Chapitre 1 Mörs-2

3003 Words
Après cette malheureuse expérience, Sœur Katharina s’était d’abord consacrée à la charité, cet amour plus vaste encore, mais l’étendue de la misère humaine avait fini par la décourager et elle s’était réfugiée dans la prière personnelle et le face à face avec Dieu. A présent elle voyait, dans sa mission à la tête de la congrégation, l’occasion unique de cette fusion totale avec Dieu, à laquelle son cœur n’avait cessé d’aspirer. La Mère Abbesse s’imposa de rester agenouillée face à la Sainte-Croix jusqu’à ce qu’elle n’en pût plus. Ses lèvres murmuraient les prières qui devaient la conforter dans ses résolutions : il lui fallait tout d’abord remettre les deux dissidentes dans le droit chemin, en accroissant la contrainte qui pesait déjà sur leurs épaules. Après quoi, une sanction adoucie pourrait leur être appliquée, et les choses rentreraient dans l’ordre. Elle pensa d’emblée à s’appuyer sur l’aide du Père Luzian : ce religieux, étranger au Carmel, pouvait jouer le rôle d’intermédiaire et conduire les deux rebelles à se ressaisir. Il ne resterait plus, en définitive, qu’à augmenter le poids de la Règle sur l’ensemble de la congrégation pour faire courber ces échines rétives. L’Ordre disposait de tout un registre de moyens de contrainte auquel il était loisible de faire appel dans des circonstances ou pour des faits exceptionnels. Ces points, inclus dans la Règle, étaient codifiés par celle-ci. La période du Carême n’était-elle pas exemplaire à cet égard ? En effet, à l’époque du Carême, une stricte mortification était journellement pratiquée par les Carmélites. Elle consistait en port du cilice, de jour comme de nuit, et en auto application de la discipline, ce petit fouet dont se fustigeaient les religieuses afin de repousser les tentations de la chair. Le calme de la nuit vint sceller ces considérations. Les nonnes purent s’endormir enfin, même si leurs rêves furent hantés par la violence de la scène vécue ce soir-là dans la froide abbatiale. Le Père Luzian, qui avait jusqu’ici été tenu à l’écart de cette pénible affaire, avait été hébergé à l’auberge des pèlerins située à l’extérieur de la clôture. Dès Matines, la Mère Abbesse fit sonner par trois fois la cloche du Carmel. Au tintement particulier de celle-ci, la congrégation sut qu’il lui fallait immédiatement se rassembler dans la salle du Chapitre. Les bures s’agitèrent en tous sens et bientôt toutes les nonnes retinrent leur souffle. Sur leurs visages se reflétaient componction et humilité. Seuls deux visages tranchaient sur cette belle harmonie : Sœur Walpurgis et Sœur Hildegard semblaient comme enveloppées dans une aura extatique, ce qui impressionna vivement l’assemblée. La Mère Abbesse n’était pas seule ; un prêtre l’accompagnait. Pour la première fois, il était donné à chacune des religieuses de contempler le visage du Père Luzian, le confesseur de la congrégation ! - Mon révérend Père, voici les deux sœurs au sujet desquelles il nous faut statuer, chuchota la Mère Abbesse à l’oreille du Père Luzian. En dépit de mes appels, ces deux brebis égarées persistent dans leur attitude. Peut-être obtiendrez-vous quelque résultat en les exhortant personnellement au repentir et en leur permettant de s’attirer les grâces du Tout Puissant par la bénédiction que vous voudrez bien leur accorder ? - Soyez rassurée, ma Mère, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour sauver ces âmes, lui souffla le Père Luzian en scrutant les visages des deux coupables. La Mère Abbesse toisa l’assemblée et ordonna aux deux rebelles de s’avancer. Elle entreprit aussitôt de les haranguer : - Mes sœurs, fit-elle à l’adresse des deux fautives, réjouissez-vous, car il vous sera accordé le pardon de vos péchés. Dieu le Père Tout Puissant vous accueille dans sa grâce et vous appelle à revenir vers Lui. Vous qui étiez égarées et livrées aux tentations du Malin, Il vous reçoit dans Son sanctuaire et vous permet de L’approcher afin de vous unir à Lui. Mais au préalable, il vous faut confesser vos péchés à libérer vos cœurs. Puis, se tournant vers le Père Luzian : - Mon Père… Et le Père Luzian d’admonester les deux brebis