminés. Ce n’est pas ce danger-là qu’elle redoute. *** — Entre, Diego, je t’attendais. Merci d’avoir fait ce saut jusqu’à Lyon. La commissaire Valérie Ferrand peine à reconnaître son collègue Martelly dont la légendaire impassibilité a fait place à une inquiétude visible. Traits tirés, cernes noirs sous les yeux, ride creusée entre les sourcils, cette nouvelle fragilité rajoute à sa séduction naturelle. — Je vois que nous avons aussi mal dormi l’un que l’autre, dit-elle en le serrant affectueusement contre elle en une proximité inhabituelle. Valérie Ferrand et Diego Martelly ont chacun fait du chemin depuis leurs années communes comme simples lieutenants dans la banlieue lyonnaise. Collègues avant tout, ils ont toujours évité les marques de familiarité, mais ce nouveau contexte change la donne. Face à la disparition de Melinda Fields, ils partagent la même angoisse, l’un pour la femme qu’il aime, l’autre pour la fille de son mari. Tandis qu’elle va chercher deux espressos, il pose sur le bureau le mail signé « Warrigal ». — Il fallait absolument qu’on se voie, dans cette affaire je ne peux faire confiance qu’à toi. Voilà ce que j’ai reçu. A-t-elle évoqué ce Warrigal devant toi ? Je n’ai trouvé personne répondant à ce nom. Juste une définition qui fait référence à un animal, redoutable prédateur d’Australie. Elle se concentre avant de répondre par la négative. — Peut-être son père sait-il… — Non, non, réplique-t-elle vivement. Laissons-le à l’écart de ça pour l’instant. Il doit gérer la situation avec les gosses. Il se fait suffisamment de souci. Inutile d’en rajouter. Ils commencent à boire leur café en silence quand Valérie s’exclame d’un coup : — Mais j’y repense ! Melinda m’a bien parlé d’un truc ! Tu te rappelles, le quatrain de Nostradamus qu’elle avait reçu par mail{3} ? Un de ses collègues d’Interpol a fait à sa demande des recherches sur l’expéditeur. Il a trouvé qu’il avait justement été envoyé d’Australie, de Melbourne pour tout dire. Ça l’a d’ailleurs beaucoup inquiétée, d’autant que le cyber café d’où il est parti se situe dans le quartier où elle vivait à l’époque. Elle l’aurait sûrement évoqué avec toi si elle était arrivée à Marseille… — Dans ces conditions, je sais ce qu’il me reste à faire. Je suis persuadé depuis le début que tout part de Melbourne. Je lui avais même suggéré de contacter là-bas ses anciens collègues. Finalement, c’est moi qui vais le faire dès ce soir. *** Bruit de la clé qui tourne dans la serrure, la silhouette d’Axelle Murat se dessine dans l’embrasure de la porte : — Je vous apporte votre petit-déj… — Je me fous de ce que vous apportez. Je veux savoir la vérité, hurle Melinda en se ruant sur elle. L’autre la repousse d’un v*****t coup de pied et balance le plateau par terre : — Oh oh ! Tu te calmes ! Moi je t’apporte la bouffe ; pour le reste tu vois avec lui. — Tu crois pas que tu vas t’en tirer comme ça, réplique Melinda, passant elle-même au tutoiement. Trop facile de te défausser derrière une voix qui sort de nulle part. Je veux savoir où est Diego. Il est où, hein ? Il est où ? — T’inquiète pas pour lui, il va bien. Il aura vite fait de t’oublier, grince-t-elle. Hors d’elle, Melinda la saisit à bras-le-corps : — Ah ! J’me suis pas trompée ! Tu crèves de jalousie. Tu veux m’éliminer, mais tu vas pas t’en tirer comme ça. Il va tout faire pour me retrouver et… — Tu commences à me gonfler avec tes histoires ! Tiens, la parano, arrange-toi avec lui, dit-elle en lui jetant la tablette que Melinda rattrape au vol. La voix métallique qui résonne à ses oreilles décuple sa colère : — G’d day ! Bien dormi ? — Vous vous foutez de moi vous aussi ? Qui pourrait bien dormir sur un lit de camp dans une cave qui pue le moisi ? Quelques secondes de blanc : — De quoi parlez-vous ? Vous êtes mon hôte, une invitée de marque traitée comme telle. Considérez-vous chez vous dans cette maison qui vous est tout entière dédiée. Seul petit bémol, c’est que vous ne pouvez pas en sortir, ironise-t-il. Avant qu’il ait fini de parler, la tablette à bout de bras, Melinda traverse le capharnaüm et descend vers la cave pour lui montrer ce qui lui a servi de chambre : — C’est ça que vous appelez un séjour de rêve… Nouveau blanc, l’éclat de la voix se fait plus métallique encore : — Je vais régler ça sur-le-champ ! La conversation s’arrête net. Livide, Murat restée en retrait s’empare précipitamment de l’i Pad et tourne les talons sans dire un mot. *** Villa Palatine — en périphérie de Melbourne — Australie Tout se déroule comme il l’a prévu ; sauf un incident contrariant. Décidément, il est bien mal secondé. Les ordres étaient pourtant clairs. Comment et pourquoi y a-t-elle dérogé ? Qu’importe ! L’essentiel est atteint. Il veillera à ce que tout rentre dans l’ordre. ***
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