Chapitre 1 Mörs-1

3118 Words
Chapitre 1 Mörs Luzian cravacha sa monture ; le trio avait du retard et la nuit menaçait de les prendre de vitesse. Quelle imprudence que de s’être attardés ainsi dans le Jaegerthal ! Ce lieu maudit avait failli avoir raison d’eux ! Que dirait le Maître si le travail n’était pas achevé et qu’ils rentraient tardivement au château ? Luzian fouetta impitoyablement la croupe de sa monture. Ce geste lui remémora une fois encore l’effroyable vision qui le hantait depuis des années : ce bras qui s’était abattu impitoyablement sur le dos de sa compagne, cette belle religieuse qu’il avait sauvée et dont il avait jadis organisé la fuite. Anna ! Anna que, dès le premier regard, il avait aimée… En cette année 1483, Luzian était alors Priester dans la Paroisse de Sankt-Vitus, attaché à la Cathédrale Sankt-Vitus de Mönchengladbach. Sa charge ecclésiastique l’amenait à superviser le Carmel de Mörs, dans la région de Duisburg, Mörs étant alors la capitale de cette importante Principauté. C’est là que se joua à l’époque l’affaire qui nous occupe. Il me fallut bien du temps, des années plus tard, pour en démêler l’écheveau et en reconstituer le déroulement. Le Père Luzian fut un jour appelé par la Mère Abbesse du Carmel de Mörs afin d’examiner le cas d’une de ses carmélites, sœur Hildegard. Cette dernière avait été confiée par sa famille au Carmel de Mörs, alors qu’elle venait de perdre père et mère au cours d’un des épisodes sanglants du conflit qui opposait les Chevaliers Teutoniques au pouvoir des Duchés. A peine âgée de quatorze ans, elle était d’une nature passionnée qui la prédisposait aux excès de toutes sortes. La brusque disparition de ses parents la rendit plus entière et plus tenace encore que par le passé, et le couvent n’améliora pas les choses, contribuant inévitablement à brimer sa personnalité. En désespoir de cause, Sœur Hildegard se réfugia dans le mysticisme et se voua au souci exclusif des autres, cultivant l’oubli de soi jusqu’au sacrifice fanatique de sa personne. Le Carmel de Mörs traversait alors une crise profonde. Pétri des idées réformatrices de Jean Soreth, le Carmel voyait s’affronter en son sein les partisanes d’une Règle plus rigoureuse - au nombre desquelles figurait la Mère Abbesse du Couvent - et les adeptes d’une vie monastique aux contraintes assouplies, basée sur un accommodement avec la Règle alors en vigueur. Pater Luzian était de ceux-là. Mais les germes de l’œuvre de Jean Soreth, définie dans son admirable "Expositio paraenetica", commentaire sur la Règle du Carmel, se répandaient comme une traînée de poudre, et le Couvent de Mörs ne fut pas épargné, que du contraire ! Sœur Hildegard et ses compagnes buvaient avec enthousiasme les paroles de leur zélateur. Dans leur enseignement, chaque chose retrouvait enfin sa place, et Sœur Hildegard y puisait un sens nouveau à sa recherche insatiable de la paix et de l’amour au travers de son union à Dieu. "S’occuper de Dieu, qu’est-ce autre chose que de jouir de Dieu ? De la cellule au ciel, il n’y a pas une route longue si difficile pour l’âme qui fait oraison ou qui sort de son corps par l’extase," affirmait Saint-Bernard dont les enseignements avaient lumineusement ensemencé le cœur de la sœur. Peu à peu, Sœur Hildegard fut amenée à voir en sa cellule " le lieu saint où le Seigneur et sa servante pouvaient s’entretenir en secret, comme deux amis. Son âme pure pouvait s’y unir à Dieu, comme l’épouse s’unit à son époux dans le secret de la chambre nuptiale. " Les préceptes nouveaux de Jean Soreth, sur lesquels il institua les Carmels féminins, agitaient l’esprit de Sœur Hildegard, toujours avide du plus grand dépassement de sa personne. " Pour habiter votre cellule en toute sécurité, vous avez trois gardiens : Dieu, votre conscience et votre Père spirituel. Vous devez la piété à Dieu auquel vous vous êtes consacré tout entier ; vous devez honneur à votre conscience devant laquelle il vous faut rougir de pécher ; vous devez obéissance de la charité à votre Père spirituel, auquel il vous faut recourir en toutes choses. Pour mener la vie solitaire, que chacun ait donc une cellule séparé… Qu’il y ait une cellule extérieure et une cellule intérieure ; une cellule extérieure, c'est-à-dire la demeure où votre âme