égarées. Après quoi il leur demanda si elles avaient quelque chose à dire pour leur défense. Mais l’aveuglement dans lequel se trouvaient les deux religieuses les avait depuis longtemps privées de tout discernement, si bien qu’à la question de savoir à qui d’entre leur Supérieure et leur divin époux elles se disaient désormais prêtes à obéir, elles avaient déjà déclaré sans ambages avoir voué leur existence et leur amour exclusif à Dieu, et que c’était avant tout à Son autorité qu’elles se soumettraient en toute conscience. La Mère Abbesse s’était plu à rapporter cette réponse au Père Luzian, en soulignant qu’une fois encore ses pupilles avaient laissé passer l’occasion de s’amender ! D’ailleurs, l’attitude des deux sœurs ne suffisait-elle pas à étayer ce constat ? Leurs yeux humides ne cherchèrent même pas à implorer le réconfort du Père. Non, à présent elles attendaient, résignées, face à l’autorité qu’incarnait le Père Luzian. Lorsqu’il les pria de se justifier, celui-ci se heurta à un inexplicable silence, et c’est en frémissant qu’il se résigna malgré tout à leur accorder sa bénédiction. Il savait pertinemment ce qui attendait les deux infortunées, mais assurément, qu’aurait-il pu faire d’autre pour elles ? Leur comportement ne manquait pas de le contrarier : à vrai dire, il avait quelque peu appréhendé cette confrontation, sachant trop combien il lui serait difficile de ne pas dévisager trop complaisamment les deux coupables ! Par-dessus tout, il craignait de se trahir auprès de la Mère Abbesse dont il redoutait qu’elle ne devinât que la seule chose qui lui importait vraiment était de déterminer à laquelle des deux sœurs appartenaient cette voix et cette odeur si particulières qui l’avaient tant fasciné. Après ces admonestations publiques, la Mère Abbesse donna ses instructions pour que les deux récalcitrantes fussent tondues et débarrassées de leurs sandales, et que cheveux et sandales fussent brûlés. Elle entendait par là soumettre les deux infortunées à une suprême humiliation. Pour le Père Luzian, ce fut une douloureuse épreuve puisque parmi ces deux religieuses se trouvait celle dont la voix le tenaillait intimement et qu’il n’avait pas encore réussi à identifier. Aussi, en désespoir de cause, proposa-t-il à la Mère Abbesse que chacune d’entre elles récitât les Psaumes pénitentiaux, suggestion que l’Abbesse approuva aussitôt. Quelle ne fut pas la satisfaction du Père Luzian en entendant alors Sœur Hildegard débiter ceux-ci d’une voix rude et éraillée qu’il reconnut directement. Son visage correspondait à merveille à l’idée qu’il s’en était faite. Son cœur s’emplit de compassion… Mais la Mère Abbesse entendait ne pas en rester là : - A genoux, toutes les deux ! lança-t-elle à l’adresse des deux réfractaires. Elle désigna ensuite quatre sœurs auxquelles elle donna un anneau de fer qu’elle extirpa d’une boîte garnie de velours cramoisi qu’elle avait emportée avec elle et dit d’une voix vibrante d’émotion : - Seigneur Tout Puissant, accueille favorablement le don que te font Tes deux pupilles : elles T’offrent leurs corps et leurs âmes et s’enchaînent à Toi pour mieux T’appartenir. Accorde-leur la grâce de s’unir à Toi et de connaître ainsi l’extase qu’elles répandront sur notre congrégation par une vie de souffrances et de prières. Oui, ces deux dissidentes serviraient d’exemple de l’austérité nouvelle que la Mère Abbesse entendait implanter dans le couvent ! Le retour à la stricte observance de la " Regula Carmelitana " était à présent consacré. L’humiliation infligée aux deux nonnes transperça le cœur du Père Luzian, et l’émoi saisit l’assemblée : cette rigoureuse application de la Règle était si brutale… Les quatre sœurs désignées pour accompagner les fautives eurent elles aussi toutes les peines du monde à obéir sans faiblir ; n’osant broncher, elles tenaient la tête obstinément baissée et les yeux fixés sur le sol. Dans une attitude de servile abandon, elles s’apprêtaient à appliquer docilement les anneaux qui flétriraient à jamais les membres de leurs deux compagnes dont elles évitèrent soigneusement les yeux brouillés de larmes. - Allez ! Un silence oppressant parcourut