Et tu in mente nostra,
Et amplectimur te in corde,
Quasi habeamus te praesentem.
Tu fortissiumus leo rupisti caelum,
Descendens in aulam Virginis,
Et destruxisti mortem,
Aedificans vitam in aurea civitate.
Da nobis sicietatem c*m illa,
Et permanere in te, o dulcissime Sponse,
Qui abstraxisti nos de faucibus Diaboli,
Primum parentem nostrum seducentis.
O très doux amant,
O toi qui nous embrasses avec tant de douceur
Aide-nous à défendre
Notre virginité.
Nous sommes nées dans la poussière,
Hélas, hélas, et dans la faute d’Adam.
Il est très dur de résister
Au goût du fruit
Relève-nous, ô Christ, notre Sauveur.
Nous brûlons du désir de te suivre.
Comme il est difficile, pour les malheureuses que nous sommes
de t’imiter, ô Roi des Anges innocent et Immaculé !
Pourtant, nous nous confions à toi,
Toi qui désires rechercher
La pierre précieuse jusque dans la pourriture
A présent nous t’invoquons, Epoux consolateur,
Toi qui nous as rachetés sur la croix.
Dans ton sang, nous nous sommes liées à toi par des fiançailles,
Repoussant l’homme,
Et choisissant le Fils de Dieu.
O suprême beauté,
O très suave parfum des délices de nos désirs,
Toujours nous soupirons après toi
Dans l’exil plein de larmes.
Quand pourrons-nous te voir et rester avec toi ?
Nous sommes au monde,
Tu es dans notre esprit,
Nous te serrons sur notre cœur,
Comme si tu étais là.
O lion plein de forces, tu as brisé le ciel,
Tu es decscendu dans le palais de la Vierge
Et tu as détruit la mort,
Bâtissant la vie dans la cité d’or.
Permets-nous de nous allier à elle
Et de demeurer en toi, ô très doux Epoux,
Toi qui nous as arrachées de la gorge du diable,
Séducteur de nos premiers parents.
L’après-midi s’égrena lentement, comme si le couvent semblait en proie à une torpeur inhabituelle. Vêpres et Complies se succédèrent, puis la nuit ne tarda pas à tomber et, avec elle vint le Chapitre qu’avait convoqué la Mère Abbesse et que les sœurs Hildegard et Walpurgis attendaient fiévreusement.
Il faisait nuit noire lorsque la procession des carmélites pénétra dans l’abbatiale et passa sous la grande croix de bois suspendue à l’entrée du chœur. La cérémonie débuta par la confession publique des sœurs, suivie des exhortations de la Mère Abbesse et de la lecture d’une parabole tirée des Evangiles, la " Parabole du Fils prodigue ", que commenta le Père Luzian. Celui-ci insista sur les bienfaits inestimables du pardon, ce pardon qui devait nécessairement accueillir le retour au bercail de toute brebis égarée.
La Mère Abbesse entendit ce discours comme un incitation supplémentaire à la plus stricte obéissance, en restituant celle-ci dans le contexte du libre arbitre qui était laissé aux postulantes pour progresser dans leur idéal de sanctification. Le Carmel se voulait havre de paix, mais aussi lieu de pénitence rédemptrice. Son dessein était de libérer les âmes de toutes les tentations terrestres et de les élever vers Dieu.
La Mère Abbesse prononça les noms de Sœur Susannah, Sœur Cäcilia et Sœur Kristina, lesquelles durent s’avancer au milieu de l’assemblée. La Supérieure leur enjoignit alors de se mettre humblement à genoux afin d’entendre les remontrances qu’elle avait à leur faire. A l’instar de leurs deux compagnes, ces trois sœurs s’étaient élevées contre le renforcement de la Règle. Fort adroitement, la Supérieure parvint à rétablir l’équilibre en leur arrachant l’engagement solennel d’une plus totale soumission. A cet effet, elle évoqua la justesse de la Règle et le caractère méritoire des châtiments qu’elle entendait infliger aux fautives. Puis, d’une voix ferme, elle appela Sœur Walpurgis et Sœur Hildegard, et leur intima l’ordre de se prosterner devant l’imposante croix qui dominait le choeur. Celle-ci fut descendue par les cordes qui la retenaient jusqu’à ce qu’elle touchât le sol, comme c’en était la coutume durant les offices de la Semaine Sainte, ce qui, en ces temps de Carême, ne manqua pas de surprendre la congrégation. La Mère Abbesse ordonna ensuite aux deux religieuses de b****r les Saintes Plaies du Christ, tandis que le chœur des moniales entonnait l’antienne
" O rubor sanguinis ".