demeure avec votre corps ; une cellule intérieure dans votre conscience dans laquelle le Dieu de tout votre être intime doit demeurer avec votre esprit. (…) Aimez donc votre cellule intérieure, aimez aussi votre cellule extérieure et cultivez chacune d’elles. " Dans son cheminement, Sœur Hildegard cherchait infatigablement à parfaire son union à Dieu et à se libérer des contingences du monde par la voie libératrice de l’extase. Le Père Luzian, délégué de sa paroisse par le Prince-Evêque de Duisburg, s’était imposé d’emblée comme le Père spirituel de la nouvelle congrégation. C’est en cette qualité qu’il arriva un beau jour de 1483 au Carmel de Mörs, à la demande expresse de la Mère Abbesse. Celle-ci requérait le Père Luzian afin qu’il examinât le cheminement spirituel de plusieurs Carmélites, parmi lesquelles se trouvait Sœur Hildegard. Les entretiens eurent lieu dans le cadre austère du parloir, aucune des parties n’ayant la possibilité de se voir, celles-ci étant rigoureusement séparées par une cloison de planches disposées de manière à ne laisser passer que le seul chuchotement des voix. La clôture empêchait physiquement les nonnes de sortir de l’enceinte du Carmel et de s’en échapper. De même, dans le parloir, il était impossible aux rares visiteurs d’entrevoir quelque religieuse que ce fût. Cloisons, guichets, barreaux, verrous et chaînes garantissaient leur total isolement. Ce dispositif avait d’ailleurs été voulu et renforcé par les Carmélites elles-mêmes. Pater Luzian entendit chacune d’entre elles. D’emblée, ce furent les déclarations de Sœur Hildegard et de Sœur Walpurgis qui l’intriguèrent, puis retinrent toute son attention, confirmant du même fait les soupçons de la Mère Abbesse. Les idées des deux sœurs semblaient s’accorder pleinement : l’union à Dieu prenait dans leur esprit une dimension inquiétante, pleine de l’exaltation d’une mystique échevelée au travers de laquelle Pater Luzian reconnut sans l’ombre d’un doute l’odeur sulfureuse de la Magia Sexualis. Le Père n’était pas sans s’intéresser aux idées nouvelles et il avait eu connaissance des théories de Jean Anuller et de Basile Valentin et, par le fait même, de la Magia Sexualis. Derrière la paroi de planches et son système rigide de grilles et de guichet, le Père Luzian entendit la voix sauvagement rauque de Sœur Hildegard, une voix âpre, aux inflexions passionnées, gutturales et pourtant envoûtantes. Les circonvolutions de cette voix ne tardèrent pas à l’intriguer tout d’abord, puis finirent par le subjuguer. Fasciné, il écoutait l’extravagance de ce trop-plein d’amour qui s’écoulait en termes raffinés des lèvres mêmes de la sœur. En outre, à cette voix était associée une odeur qui n’était pas sans le laisser insensible… Une semblable exaltation s’était emparée de Sœur Walpurgis, mais cette dernière semblait davantage agitée, voire perturbée, ce qui n’était pas sans préoccuper le Père Luzian. Les images audacieuses auxquelles elle recourait pour décrire son émoi le firent frissonner plus d’une fois : ces scènes n’étaient-elles pas tirées d’inavouables secrets d’alcôves et n’indiquaient-elles pas à suffisance l’état de dérangement dans lequel se trouvait l’esprit de la pauvre nonne, pervertie par une solitude excessive ? Le Père Luzian en fit un rapport détaillé à la Mère Abbesse, mais il s’abstint curieusement de charger Sœur Hildegard. Il se contenta de désigner nommément Sœur Walpurgis comme étant la fauteuse de trouble, vu que le danger de contagion allait grandissant. La Supérieure décida d’admonester sa servante lors de la prochaine séance du Chapitre. Le soir suivant, après Complies, les sœurs furent appelées au Chapitre général et Sœur Walpurgis eut à subir toute la rigueur de la Règle, puisqu’elle fut enfermée sept jours durant dans sa cellule, avec de l’eau pour toute nourriture. En outre, elle dut endosser le cilice de la pénitence, ce corsage si étroit qu’il permettait à peine de respirer, et si rugueux qu’il écorchait la peau au moindre mouvement. La pauvre sœur était en grande agitation et poussait de pitoyables gémissements. Sœur Hildegard, sa voisine de cellule, en fut troublée au point de vouloir à tout prix compatir à la souffrance de sa compagne et d’effectuer plusieurs tentatives pour communiquer avec celle-ci, bravant