Chapitre V

1595 Words
V J’aime l’ambiance de la rue Pouchet, où habite ma mère. C’est calme, c’est clair, des vieux immeubles souvent modestes mais propres, quelques commerçants qui vendent des choses que personne n’achète, des boutiques fermées, laissées à l’abandon (on se demande ce qu’ils vendaient, ceux-là), une population multicolore qui rappelle les vacances, « C’est beau comme là-bas, dis ! », une école au bout qui se cache derrière de grands murs avec, le midi, des bruits de cantine qui me ramènent directement vingt-cinq ans en arrière. Enfin bref, un havre de paix à deux minutes à pied de la porte de Clichy et de sa circulation, de son boucan, de son périphérique et de ses fumées. Quand on pense qu’on est à cinq cents mètres, à vol d’oiseau, de l’Étoile, on se dit qu’il doit exister des frontières entre les arrondissements. Comme je l’ai dit à René, tous les mardis midi je me pointe ici pour manger avec ma mère. Et c’est vraiment des circonstances gravissimes ou très importantes de mon job qui m’ont obligé, depuis quinze ans, à faillir à cette coutume familiale, et encore, les dix doigts des mains suffiraient pour compter ces manquements. Pour se garer ça va à peu près dans ce quartier. C’est payant mais trois fois moins cher qu’à cinq cents mètres plus au sud ou plus à l’ouest. Comme quoi les bourgeois des beaux quartiers sont bien cons d’aller s’entasser aux antipodes pour y trouver des conditions de change favorables. À deux stations de métro de chez eux ils ont le même dépaysement et leur pouvoir d’achat augmente, facile, de 100 %. D’ailleurs, les étrangers ne s’y trompent pas puisque, paraît-il, la France est le pays le plus visité au monde. Donc, vous l’aurez compris, mon rituel du mardi est primordial. Je considère cette journée comme mon repos hebdomadaire. Même si dans ma profession cette notion n’est qu’aléatoire, les cocus l’étant également et souvent le dimanche. Depuis deux ans je refuse systématiquement d’y déroger, quel que soit le motif, car, chose que je n’ai pas dite à René, j’y retrouve ma petite fille, Elvira. Vous voyez j’ai hérité de mon père le goût des jeux de mots, mais au moins, elle, un jour elle se mariera et, si elle évite d’épouser un « Aurouge » ou un « Delœil », il n’y aura plus de problème. Elvira a quatre ans et c’est ma mère qui s’en occupe étant donné ma vie de patachon. L’an prochain elle ira à la grande école et probable qu’alors mes mardis se transformeront en mercredis. Sa maman ? Elle est plus là. Martine elle s’appelle. Une infirmière que j’ai rencontrée un peu sur le tard, à trente ans. Je dis un peu sur le tard parce qu’à trente balais et avec mon métier j’avais accumulé pas mal d’habitudes et que ces habitudes paraissent généralement mauvaises à la personne qui doit les supporter à défaut de les partager. Si bien que deux ans après la naissance d’Elvira, Martine, pour faire le point et surtout, à mon avis, pour me donner conscience de ce qu’elle vivait avec moi et mes habitudes, a décidé d’accepter une mission humanitaire de deux mois au Rwanda pour aider les petits Éthiopiens (ou le contraire) – mission qui devait nous permettre de réfléchir l’un et l’autre. Manque de bol elle a rencontré sur place un médecin qui avait aussi, sûrement, de très mauvaises habitudes mais qui étaient les mêmes que les siennes. De là est né un grand amour genre Pierre et Marie Curie (quoique, d’après ce qu’on dit…) et Martine, depuis, on la voit deux fois par an. Elle a jugé plus commode de me confier la garde de notre gamine ne tenant pas à lui faire partager ses conditions de vie précaires voire dangereuses. Finalement elle a reconnu implicitement que mes mauvaises habitudes étaient meilleures que les siennes. Au début je me suis retrouvé seul avec ce bébé aimé de deux ans qui commençait à baragouiner des « pourquoi ? » et des « l’est où, maman ? ». Ma mère s’est présentée comme la seule possibilité pour assurer à Elve des conditions de vie normales. Elve, je l’appelle Elve, peut-être parce que j’ai honte de mon jeu de mots, décidé sur un coup de tête, devant l’agent d’état civil de la mairie quand j’ai déclaré la naissance. Toujours est-il qu’Elve Angledroit passe mieux qu’Elvira Angledroit. On ne se venge pas d’un père sur son enfant. Pas plus que moi elle n’avait rien demandé. Depuis, tout le monde est persuadé qu’Elve est un prénom yougoslave que j’ai donné à ma fille pour faire plaisir à ma mère. — Bonjour mon grand ! m’accueille maman en me serrant dans ses bras. Aïe, aïe, aïe ! Ce bonjour « mon grand » me hérisse le poil, m’horripile. Je ne saurais pas dire pourquoi, c’est comme ça. Peut-être le « mon » qui m’emprisonne en même temps qu’elle referme ses bras sur moi ou peut-être le « grand » car, avec mes 1 m 65, je ne me suis jamais senti grand et que la tendance, quand j’étais môme, c’était de m’appeler « P’tit citron ». Mais, bien sûr, je ne lui en veux pas une fois passé ce rituel d’accueil. Je me sens si bien dans mon univers à moi, avec maman et Elve. Un peu comme quand on plonge dans la piscine, p****n, c’qu’elle est froide en entrant, mais qu’est-ce qu’on est bien dedans après. — Papa ! Papachon ! Ça, c’est Elve qui s’agrippe à mes jambes pendant que sa grand-mère finit de m’asphyxier dans ses bras. Décidément les femmes de ma vie n’ont qu’une idée : m’étouffer. Ma mère et ma fille dans leurs bras et mon ex dans mes habitudes. Ma fille m’appelle Papachon car Martine, au temps de notre grand amour, celui qui n’a duré qu’un instant, m’appelait Bichon. Je la soupçonne d’avoir fait de même avec ceux qui m’ont précédé et cela ne m’étonnerait pas que son actuel toubib soit devenu, à son tour, son Bichon. Elve n’a donc entendu, pendant ses deux premières années, que ce vocable pour s’adresser à moi. — Bichon, passe-moi l’sel… — Bichon, je t’aime… — Bichon, tu déconnes… — Bichon, etc, etc. Bichon, Bichon… Moi, ce surnom ne me déplaisait pas trop entre nous, mais en public c’était autre chose. — Arrête de m’appeler Bichon devant tout le monde, ça fait ridicule… — Pourquoi ? Tu trouves que Cicéron ça fait plus sérieux ? Donc la petite, dans ses premiers balbutiements, dès un an, a commencé par m’appeler Chon, puis Chonchon et pour finir, et cela me restera je pense, Papachon. — Tu veux un café ? Ma mère sait que c’est là mon péché mignon. J’ai arrêté de fumer, j’ai jamais bu, mais le café… Qu’on ne me supprime jamais le café ! — Pas à cette heure on va manger. — Tu veux un café, Papachon ? Ça, c’est Elve, assise sur mes genoux, qui ne manque jamais de s’inspirer de sa grand-mère pour communiquer avec moi comme une grande. Elle fait mine de me servir dans une tasse imaginaire qu’elle tient entre ses petits doigts. — Tu veux du sucre ? — Oui, plein. Et tu me le tournes, s’il te plaît. — Tiens, voilà, attention c’est chaud. — Merci ! Oh la la ! C’est trop chaud, ça, je me suis brûlé la langue… Rires éclatants de ma fille qui quitte mes genoux pour aller à la recherche de nouveaux jeux dans sa chambre. Chez ma mère c’est un peu comme chez « la mère à Titi », dans la chanson de Renaud, plein de bibelots hideux accumulés au fil de nos vacances quand j’étais plus jeune. Ici un superbe coquillage peint et monté dans un cadre « Souvenir de La Baule », là un piolet porte-clés, plus loin un chalet en bois baromètre et, partout, des assiettes aux murs. Maman est fan d’assiettes dites de décoration. Si un jour elle déménage, ses tapisseries feront une maladie de peau avec toutes ces traces rondes. Depuis l’arrivée d’Elve, il est vrai que les bibelots hideux ont tendance à se raréfier, victimes de la maladresse d’une petite fille qui fait du tricycle entre quatre murs ou qui joue au ballon dans le salon. C’est pas pour autant que le bon goût reprend ses droits puisque les objets jetés sont souvent remplacés par de superbes compositions en pâte à modeler ou de magnifiques dessins figuratifs pour seulement quelques initiés. Ma mère s’agite dans sa cuisine, espèce de couloir équipé pour cet usage. Elle considère mon temps comme si précieux que, réflexe de Pavlov, elle court à ses fourneaux dès qu’elle m’a lâché. Généralement c’est pour me faire un steak qui nourrirait quatre personnes tellement elle a peur que je ne mange pas équilibré, comme elle dit. — Alors mon grand, me crie-t-elle, ton travail, ça va ? — Mais oui maman, je suis débordé, je refuse du monde. Il vaut mieux la rassurer car ce genre de boulot sans horaires, sans salaire, sans patron et dangereux en plus, selon elle, ne lui a jamais inspiré quoi que ce soit de bon. Elle aurait préféré me voir facteur et, si possible, dans son quartier, ou employé de banque pour pouvoir m’offrir des cravates. — Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? J’allais répondre « pas grand-chose », mais me ravise. — Ce matin, entre une bombe qui a explosé presque devant moi… J’aime bien l’inquiéter un peu. — ... et maintenant, où je suis là bien confortablement installé, j’ai vu une vieille cinoque qui m’a demandé d’enquêter sur le passé de son mari, mort il y a dix ans. La mémé a subitement des doutes sur la fidélité du cher disparu. À moins qu’elle croie à la réincarnation et qu’elle pense que son bonhomme a profité de ces dix ans sans elle pour s’envoyer en l’air, en l’air. — Laisse tomber ça, t’as sûrement quelque chose de plus intéressant à faire. Manque de bol, non. Pas en ce moment. Les magasins ont leurs vigiles et leurs ordinateurs qui leur signalent dans la minute la moindre différence ou anomalie dans les stocks, les cocus n’ont plus la conscience tranquille depuis la libération des mœurs et préfèrent utiliser leurs doutes pour s’auto-excuser leurs propres écarts et les compagnies d’assurances ont leurs détectives intégrés. — Ben non, pas vraiment, j’ai dit oui parce qu’elle a accepté mes honoraires et, qu’en plus, ça m’amuse de jouer les Jacques Pradel dans Retour vers le passé. — Allez, c’est prêt, à table ! Elve, va te laver les mains ! hurle de sa cuisine la maîtresse des lieux. * C’est l’heure où je mange chez ma mère que René a choisie pour rendre visite aux flics. Il profite de sa coupure du midi pour expédier ses affaires personnelles. Il ne lui viendrait pas à l’idée de demander une heure à son patron pour s’acquitter de ses devoirs de citoyen.
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