l’assemblée. Le Père Luzian se mordit cruellement les lèvres pour ne pas s’interposer. Ses yeux enveloppèrent Sœur Hildegard que sa prière muette encourageait à soutenir vaillamment l’épreuve. Mais la tension fut trop forte : il baissa les yeux puis se hasarda à suivre Sœur Walpurgis qui commençait à s’agiter. L’Abbesse émit un bref : - Passez lui les anneaux ! Immédiatement Sœur Walpurgis se retrouva pieds et poings immobilisés. Les anneaux glissèrent aussitôt aux poignets et aux chevilles de l’infortunée, un petit ergot permettant de les ajuster étroitement. - Serrez plus fort ! La Mère Abbesse s’approcha de Sœur Walpurgis et la força à baisser la tête en un signe de soumission. Entre deux sanglots, Sœur Walpurgis supplia la Mère Abbesse de lui épargner les meurtrissures qui lui étaient infligées, mais rien n’y fit ; la Supérieure entreprit de sceller elle-même chacun des anneaux. Affolée, Sœur Walpurgis sanglotait tandis que son esprit s’égarait en divagations : - Jésus, mon bel amant, regarde-moi et aie pitié de moi ! Père, ne m’abandonnez pas ! Père, éloignez de moi cette coupe de souffrance ! La Mère Abbesse était blême. Quant au Père Luzian, il avait pudiquement détourné les yeux, et s’absorbait dans la récitation de quelque prière… - Vous blasphémez, Sœur Walpurgis… ! C’est intolérable ! lança, courroucée, la Mère Abbesse. Une sœur s’efforça d’appliquer ses mains sur la bouche de l’infortunée, mais celle-ci la mordit cruellement et se répandit en invectives contre la Supérieure : - Vous ne me rendrez pas muette, ma Mère ! Regardez comme je puis encore appeler mon époux : Seigneur, secourez-moi ! Ayez pitié de moi, Dieu de miséricorde ! La Mère Abbesse faisait de visibles efforts pour garder son sang froid. Excédée, elle lança : - Ramenez-la dans sa cellule, cela suffit ! Nous aviserons ce soir du châtiment qu’il conviendra d’infliger à cette misérable relapse. La sœur fut littéralement traînée jusqu’à sa cellule. Restait Sœur Hildegard qui, prostrée, se confondait en d’humbles repentirs : - Pardonnez-moi, ma Mère. Je suis votre humble servante. Puis, tournant son visage défait vers le Père Luzian : - Mon Père, par pitié, entendez ma confession. Je ne veux pas rester ainsi souillée par mes péchés. - Cela suffit, intervint sèchement la Mère Abbesse. Qu’on lui mette les fers ! Le Père Luzian entendra votre confession sitôt que vous aurez fait acte de soumission. Le Père Luzian se contenta d’acquiecer. Devant lui était agenouillée cette sœur qui, sans oser l’avouer, implorait sa protection. Elle lui sembla tout à coup si émouvante dans sa fragilité et sa jeunesse… Certes, les décisions de l’Abbesse étaient sans appel et il n’en remettait pas en question l’impérieuse nécessité, mais la nature même de la sanction lui faisait mal, comme si son cœur lui dictait d’ouvrir grands les bras et d’accueillir Sœur Hildegard pour lui offrir sa compassion. Sœur Hildegard pressentit-elle cet élan de générosité ? Toujours est-il qu’elle releva la tête et que ses yeux rencontrèrent ceux du Père. Son chaud regard la rassura. Il battit des cils, troublé. " Sois forte," pensa-t-il en lui-même. "Sois forte et courageuse. Soumets-toi tant qu’ il est temps encore ! " Les yeux de Sœur Hildegard allèrent à ses poignets puis revinrent se poser dans le regard compatissant du Père. Elle y puisa la force de supporter cet outrage fait à sa chair et cette humiliation imposée à son esprit. Car elle n’ignorait pas que ces anneaux allaient désormais marquer sa chair pour longtemps et qu’ils lui infligeraient une constante mortification. Seules les esclaves et les catins étaient ainsi avilies aux yeux de tous. Des mains enserrèrent ses chevilles. Elle ne leur opposa pas la moindre résistance. Elle eut toutes les peines à contenir des sanglots qui s’étouffèrent dans sa gorge. Pourtant de grosses larmes chaudes roulaient déjà sur le visage qu’elle présenta au Père Luzian. Intimidé, ce dernier baissa les yeux en se rapprochant pour l’absoudre. - Ego te absolvo, murmura-t-il en appliquant de petits signes de croix à l’aide de son pouce sur le front, la poitrine, et les épaules de l’infortunée. Pour Sœur Hildegard, ces signes