ainsi l’autorité de la Supérieure, ce qui constituait une entorse grave à la Règle et plus particulièrement au vœu d’obéissance. Alors que le Couvent tout entier dormait à poings fermés, Sœur Hildegard s’efforça du dehors de réconforter l’infortunée par ses bonnes paroles. Les nuits succédèrent aux nuits. La complicité entre les deux sœurs s’accrut peu à peu. La pauvre sœur passait de l’abattement à l’agitation, et se répandait en amers reproches sur ses compagnes qui n’avaient à aucun moment intercédé en sa faveur. C’est alors que la Mère Abbesse décida de déplacer Sœur Walpurgis et de l’isoler dans une resserre obscure située au sous-sol. La Supérieure avait-elle suspecté quelque chose ? Les entretiens nocturnes des deux sœurs avaient-ils été dénoncés par quelque voisine ? Rien ne transpira. A l’audition de la sentence, Sœur Walpurgis se sentit défaillir : elle s’écroula sur le sol où elle demeura inanimée durant un long moment, sous l’œil torve de la Mère Abbesse dont le regard cruel toisa ses servantes. La congrégation était plongée dans une muette stupeur. Seule Sœur Hildegard eut le courage de s’interposer, ne pouvant davantage contenir son emportement contre la décision inique de la Supérieure. La Mère Abbesse foudroya la rebelle du regard et lui intima par trois fois l’ordre de se soumettre, mais celle-ci, aveuglée par sa révolte, refusa tout net d’obéir. Il fut entendu que le différend serait examiné au plus tôt par le Père Luzian et que, d’ici là, Sœur Hildegard serait, elle aussi, isolée dans sa cellule et privée de nourriture. En outre, une ceinture cloutée lui fut passée autour de la taille afin de l’exhorter à la mortification. Sept jours se succédèrent à nouveau. Les supplications de Sœur Walpurgis s’élevaient du sombre tombeau où elle dépérissait lentement. L’isolement qui frappait Sœur Hildegard conforta celle-ci dans sa volonté d’utiliser la souffrance pour rejoindre l’époux céleste qui lui avait été promis à son entrée au couvent. Le Père Luzian arriva enfin. Il entendit longuement la Supérieure et confessa ensuite les deux infortunées. Cette confession fut pour le Père une nouvelle occasion d’entendre la voix de Sœur Hildegard, cette voix qui l’intriguait et qu’il s’était pris à aimer pour sa sauvagerie contenue et sa trouble sensualité. Et puis, il y avait ce parfum sensuel qu’elle dégageait, et qui l’appelait violemment. Sa qualité de directeur de conscience valait au Père Luzian le privilège de pouvoir se montrer tout à la fois ferme et néanmoins humain, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à la Supérieure, puisqu’elle adressa un rapport détaillé à son Evêque. L’affaire devenait embarrassante. Il n’était évidemment pas question d’adoucir la peine prononcée par la Mère Abbesse. Cette peine serait simplement remise en question par la nouvelle autorité qui serait désormais chargée de diriger la congrégation. Des contacts allaient être pris à cet effet entre l’Evêque et les Dominikaners… Les deux sœurs connurent alors un isolement plus relatif, et une frugale nourriture leur fut consentie. Deux semaines s’écoulèrent ainsi jusqu’au jour où le Père Luzian débarqua au Carmel en compagnie d’une religieuse toute voilée de noir. Cette nouvelle sœur avait été auparavant intronisée Supérieure générale du Couvent. Le Père Luzian profita de sa venue pour entretenir les religieuses du principe fondamental qui préside à la vie des Carmélites, à savoir l’enfermement librement accepté, et même désiré, comme prélude à l’union à Dieu. Car, ainsi que le dit Saint-Bernard, " La cellule ne doit jamais être un lieu où l’on s’enferme par nécessité, mais elle doit être la demeure de la paix. Il y a de ce fait un grand rapport entre la cellule et l’habitation céleste. De même qu’il y a un lien de parenté entre les termes cellule et ciel, il y en a aussi pour la piété. La cellule, en effet, entretient le fils de la grâce, le fruit de ses entrailles ; elle le nourrit, et l’embrasse, elle le conduit à la plénitude de la perfection et le rend digne de converser avec Dieu. Souvent l’âme fidèle s’y unit avec le vrai Dieu, comme l’épouse avec son époux. " (2) Ces sentences proférées par Saint-Bernard et rapportées par Jean Soreth, impressionnèrent vivement la congrégation. Le Père Luzian