Après qu’elles se fussent exécutées, il leur fut réclamé de renoncer publiquement à s’unir à Dieu tant que réparation complète ne serait achevée. Les deux sœurs se turent, hésitantes ; elles portèrent leurs regards sur le Père Luzian, mais celui-ci ne broncha point. Sœur Hildegard, la première, s’aventura :
- Mais Ma Révérende Mère, ce que vous nous demandez est tout à fait impossible : je ne pourrai jamais renoncer à m’unir à mon divin amant, car c’est le sens même de ma vie ici, dans notre Ordre. Renoncer à cet amour-là, ce serait mourir… ! acheva-t-elle en éclatant en sanglots.
Sœur Walpurgis renchérit aussitôt :
- Moi non plus, Ma Révérende Mère, je ne pourrai jamais vivre séparée de mon aimé ! Oui, je rêve de m’unir à Lui ! Sans cesse j’y pense et sans cesse je le désire de tout mon cœur, de toute mon âme et de tout mon corps.
- Il suffit ! Nous en avons assez entendu ! Si vous ne respectez pas le temple que le Christ a bâti en vous, sachez au moins respecter la pureté de vos compagnes !
Et la Mère Abbesse d’ordonner que la malheureuse fût maintenue contre la croix tandis qu’elle lui rabattait la bure sur les épaules. Elle réclama alors sa discipline -ce petit fouet qui lui servait à se mortifier lorsque les appels de la chair se faisaient entendre- et en frappa le dos de l’infortunée dont les cris de douleur déchirants figèrent de terreur l’assemblée.
" L’infortunée réalise enfin son rêve de s’unir au Christ Jésus… " songea cyniquement la Mère Abbesse.
Durant la terrible épreuve, le Père Luzian s’absorba à compulser l’antiphonaire, cherchant visiblement à dérober à sa vue l’infâme cérémonial.
Enfin vint le moment où Sœur Walpurgis fut détachée, haletante et brisée, pour se voir aussitôt reconduite à sa cellule, pendant que les religieuses entonnaient l’antienne " O cruor sanguinis ".
O cruor sanguinis, qui in alto sonuisti
Cum omnia elementa se implicuerunt
In lamentabilem vocem c*m tremore,
Quia sanguis Creatoris sui illa tetigit.
Unge nos de languoribus nostris.
O cruor sanguinis, qui in alto sonuisti
Cum omnia elementa se implicueruntTou
In lamentabilem vocem c*m tremore,
Quia sanguis Creatoris sui illa tetigit.
Unge nos de languoribus nostris.
O flot rouge de sang, lorsque ta voix a retenti dans les hauteurs,
Tous les éléments se sont mêlés
Dans une lamentation accompagnée de tremblement,
Car le sang de leur Créateur les a touchés.
Guéris-nous de nos langueurs.
O flot rouge de sang, lorsque ta voix a retenti dans les hauteurs,
Tous les éléments se sont mêlés
Dans une lamentation accompagnée de tremblement,
Car le sang de leur Créateur les a touchés.
Guéris-nous de nos langueurs.
Puis ce fut au tour de Sœur Hildegard. La Mère Abbesse lui infligea le même châtiment, plongeant l’assemblée dans le plus grand désarroi.
Quant au Père Luzian, il ne put que prier pour l’infortunée qu’il se promit de secourir dès que l’occasion s’en présenterait.
La séance s’acheva. La congrégation toute entière se dispersa dans un silence pesant, et chacune des religieuses regagna sa cellule.
Le Père Luzian et Sœur Katharina restaient seuls dans l’abbatiale.
La Supérieure savait pertinemment combien le Père Luzian désapprouvait ces sanctions, aussi lui déclara-t-elle tout net que si les choses ne changeaient pas, plainte serait transmise aux autorités, ce qui revenait à dire qu’il serait fait appel au Saint Office, avec toutes les conséquences qui en découleraient. Prudent, le Père Luzian sollicita l’autorisation d’aller entretenir les deux infortunées dans leur cellule, ce qui lui fut concédé.