de croix semblèrent une caresse d’une tendresse infinie. D’un signe de la main, la Mère Abbesse fit relever Sœur Hildegard. L’infortunée regarda ses poignets et ses chevilles, songeant en elle-même qu’à présent elle était semblable à un animal, condamnée à vivre enchaînée, et qu’ainsi parée, elle devait être bien laide et indigne de paraître face à son divin amant. Elle fut enfin reconduite à sa cellule et abandonnée à son triste sort. Là, se retrouvant brusquement face à elle-même, Sœur Hildegard put se laisser aller à d’irrépressibles pleurs, pleurs qui ne cessèrent que lorsqu’elle entendit soudain frapper de légers coups au minuscule guichet. Le guichet ! Cet orifice à peine haut d’une main et large de deux, qui seul autorisait les rares communications avec ses semblables. Comment avait-elle pu s’abaisser jusqu’à accepter cela ? Le Père Luzian s’agenouilla devant le guichet. A présent, Sœur Hildegard et lui se retrouvaient seul à seul l’un en face de l’autre, tout juste séparés par une simple planche. Ils auraient pu tout à loisir se regarder et jauger leurs réactions réciproques, si ce n’était… La cloison ! La clôture ! Le guichet ! - Sœur Hildegard, confessez-moi vos péchés ! Je prie Notre Seigneur de vous considérer avec bienveillance et de vous accorder la rémission de toutes vos fautes. Amen. Et Sœur Hildegard de s’exécuter en sanglotant… Le Père Luzian, bouleversé, lui accorda la rémission de ses fautes et termina son discours par cette mise en garde : - Comme vous le savez, c’est à votre Supérieure qu’il appartient de fixer votre destinée. Aussi je vous conjure de me dire maintenant si vous vous sentez capable de poursuivre votre vie au sein de cette congrégation et d’y respecter vos vœux. Une nouvelle Supérieure vous a été donnée afin de relever la congrégation et de vous protéger contre les tentations du Malin. Car le Malin rôde autour de vous et cherche à s’emparer des âmes des plus faibles d’entre vous. Ne faiblissez pas. Soyez forte et courageuse, Sœur Hildegard, car je crains pour vous : demain soir, au Chapitre, votre Mère fixera la pénitence qui vous sera infligée durant les jours et les semaines à venir. Je crains que celle-ci ne soit rendue exemplaire dans le but de mettre un terme à la sédition que vous avez, vous et votre compagne, instillée au sein de cette congrégation et dont vous portez hélas la pleine responsabilité ! Préparez-vous donc à être rigoureusement châtiée. Mes paroles devront tout rapporter de cette confession, à l’exception de la nature-même de vos péchés qui font partie du secret de la confession. Il faudra vous soumettre, Sœur Hildegard… à moins que vous ne vous confiiez plus totalement à moi ; mon cœur brûle de vous servir, et mon âme a soif de vous prodiguer le bonheur auquel vous aspirez légitimement. Songez-y, ma chère Sœur, car je crois intimement que le moment est venu pour vous de vous ouvrir au monde. Je puis vous y aider, si vous le voulez. Réfléchissez, tant qu’il est temps encore ! En prononçant ces dernières paroles, le Père Luzian semblait sourire de compassion. Inconsciemment, Sœur Hildegard posa la main dans l’ouverture latérale du guichet… et ce sont les doigts mêmes du Père Luzian qui les effleurèrent tendrement… Le Père Luzian se retira silencieusement, laissant Sœur Hildegard plongée dans la plus grande perplexité. Les paroles du Père avaient ensemencé son cœur d’un espoir nouveau. Elle se revit quelques années auparavant, orpheline et misérable, rejetée de tous et délaissée par la Vie. Toute joie s’était retirée en elle et, lorsqu’elle fut vendue par les siens au couvent, elle avait accueilli avec soulagement cette libération de toute servitude matérielle. Elle s’était alors réfugiée dans son rêve d’union intime à Dieu, mais ce désir était jusqu’ici resté pure illusion, alors que son corps et son cœur en réclamaient avec toujours plus d’insistance la concrétisation. N’avait-elle pas naïvement cru qu’une telle union aurait dû se matérialiser dans le secret de sa cellule ? A présent que des obstacles de toutes sortes semblaient vouloir l’escamoter, cette union paraîssait lui être définitivement refusée, comme si l’Ordre s’était