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751 Words
6 Un relent vanillé avertit Melinda de la visite de sa gardienne qui éructe en agitant ses énormes créoles en or : — Saleté ! On est pas tous logés à la même enseigne ! Y’a ceux qu’on respecte et y’a ceux qu’on engueule. Si Madame daigne lire son courrier. — Quel courrier ? Si j’ai bien compris, vous l’avez lu avant moi, de quel droit ? — Ici, j’ai tous les droits. Et si t’as quelque chose contre, t’auras qu’à encore te plaindre. Apparemment, ça te réussit. Cette fois, quelques lignes de texte s’affichent sur l’écran habituellement noir : « Chère Melinda, Désolé des désagréments que vous avez subis, bien contre mon gré. J’ai veillé à y remédier et j’espère que vous êtes maintenant traitée comme il se doit. Au plaisir de vous “revoir” lors de notre prochain rendez-vous. Votre dévoué Warrigal » La signature la fait frémir. Australienne, elle connaît bien la puissance dévastatrice et la dangerosité de ces animaux du bush. Qui peut être assez torturé pour se dissimuler derrière un tel pseudonyme ? Melinda est maintenant installée au premier étage de la maison. Murat l’y a emmenée de mauvaise grâce, sans desserrer les dents, et elle pressent que sa geôlière avait transgressé les ordres en l’installant à la cave. Elle circule désormais librement à travers un appartement aux pièces claires. Elle contemple par la fenêtre à barreaux le vaste et beau jardin auquel elle n’a pas accès. Elle se laisse tomber sur un pouf au milieu de l’immense salon d’inspiration marocaine et comprend qu’elle risque de rester là longtemps, très longtemps. Le nouveau confort dont elle dispose ne change pas son statut. On ne lui a pas rendu sa liberté. *** Diego éprouve un irrépressible besoin de calmer son angoisse. Dès son retour de Lyon, comme il s’y était engagé, il a voulu appeler Gary Spencer, l’ex-collègue de Melinda devenu patron de la Brigade Criminelle de Melbourne. Il ne s’est même pas posé la question du décalage horaire tant il avait besoin d’agir. C’est seulement quand le planton lui a dit qu’à six heures du matin, le commissaire Spencer n’était pas joignable qu’il a réalisé sa bévue. Diego éprouve un irrépressible besoin de rompre l’inaction qui lui pèse. Une inaction criminelle à ses yeux alors que Melinda est peut-être la proie d’un fou tortionnaire, d’un obsédé sexuel ou d’un assassin sadique. Le sale pressentiment qui l’habite depuis sa disparition ne fait que croître au fil des heures qui passent. *** L’après-midi se traîne, Melinda a épuisé le stock de revues qui se trouvaient sur le grand plateau de cuivre ouvragé, elle n’a pas envie de regarder la télé, la nuit ne va pas tarder à tomber quand une nouvelle onde de l’écœurant parfum vanillé envahit l’espace. Axelle Murat, toujours enfermée dans son mutisme agressif, dépose la tablette sur la pile de magazines et s’affale sur le divan sans cesser de mâcher bruyamment son chewing-gum. Aucun risque d’oublier sa présence, d’autant moins que Melinda se retrouve une fois de plus face à un écran noir. Elle anticipe la voix métallique, son seul lien avec l’extérieur, paradoxe suprême puisque c’est par la volonté de cette voix qu’elle est coupée du monde. C’est elle qui attaque et lance : — N’allez pas croire que je me résignerai à croupir entre ces quatre murs même si vous avez amélioré le cadre de vie. Il ne suffit pas d’un lit confortable pour me faire céder… Mais au fait, céder à quoi, qu’est-ce que vous attendez de moi au juste ? Sans réponse, elle poursuit : — Je ne vous vois pas, mais je sais que vous êtes là, je sens votre présence mortifère. Vous êtes incapable d’affronter la réalité, incapable de m’affronter à visage découvert, incapable de soutenir mon regard et…. — Vous avez raison, je vous regarde, la colère vous va bien et donne de l’éclat à vos yeux bleus. — Ras le bol de votre ironie qui ne fait rire que vous. À quoi ça rime tout ça ? Vous vous acharnez contre moi depuis des mois, qu’est-ce que vous me voulez à la fin ? — Vous le saurez en temps utile, quand le moment sera venu. *** La conversation au petit matin avec Gary Spencer n’a rien appris de nouveau à Diego. L’Australien ne connaît d’autre Warrigal que le chien sauvage, le dingo des grandes plaines, mais il a promis de lancer des recherches dans les milieux criminels de Melbourne et de mettre ses indics sur le coup. Le commissaire Martelly, épuisé par une nouvelle nuit blanche, se demande en regagnant l’Évêché où il va trouver le courage d’affronter la journée. *** Villa Palatine — en périphérie de Melbourne — Australie Elle se bat et il aime ça. Il éprouve une profonde satisfaction à la voir aussi forte. Contrairement à tous les autres, elle ne le déçoit pas, elle est un adversaire à sa mesure, digne et respectable, loin des larves vénales qu’il est lassé de terroriser. Pour la deuxième fois depuis l’accident il retrouve le goût d’attendre le jour suivant. ***
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