Fort de cet argument, le Père Luzian se rendit tout d’abord à la cellule de Sœur Hildegard et, du guichet, il la réconforta en lui chuchotant :
- Réjouissez-vous, ma sœur, car la pureté de votre âme a su ébranler mon cœur. J’ai pensé à vous et je vous apporte un onguent de ma fabrication qui apaisera vos douleurs. Je vous en prie, suivez mes conseils et appliquez cette pommade sur votre dos.
Une telle compassion émut l’infortunée qui promit d'utiliser le précieux onguent. Si le Père Luzian avait pu voir la malheureuse, ses yeux rougis de larmes l’auraient vivement impressionné, tant ils reflétaient l’immense douleur qu’avait causé en elle l’abominable châtiment, l’humiliation publique et l’anéantissement de ses convictions. Mais même sans pouvoir la contempler, le Père Luzian était déterminé à faire tout ce qu’il pouvait pour l’aider.
- Sœur Hildegard, poursuivit le Père Luzian, vous êtes en grand danger ! Votre Abbesse a parlé de vous livrer aux autorités, vous et votre compagne. Savez-vous bien ce que cela veut dire ? Vous risquez d’être traduite devant le Tribunal du Saint Office ! Réalisez-vous ce que cela signifie ?
La main du Père Luzian s’attarda dans l’étroite ouverture du guichet. Etait-ce déjà plus que le simple geste destiné à réconforter cette religieuse pour laquelle il avait de la compassion ? Une pensée s’était formée dans son esprit. Le Père se décida enfin à révéler ses intentions :
- Sœur Hildegard, vous ne pouvez plus rester ici ! Il vous faut arrêter de mener cette vie de recluse. Vous n’êtes pas faite pour cette vie d’austérité ! Il vous faut réagir maintenant, sinon d’autres châtiments comme celui-ci se succèderont. Je connais votre situation. ; je sais que vous avez été vendue à ce couvent. Pour vous il n’y a donc pas d’alternative vu que vous appartenez corps et âme au couvent. Si vous voulez le quitter, il vous faut partir d’ici en grand secret…
Le Père Luzian marqua un temps d’arrêt. Une profonde inspiration et il reprit :
- Fuyez avec moi ! Je pourrai être votre guide… si vous le voulez !
Sœur Hildegard écarquilla les yeux : elle n’en revenait pas ! Mais le Père Luzian poursuivit, tant il était maintenant prêt à dévoiler ses véritables intentions :
- Moi aussi j’aspire à m’échapper, sachez-le… J’aspire à pouvoir vivre, enfin ! J’aspire à…
Mais le Père Luzian n’osa poursuivre. Sans doute tous les obstacles accumulés entre cette simple religieuse et lui l’empêchaient-ils de dévoiler plus avant ses pensées : le guichet, la cellule, la clôture, le couvent, la Règle…
En dépit des sentiments contradictoires qui la submergeaient, Sœur Hildegard réussit à conserver un calme apparent, bien que ses joues s’empourprassent et qu’elle trouvât la force d’esquisser un pâle sourire complice, alors que son intuition féminine lui soufflait à l’oreille des pensées étranges.
Sœur Hildegard, titillée par la curiosité, enchaîna :
- Vous aspirez à … à quoi exactement, mon Père ?
Mais le Père battit en retraite et évita de répondre. Prudent, il poursuivit :
- Vous ne pouvez plus continuer à mener cette vie d’austérité. Le Carmel ne vous convient plus, c’est évident. Je vous en supplie, il faut vous décider… tout de suite, même. Votre vie même est en danger, vous saisissez ?
- Quelles chances avons-nous ? s’enquit timidement Sœur Hildegard.
- Nous avons toutes les chances de notre côté, mon enfant, car je dispose d’une monture et d’une charrette. Nous pourrons nous échapper dès cette nuit, si vous le voulez. Je vous ouvrirai la porte du scriptorium et nous nous glisserons par la fenêtre. Ensuite vous vous dissimulerez pendant que je gagnerai les écuries. Une fois mon cheval attelé, je vous ferai signe et alors seulement vous me rejoindrez. Voilà mon plan ! Moi aussi j’aspire à retrouver ma liberté, soyez-en assurée ! Mais auparavant, il me faut encore voir votre compagne, Sœur Walpurgis, car c’est elle qui, la première m’a parlé de renoncer à ses voeux. Je ne voudrais pas la trahir, comprenez-vous ?