arrogé le droit de lui en interdire la jouissance. Son cœur palpitait déjà d’angoisse à l’idée d’être privée des trop rares occasions d’approcher son amant et de pouvoir s’unir à Lui. Non, Sœur Hildegard ne se sentait pas la vocation du martyre ! Elle refusait d’ailleurs cette idée d’avoir à se tourmenter davantage, même si tout lui rappelait d’avoir à mépriser son corps et de se préparer à chaque instant à la mort. Vivre pour mieux mourir, n’était-ce pas précisément le contraire de sa quête personnelle, à l’instar de ce que venait de lui suggérer le Père Luzian ? Assurément, ce dernier avait vu clair en elle : elle se trompait de chemin ! Elle ne voulait plus se contenter de l’image inaccessible de ce Dieu d’amour qui lui avait été promis et puis retiré. Le Père Luzian ne semblait-il d’ailleurs pas désapprouver la sentence rendue ? Lui au moins compatissait à sa douleur ! Il fallait qu’elle réfléchît à cette situation nouvelle. Sœur Hildegard contempla avec horreur les anneaux qui enserraient ses membres ; il ne lui manquait plus que les chaînes pour faire d’elle une esclave… Elle se souvint que le Père Luzian l’avait entretenue à mots couverts des dangers qui la guettaient… La nuit tomba, ensevelissant rêves et illusions. Dès l’aube, le tintement de la cloche retentit sur le couvent pour appeler les moniales à la célébration eucharistique. Les deux sœurs apparurent, escortées de leurs compagnes. La Mère Abbesse avait autorisé leur retour parmi les leurs. L’office divin commença. Une tension inhabituelle régnait parmi l’assemblée. Sœur Walpurgis se serra contre Sœur Hildegard. Etait-ce pour lui réclamer la chaleur humaine qui lui manquait si cruellement depuis son rejet par la communauté, ou était-ce pour mieux s’assurer de son affection ? Mais sans doute cherchait-elle également à se protéger des dangers qu’elle pressentait et redoutait ? L’office prit fin et la congrégation se retira silencieusement. La matinée se passa en oraisons et en travaux divers. Les tâches domestiques étaient de loin les plus nombreuses : entretien, nettoyage, réparations, cuisine, jardin, bois, transport… Des tâches plus intellectuelles requéraient un nombre limité de moniales. Parmi celles-ci, seules les plus méritantes avaient droit de travailler à la confection des livres saints. Cette activité s’effectuait dans l’espace agréable du scriptorium dont les fenêtres s’ouvraient sur la campagne qui entourait le couvent. Situé à l’étage, le scriptorium s’appuyait sur le mur de la clôture. De ses fenêtres, il était possible de voir les silhouettes trapues des bateaux tout proches qui montaient et descendaient infatigablement le cours puissant du Rhein, ce fleuve noble et généreux, source de richesse et de vie. Lorsqu’elles parvenaient à échapper à la surveillance, les religieuses contemplaient avec ravissement les équipages qui s’affairaient sur les matures, carguant les voiles et se préparant aux manœuvres d’accostage aux quais du port de Duisburg. C’était là la seule échappatoire à l’univers clos du Carmel, et pouvoir travailler au scriptorium était considéré comme une inestimable faveur. Le repas fut, comme à l’accoutumée, ponctué par la lecture de textes sacrés que, sur les conseils avisés du Père Luzian, la Mère Abbesse avait minutieusement choisis. Le psaume " O dulcissime mator" fut l’un de ceux-ci : Odulcissime amator, dulcissime amplexator Adiuva nos custodire Virginitatem nostram. Nos sumus ortae in pulvere Heu, heu, et in crimine Adae. Valde durum est contradicere Quod habet gustus pomi Tu erige nos, Salvator, Christe. Nos desideramus ardenter te sequi. O quam grave nobis miseris est Te immaculatum et innocentem Regem Angelorum imitari. Tamen confidimus in te, Quod tu desideres Gemmam requirere in putredine. Nunc advocamus te Sponsum et consolatorem, Qui nos redemisti in cruce. In tuo sanguine copulatae sumus tibi cum desponsatione, Repudiantes virum Et eligentes te Filium Dei. O pulcherrima forma, O suavissimus odor desiderabilium deliciarum, Semper suspiramus post te In lacrimabili exilio,. Quando te videamus et tecum maneamus ! Nos sumus in mundo
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