Chapitre IV

2389 Words
IV Bon ! Ben c’est pas l’tout, mais mon café quotidien commence à prendre du retard. Qu’à cela ne tienne, je fais le tour du centre commercial, à pied, par l’extérieur, je rerentre par la porte opposée à celle que j’ai l’habitude d’emprunter et je tombe pile sur mon bar-tabac attitré. Curieusement tous ceux qui prétendent avoir vu quelque chose ne sont pas à l’autre bout, à discuter avec les flics, mais accoudés au zinc. — p****n ! Dire que j’aurais pu y être… Mais, heureusement, j’aime pas les jus de fruits. — N’empêche que les deux gonzesses, je me les ferais bien… — C’est la fermentation qu’a fait exploser les fruits… — J’savais bien que c’était dangereux ces stands à la con. T’as vu comment que c’est branché ? Un fil qui descend du plafond et un max de multiprises. Pas étonnant que ça pète ! Etc, etc. Tout en écoutant, comme chaque matin, mes Guignols de l’Info personnels, je cherche du regard une table qui voudrait bien nous accueillir, moi et mon journal. J’ai un cahier des charges très précis à ce propos. Il faut qu’elle soit assez grande pour y étaler ma lecture, qu’elle ne soit pas poisseuse de café et qu’elle soit suffisamment éloignée du bar pour que je sois épargné par les discussions graveleuses des habitués et leurs allées et venues. C’est pas une table que je repère aussitôt, mais un des trois SDF : l’indemne, celui qui criait tout à l’heure : « Momo, ton bras ! ». Le bonhomme est assis discrètement, dans un coin, le regard hagard, noyé dans ses pensées. Il a dû échapper aux enquêteurs, profitant de l’effet Karcher du commissaire. Du coup je replie mon journal, le remets dans ma poche, et me dirige vers ce vrai témoin, le seul qui ait tout vu et qui se taise. Vous me direz que je ne suis pas chargé de l’enquête, alors qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce mec ? Eh oui ! Mais c’est mon côté fouineur, fouille-merde, une déformation professionnelle. Le bonhomme lève la tête en entendant la chaise qui lui fait face se déplacer. Il m’accueille : — Merde ! — Salut ! lui réponds-je. Vous prenez quoi ? C’est ma tournée. Et ne vous inquiétez pas, je ne suis pas flic. — Je sais… un demi… oh, et puis non, un grand crème. — Vous aussi, vous vous êtes fait jeter par le commissaire ? — Ouais, et tant mieux ! Il m’a dit : « File ramasser tes caddies, il n’y a rien à voir ici ». Je me disais aussi que ce mec ne m’était pas inconnu. Maintenant qu’il me parle de caddies je le remets. C’est lui qui les regroupe, qui les range, qui les déplace autour du supermarché. Pour le SDF j’ai tout faux. Je commande deux grands crèmes au patron, un Corrézien qui ne se sent plus pisser depuis qu’un « pays » à lui s’est installé à l’Élysée. Tous les cafés de Paris et de la banlieue sont tenus par des Corréziens selon lui. À ce propos, il se plaît à dire, et il a raison, que « l’Élysée » ça fait nom de bistro. — Dites donc, je reprends, salement amoché le Momo ! Et alors l’autre n’en parlons pas ! C’était qui ? — J’le connais pas bien. Ça fait un mois qu’il traîne dans le quartier. Un Rmiste qui fait pas grand-chose de propre. D’ailleurs c’est sa valise qu’a explosé. J’en suis sûr maintenant. — Sa valise ? — Oui, ce matin il s’est pointé avec une valise grand luxe en cuir. Enfin pas une valise, plutôt un sac de voyage. Mais un beau truc en tout cas, classe. On l’a charrié avec Momo. Il nous a dit qu’il venait de la trouver à la gare et qu’il avait pas encore pu l’ouvrir. Y’avait un code et il voulait pas l’abîmer. Alors, toutes les deux minutes, il essayait de tripoter les molettes, des fois que le hasard… Mais, à mon avis, il l’a chouravée. On n’oublie pas une belle valise comme ça. — Ça dépend, l’interromps-je, vu ce qu’il lui est arrivé à la valoche… — p****n ! réalise-t-il