tint en outre à exhorter personnellement les deux sœurs qui avaient semé le trouble dans la congrégation. Même si celles-ci avaient pu réintégrer leurs cellules, elles n’en continuaient pas moins à subir toutes les rigueurs de la Règle, et le Père Luzian pouvait facilement imaginer les convulsions qui devaient tourmenter leurs âmes. Leur état de faiblesse l’inquiétait d’autant plus qu’il percevait bien la nature du danger qui menaçait les deux nonnes : l’esprit du Mal n’aurait guère de difficulté à s’acharner sur ces proies faciles, en dépit d’une résistance qui forçait l’admiration. Mais plus encore, ce furent les modulations rauques de la voix de Sœur Hildegard et son odeur sensuelle qui saisirent le Père Luzian et lui étreignirent violemment le cœur. Cette voix aux accents éraillés et aux inflexions rudes tenait des propos d’une bien sauvage sensualité : ne préconisait-elle pas une union de l’âme, du cœur et même du corps avec Dieu ? Une telle croyance frisait l’hérésie ! Mais cette voix recelait en elle tant de sensualité et de persuasion qu’elle avait fini par submerger le Père Luzian. Elle s’unissait insidieusement à la tonalité voilée et suave de la voix du Père Luzian qui, par opposition, s’efforçait d’apporter le réconfort de la Foi. Pourtant, l’affirmation de cette certitude masquait le profond trouble qui l’avait envahi : qui pouvait en effet se cacher derrière cette voix de moniale ? Cette question vagabondait dans l’esprit du Père alors même qu’il exhortait ses " filles en Dieu Tout Puissant " à réintégrer le droit chemin, si bien qu’il leur promit d’intervenir auprès de la nouvelle Supérieure pour qu’elle veuille bien adoucir leur peine, mais sans toutefois se faire beaucoup d’illusions… Le soir venu, quand le Chapitre fut convoqué pour la première fois par la nouvelle Mère Abbesse, Sœur Katharina, les nonnes durent bien se rendre à l’évidence : les Dominikaners avaient placé à la tête de leur Couvent une nouvelle Abbesse qui se conformerait entièrement à leur conception traditionaliste de la Règle : ils entendaient visiblement que soit rétablie, dans toute sa rigueur, la stricte observance à la Règle du Carmel ! L’Abbesse elle-même n’était-elle pas en recherche d’un renouveau de l’Ordre s’inscrivant pleinement dans la voie d’un retour aux sources du monachisme, tel que le définissaient ses Pères fondateurs, Saint-Bernard, Saint-Benoît et même Saint-François ? Selon elle, il était grand temps de renouer non seulement avec un idéal de pauvreté radical, tel qu’établi par Saint-Simon Stock, mais aussi avec le principe de réclusion délibérée, tel qu’initié par Berthold de Calabre et approuvé par Sa Sainteté le Pape Honorius III à l’époque de la lutte contre l’hérésie Cathare. Le Père Luzian, qui avait eu l’occasion de converser durant le voyage avec la Mère Abbesse, fut étonné de l’entendre déclarer publiquement qu’elle comptait rétablir la plus inflexible rigueur afin d’éloigner le spectre de l’apostasie dont l’ombre menaçait le Couvent. Il reconnut, dans les idées qu’elle embrassait, les préceptes qui dérivaient en droite ligne des recherches entamées par les Vaudois, les Cathares et Jan Hus. Mais le temps leur avait donné de nouvelles orientations et l’esprit actuel était à un renforcement de l’austérité dans la vie quotidienne des Ordres, à commencer par le noviciat. La congrégation approuva unanimement. Les novices n’ayant pas voix au Chapitre, ne purent que se soumettre. Ainsi va la vie d’une congrégation : obéissance à la Règle, obéissance à la Supérieure, et obéissance à Dieu. Obéir ou partir, tel était le dilemme qui s’offrait aux candidates au noviciat. Mais dans le cas de Sœur Hildegard, ce dilemme n’existait pas, puisque celle-ci avait été vendue à la congrégation par sa famille. Seule lui restait le devoir d’obéissance, une obéissance qui lui était devenue de plus en plus insupportable. Ce soir-là, le Chapitre se termina plus tard que d’habitude, car la Mère Abbesse voulut prendre le temps de détailler ses décisions et de les ponctuer de silences et de prières. Après quoi, d’une voix grave, elle intima à Sœur Hildegard et à Sœur Walpurgis l’ordre de s’agenouiller devant elle et de b****r son anneau en signe de soumission, puis de parcourir à genoux les différentes stations du