- Oui, je vous comprends et je ne vous en estime que davantage. Mais êtes vous bien sûr que vous n’allez pas regretter de vous compromettre ainsi avec nous ? C’est une terrible décision que vous prenez là… ! Pour ma part, j’accepte de vous suivre à la condition que Sœur Walpurgis parte elle aussi. Oh, je vous en supplie, allez tout de suite la trouver, et répétez-lui tout ce que je viens de vous confier. Nous partirons ensemble tous les trois, c’est entendu ! Allez mon Père, allez et revenez bien vite me rassurer.
Le Père Luzian se hâta jusqu’à la cellule de Sœur Walpurgis. Derrière le guichet, il la devina brisée et pantelante de douleur. Il lui remit l’onguent et lui enjoignit de s’en enduire le dos. Mais il était une autre plaie qui réclamait d’être pansée sans tarder, et Sœur Walpurgis d’évoquer son désir de rompre son engagement vis-à-vis de l’Ordre. Le Père Luzian n’en espérait pas tant car, ajouta-t-il prudemment, lui aussi était las de sa charge, et lui aussi n’attendait qu’une bonne occasion pour la quitter. A son tour, il lui révéla quelles étaient les véritables intentions de Sœur Katerina, ce qui l’amena à lui dévoiler ouvertement son plan : fuir au cours de la nuit, sitôt le couvent endormi ! Il lui fit part de la résolution de Sœur Hildegard, laquelle résolution dépendait de ce qu’elle-même déciderait. Il fallait faire vite, car la disparition des deux sœurs serait constatée dès Matines, ce qui n’accorderait aux fugitifs que moins de dix lieues d’avance. L’entreprise était périlleuse, mais la présence du Père Luzian au couvent constituait une occasion unique qui ne se représenterait plus avant longtemps…
Sœur Walpurgis était bien décidée à s’enfuir, aussi accepta-t-elle la proposition du Père.
Le Père Luzian se retira, soucieux. Tout allait-il se dérouler conformément à son plan ? Sœur Hildegard n’allait-elle pas se rétracter et préférer demeurer au couvent, quitte à s’abandonner aveuglément à la fatalité ? Il s’empressa d’informer Sœur Hildegard de la décision de sa compagne.
Le temps s’écoula lentement. La lune montait inexorablement sur la voûte céleste. Le moment était venu d’agir…
La silhouette furtive du Père Luzian se dégagea du bâtiment conventuel et se rapprocha du scriptorium en bordure duquel deux ombres se détachèrent en hésitant. Le Père se fit reconnaître.
- Etes-vous prêtes ?
La gorge serrée, les deux religieuses acquiescèrent d’un signe de tête.
- Suivez-moi !
Il sortit la clef du scriptorium et fit jouer la serrure. Le trio pénétra dans l’édifice et monta précautionneusement les escaliers en faisant attention à ne pas être vu des fenêtres. Il contourna les pupitres sur lesquels étaient encore disposées de grandes feuilles dont l’ornementation était en cours d’élaboration. Puis, à pas mesurés, s’approcha du pupitre occasionnellement occupé par le Père. Celui-ci, se guidant de ses seules mains, fureta dans un gros coffre dont il extirpa une volumineuse besace qu’il jeta sur son épaule. Après quoi il ouvrit une fenêtre surplombant le mur de la clôture et en enjamba l’appui.
- Je vais sauter le premier. Vous me suivrez aussitôt, et j’assurerai votre chute. Faites silence, car le logis de l’Abbesse est proche d’ici ! Etes-vous prêtes ?
Les deux réfractaires étaient maintenant irrémédiablement tenues de se décider : le temps pressait, car une fois leur disparition constatée, la réaction de l’Abbesse risquait d’être démesurée. En ce qui le concernait, le Père Luzian avait pris la précaution d’annoncer son absence, prétextant une visite à rendre à un ami mourant …