soudainement. T’as raison ! Je m’aperçois, au tutoiement, que j’ai acquis la confiance du bonhomme. Je décide donc d’en faire autant et de mettre à profit cette nouvelle intimité. — Et toi ? T’es qui ? — Comment ça, je suis qui ? Je suis René… c’est moi qui m’occupe des caddies. Tu passes tous les matins et tu m’as jamais vu ? Parce que moi je te vois, détective… — Alors tu me connais ? — Ben c’est Momo, qui sait tout, qui m’a dit que t’étais détective. — Donc, René, tu bosses ici. — Oui, ma retraite de l’armée est un peu juste, alors j’ai trouvé ce boulot. Mais depuis que les caddies sont à pièces, c’est plus facile. Souvent les gens remettent leur caddie là où ils l’ont pris. Avant j’te dis pas, j’avais pas une minute, je courais d’un bout à l’autre du parking, et même dans les cités du coin, le soir, pour récupérer ces putains de chariots. Alors que, maintenant, je me contente de vérifier, surtout à l’entrée, que les files de caddies ne dépassent pas trop sur le passage des voitures. Ceux qui n’ont pas grand-chose les remettent sitôt sortis du magasin et partent avec leurs deux ou trois sacs en plastique. Mon boulot c’est donc de répartir les rangées. — Et Momo ? C’est qui ? — Ben dis donc, pour un détective, t’as d’la merde dans les yeux ou quoi ? Momo c’est le mec qui vend le Belvédère. Tous les matins tu le croises en venant ici. Il est justement là où les clients reposent leurs caddies. C’est, dit-il, un endroit stratégique où personne n’a d’excuse pour ne pas avoir de pièces de monnaie, sauf les cons qui lui mettent, sous le nez, un jeton en plastique ou en ferraille en lui disant : « Désolé, je n’ai pas de monnaie sur moi. » — Alors lui, c’est bien un SDF ? je lui demande, un peu troublé d’avoir, effectivement, de la merde dans les yeux, car, maintenant qu’il me le dit, je vois bien Momo, chaque matin, avec sa pile de journaux entre les mains. Je mets cet aveuglement sur le compte de la nature exceptionnelle des événements du jour. — Un SDF ? Où tu vas, toi ? Momo, avec son journal à la con, il se fait sûrement plus que toi. Le principal, dit-il, c’est d’être propre pour ne pas repousser les mémères, mais rester modeste pour inspirer de la compassion. Fort de ça, le Momo, il en bazarde une centaine par jour, de son canard. — Mazette ! fais-je, admiratif. Avec un euro pour lui par exemplaire vendu, si je suis bien renseigné, ça lui en fait, si je compte bien, dans les deux mille par mois au minimum. C’est pas mal en effet. — Ouais, pas tout à fait. C’est brut. Mais en réalité, avec les pourboires, ceux qui donnent mais qui ne prennent pas le journal, et les « récup’ », c’est-à-dire les Belvédères qu’il récupère dans les poubelles sur le parking, les revendables évidemment, il se fait beaucoup plus, le Momo. Je crois bon d’ajouter : — Dans les poubelles ou les caddies… — T’as rien compris, ses clients, il les chope justement quand ils reposent leur chariot pour récupérer leur pièce, l’endroit stratégique, rappelle-toi. Ils vont donc pas fourrer leur journal dans le caddie mais, s’ils en ont rien à s’couer de la lecture, dans une poubelle sur le parking ou dans la galerie. — Dis donc, c’est toute une comptabilité pour s’y retrouver entre les ventes, les pourboires et les reventes, comment il fait ton Momo ? — T’en tiens décidément une couche, détective… — Merci. — Il sait qu’il en a cent par jour. Le soir, il rend donc cent cinquante euros, sur lesquels il en touchera une centaine brute. Le reste, il se le garde. D’après lui, il arrive, tout compris, à presque deux plaques par mois (là il parle encore en francs le René). Pas mal, hein ? — Très bien, même. Tu as raison il se fait plus que moi, et largement. — Oui mais il le mérite. Momo c’est un expert, il fait ça en pro, pas en dilettante comme certains