Chemin de la Croix se trouvant dans l’abbatiale. Les deux sœurs furent menées en procession jusque là, accompagnées du chant de repentir des moniales. La Mère Abbesse entreprit alors de leur faire la lecture de la Règle, pendant qu’avançaient misérablement les deux coupables dont les genoux furent bientôt bleuis par la rudesse des dalles de pierre. La Supérieure leur avait en outre infligé la peine d’avoir à porter d’une main le crucifix en rappel de la Passion de Notre Seigneur et, de l’autre main, un crâne en rappel de l’insignifiance de toute vie humaine. Sœur Walpurgis ne tarda pas à se traîner lamentablement, balançant la tête en tous sens. Lorsqu’elle chancela subitement, Sœur Hildegard la rattrapa de justesse, abandonnant crucifix et crâne afin d’aider sa compagne. Pliée en deux, Sœur Walpurgis sanglotait sous la douleur qui irradiait tout à la fois de ses membres et de ses hanches où l’odieux cilice avait laissé d’affreuses cicatrices. La Mère Abbesse se tut et observa d’un œil sévère ses deux servantes prostrées sur le sol. Sœur Hildegard, les larmes aux yeux, se traîna jusqu’à ses pieds pour implorer son pardon et la supplier de mettre un terme à l’odieuse pénitence, mais la Supérieure resta imperturbable alors que les yeux de toutes les moniales étaient concentrés sur elle. Tant que durèrent leurs sanglots, la Mère Abbesse se refusa à broncher. Le silence revint enfin. Les deux sœurs restaient là, agenouillées à même le sol, humiliées et abandonnées face à l’assemblée. Résignées, elles entendirent l’Abbesse leur lancer sèchement une ultime admonestation tandis qu’elle leur tendait le bras, leur offrant son anneau à b****r. Une main sèche et noueuse, sur laquelle irradiait faiblement un anneau d’argent orné de cette devise latine : " Submissio porta ecstasis. La soumission est la porte de l’extase. " Dans un silence accablant, Sœur Hildegard s’avança et baisa l’anneau, mais Sœur Walpurgis, qui était incapable de se traîner jusqu’aux pieds de la Supérieure, demeura sur place, ce que celle-ci interpréta comme un refus de se soumettre. Il n’en fallut pas davantage pour que la Supérieure énonçât sa décision : les deux sœurs seraient dès le lendemain déférées devant leur confesseur afin que fut écarté de la congrégation tout danger d’apostasie ! Alors que les soeurs s’éloignaient silencieusement afin de rejoindre leurs cellules et d’y prier pour leurs compagnes égarées, les deux infortunées se mirent à pleurer à chaudes larmes. La Mère Abbesse gardait la tête penchée, le menton contre la poitrine, dans une attitude de recueillement. Elle attendit que fût partie toute la congrégation pour relever enfin la tête et ses yeux s’abîmèrent dans l’image compatissante du grand Christ en Croix qui trônait au fond de l’abbatiale. Le Mysterium Crucis… Un Christ en bois de chêne aux traits profondément excisés afin de souligner la souffrance du Fils de Dieu livré en sacrifice pour le rachat des péchés des hommes. La contemplation de la Croix lui procura l’apaisement qu’elle recherchait. La Supérieure soupira de compassion pour l’être pitoyable que le sculpteur avait représenté tout convulsé, les muscles tendus sous l’effort, et le corps sillonné de traînées sanguinolentes. Ce corps supplicié jetait le trouble dans son âme, exaltant en elle une soif inextinguible de repentance et d’austérité. Certes, elle prenait grand soin de mortifier régulièrement son corps, ce temple de Dieu, mais était-ce bien suffisant ? Certainement pas, pensait-elle, puisque les tentations continuaient à l’assaillir et qu’au-delà des ans elle conservait le souvenir de cette seule et unique étreinte qu’elle avait connue alors que, pucelle encore, elle s’était donnée à un apprenti de son village qui avait bien su la prendre par ses belles manières et ses jolis discours pour, quelque temps après, l’abandonner à elle-même. De cette triste expérience, elle avait tiré rancœur et peur instinctive de toute intimité, mais gardait, enfouie en elle, une fascination trouble pour le langage mystérieux de l’amour charnel, même si celui-ci lui semblait une prière imparfaite adressée au Créateur, puisqu’il ne parviendrait jamais à extirper les êtres humains des vicissitudes de l’existence terrestre.
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