qu’osent pas, qui restent nonchalants avec leur pile de Belvédères à regarder les passants avec, en plus, l’air de leur en vouloir. Non, Momo c’est un vrai commercial, lui, qui sait se faire apprécier. Souvent je lui dis qu’avec son talent il serait plus riche à faire le VRP. Il me répond, et il a sans doute raison, que c’est pas sûr et qu’avec son statut de pauvre mec qui essaye de s’en sortir, on le laisse peinard. C’est pas lui qui risque un contrôle fiscal. En plus il a pas d’frais, pas d’horaires, pas de réunions à la con, même pas d’chef qui vient l’emmerder. La plupart des mecs comme lui, ils tiennent pas. Pourquoi ? Parce que, et c’est Momo qui le dit, ils font ça en attendant. Le problème c’est qu’ils ne savent pas en attendant quoi. Alors, bon an mal an, ils en fourguent une vingtaine par jour et finissent le mois avec l’équivalent du RMI. Alors autant ne rien foutre, et c’est la spirale. Sûrement ce qui est arrivé au clodo qu’était avec nous ce matin. Mais dis donc, je me suis toujours posé une question, surtout depuis que je sais que t’en es un, ça vit de quoi un détective ? Nous, on te voit tous les matins, pas très tôt, t’as pas l’air de bosser des masses. — Vaste sujet ! lui réponds-je. Mon chiffre d’affaires c’est trente pour cent la jalousie, trente pour cent les affaires commerciales et quarante pour cent le tout-venant. La jalousie, c’est le mari qui me demande de filer sa femme pendant une semaine, pour savoir ce qu’elle fait pendant qu’il bosse, c’est la femme qui me fait suivre son mari pour vérifier qu’il mange bien là où il lui dit, avec qui il lui dit, qu’il couche ou qu’il ne couche pas avec sa secrétaire. Ça a baissé avec les divorces par consentement mutuel car avant c’étaient les deux tiers de mon activité. Les affaires commerciales c’est, par exemple, dernièrement, une grande surface d’électroménager-HIFI-TV qui m’a demandé d’analyser une hémorragie de caméscopes. Ils m’ont donc embauché comme magasinier. Ça a duré un mois avant que les caméscopes ne recommencent à disparaître. Il fallait bien « étudier » ce nouveau collègue, et puis les coupables m’ont proposé d’intégrer leur business une fois qu’ils ont eu, à tort, confiance en moi. Le tout-venant c’est, par exemple, ce bonhomme un peu frappé qui m’a payé pendant un mois pour que je surveille, de l’intérieur, sa voiture neuve, une Opel Astra, pour que personne ne la raye quand il sortait avec. Au bout d’un mois, qui lui a coûté environ un tiers de la valeur de sa bagnole, il a jugé que sa voiture n’était, désormais, plus neuve et que cela n’avait donc plus d’importance qu’on la lui cabosse ou qu’on la raye avec des clés. Mais toi, dis donc, tu dois en avoir aussi des anecdotes dans ton boulot ! — Bof, pas grand-chose… moi, ça serait plutôt de la sociologie. Étudier le rapport entre les habitants d’un quartier et leur centre commercial. Tu sais, il y a des petits vieux qui viennent là tous les jours, leur unique distraction c’est le centre. Il y a ceux qui achètent de quoi bouffer pour la journée et il y a ceux qui se baladent. T’as déjà sûrement croisé « Quatre pattes », on l’appelle ainsi car il ne se déplace qu’avec ses béquilles. Il a quatre-vingts ans et il est haut comme trois pommes. Eh bien ce mec ça fait vingt ans qu’il se traîne ici chaque jour, avec ses cannes. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Cette galerie c’est sa seule famille au vieux. Tu sais, à force, l’un de vendre ses Belvédères et l’autre de ramasser ses caddies, on en apprend des choses tous les deux, moi et Momo. Tu vois le gros là-bas, au bar ? Je me retourne et aperçois un habitué que je croise ici souvent, gros, genre fainéant. — Eh bien, continue René, ce mec c’est un éducateur des rues, payé par la mairie pour servir de tampon entre les jeunes et la délinquance. Figure-toi que cette enflure c’est, en plus, le mac le plus immonde du coin. T’as envie d’une môme des HLM ou d’un p’tit chinetoque, pas besoin d’aller en Thaïlande, tu lui demandes. Quoi encore ? Ah oui ! Le directeur du magasin, que t’as vu tout à l’heure. Eh bien sa secrétaire, celle qui se prend pour la première dame de France, c’est sa belle-sœur, la sœur de sa femme. Il l’a embauchée pour pouvoir la tripoter ou se faire s***r toute la journée. — C’est pas rare, ça… — Peut-être mais tu le savais, toi ? Non, il faut vivre ici à temps plein pour se rendre compte de ces petits détails. Tiens, une anecdote, une vraie : avant on avait deux générations de caddies, les vieux avec les poignées en ferraille, souvent rouillées et froides comme la mort, et les nouveaux, inoxydables avec les poignées plastifiées. Il y avait une vieille qui me faisait chier chaque matin pour que je lui dégotte un chariot ancien. Elle me prenait pour un voiturier, la mémé. Du jour où le directeur a fait mettre au rebut son parc de chariots déglingués, elle n’a plus jamais remis les pieds ici. Tu vois comme les gens sont cons parfois… souvent même. Et Colette ? Tu la connais, toi, Colette ? Tu peux pas la connaître, elle est caissière à mi-temps, même pas, et fait partie de la brigade du soir. C’est pas ton heure… Effectivement, et en plus il connaît les horaires des usagers. — Colette, si tu veux savoir, elle est multimillionnaire. Tout le monde le sait mais elle pense que son boulot de caissière c’est sa meilleure garantie antiagression. Qui irait cambrioler chez une caissière d’Interpascher qui touche un demi-Smic ? À ma connaissance c’est la seule caissière de France qui cotise à l’ISF. Mine de rien, à l’écouter comme ça, je m’aperçois qu’il a fallu cette bombinette de merde pour que je lie connaissance avec des gens que je croise chaque matin sans même les apercevoir. Cette prise de conscience m’horrifie. Quelle époque ! Pendant que je philosophe intérieurement, René le caddie-man continue tout en sifflant, d’un trait, son crème. — Dis donc, c’est pas l’tout, mais les chariots y vont pas s’ranger tout seul. Et puis si le dirlo me voit ici à cette heure il risque de me péter une durite. — T’en fais pas, le dirlo, comme tu dis, il doit encore servir d’os au commissaire. — T’as raison… et puis je me demande si j’aurais pas intérêt à aller aux flics parce que, fatal, les filles vont bien dire qu’on était trois à leur surprise-partie. Je voudrais pas que les poulets s’imaginent que je cache quelque chose. — Ça vaudrait mieux, en effet. D’autant que le commissaire va sûrement mal digérer de t’avoir éjecté. Tu te rends compte, la faute professionnelle, virer le principal témoin valide du seul fait divers de l’année qui va le catapulter à la une des journaux du 9-4 ! — Et puis comme ça, je saurai où ils ont mis Momo. Du coup, j’irai le voir, ce soir, à l’hosto. Si tu veux on y va ensemble, comme t’as une bagnole… Qu’est-ce que tu fous aujourd’hui ? T’as une enquête sur le feu ? — Non, mais j’ai un rencard avec une vieille qui veut je ne sais pas quoi. Après, comme tous les mardis, je vais déjeuner chez ma mère. Ça, tu le savais pas, hein ? — Ben non… et pour Momo, tu viens ? — OK ! Si tu veux on se retrouve ici, ce soir, à dix-huit heures. — À six heures ? T’es ouf ou quoi ? J’termine à dix plombes, et encore… on ferme à dix plombes. Le temps que je termine, il est facile la demie. — Et tu crois que c’est une heure pour aller visiter un manchot à l’hôpital ? — T’inquiète, mec ! S’il est à Bicêtre, comme je le crois, j’ai mes entrées là-bas. — Ben d’accord, à ce soir dix heures trente, devant l’entrée principale parce que le bistro sera fermé.
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