CHAPITRE 1
Tansy Bell laissa sa tête retomber en arrière contre le mur contre lequel elle était assise et tendit ses jambes devant elle. Elle grimaça alors que la douleur et la fatigue menaçaient de l’engloutir. Se mordant la lèvre pour se retenir de crier, elle retira le bout de tissu qu’elle utilisait comme bandage et regarda la blessure à sa jambe.
Ça craint de se faire tirer dessus, décréta Tansy. Ça craint encore plus de se faire tirer dessus deux fois.
Elle fit abstraction de la plaie qui décorait son flanc ; elle n’était pas aussi grave que celle à sa jambe. Sa chemise était collée contre la blessure, de toute façon, et elle espérait que l’hémorragie s’était arrêtée. Au vu du nombre de personnes qui lui avaient tiré dessus, elle pouvait s’estimer heureuse de ne pas avoir été transformée en passoire.
Au moins, la blessure à mon flanc est juste superficielle, pensa-t-elle avec lassitude.
Contrairement à celle à sa cuisse.
La bile lui remonta dans la gorge lorsqu’elle palpa la plaie pour tenter de voir à quelle profondeur se trouvait la balle. Elle était presque certaine qu’elle n’était pas entrée trop profondément, autrement elle n’aurait jamais réussi à courir. Un frisson la parcourut alors qu’une douleur atroce la traversait en vagues de nausées successives.
— Ça craint vraiment du boudin, murmura Tansy en essuyant une larme sur son visage froid et moite.
Elle était en mission sous couverture et personne ne saurait même qu’elle existait, ne parlons même pas de venir l’aider. Tansy ferma les yeux, attendant que la nausée passe. Elle disposait d’une trousse médicale d’urgence qu’elle avait constituée, mais elle n’avait pas hâte de devoir s’opérer elle-même, surtout dans son environnement actuel.
Mourir ici ne la séduisait pas vraiment, mais à moins qu’elle ne parvienne à sortir un autre miracle de son chapeau, il était peu probable qu’elle s’en tire. La zone grouillait de méchants énervés qui voulaient récupérer les informations qu’elle avait volées. Mais ils la voulaient, elle aussi, et de préférence en vie afin de pouvoir s’amuser à la tuer lentement.
Tansy rapprocha le sac à dos qu’elle avait laissé tomber un peu plus tôt. Inutile de repousser l’inévitable. Si elle n’extrayait pas la balle, elle ne guérirait pas et la douleur serait pire encore plus tard.
Sans parler du fait que c’est vraiment trop dur d’essayer de courir avec une balle qui se balade dans la jambe, pensa-t-elle tristement ; elle était bien placée pour le savoir, car c’était ce qu’elle faisait depuis quelques heures.
Elle fourragea dans son sac et en sortit la petite trousse qui contenait un anesthésique topique et local, un kit stérilisé avec un scalpel, de quoi faire des sutures, des bandages et des antibiotiques. Tout en l’ouvrant, Tansy se focalisa sur ses gestes et non sur la douleur atroce qui l’étreignait. À l’aide de son couteau, elle élargit le trou dans son pantalon noir afin de voir ce qu’elle faisait.
Déchirant de ses dents l’emballage de l’aiguille, elle y déversa le contenu de la petite fiole. Elle anesthésia la zone autour de la blessure avant de tirer vers elle le sachet renfermant le scalpel et la pince à épiler. Après avoir palpé une nouvelle fois la zone afin de vérifier qu’elle était assez insensibilisée, elle décréta qu’elle pouvait s’atteler à la tâche.
Elle élargit avec soins la blessure, laissant le tissu souillé qui l’entourait absorber le sang qui coulait abondamment. À l’aide de la pince à épiler, elle chercha la balle. Par chance, elle ne semblait pas s’être enfoncée si profondément que ça et n’avait rien touché d’important. Elle la retira avec précaution. De son avant-bras, elle essuya la sueur qui recouvrait son front en dépit de la température glaciale du bâtiment abandonné dans lequel elle se trouvait.
Un épais flot de sang coulait de la blessure, et Tansy épongea rapidement ce qu’elle put avant de prendre le kit de suture et de commencer à recoudre le trou dans sa cuisse. Dès qu’elle eut fini, elle nettoya la plaie et enroula un bandage stérile autour avant de s’administrer une dose d’antibiotique. Après cela, elle décolla sa chemise de son flanc, et nettoya et banda également cette blessure. Ensuite, elle prit un kit de couture dans son sac et recousit le trou dans son pantalon et celui dans son haut afin que cela ne se remarque pas trop.
Lorsqu’elle se fut rafistolée du mieux qu’elle pouvait, elle fit le ménage autour d’elle jusqu’à être certaine qu’il ne restait aucune trace de sa présence. Elle allait devoir repartir quand il ferait nuit et mettre autant de distance possible entre les hommes qui la cherchaient et elle.
Tansy grimaça au moment où elle s’appuya sur sa jambe. Elle était pour l’instant anesthésiée, mais ferait bientôt un mal de chien. Elle devait rationner la quantité d’analgésiques qu’elle utilisait afin que rien ne puisse ralentir sa capacité à réfléchir ou qu’elle ne vienne pas à manquer au cas où elle en aurait besoin plus tard.
S’il y a un plus tard, se dit-elle en regardant par une fenêtre sale plusieurs voitures se garer et une demi-douzaine d’hommes s’en déverser. Il est temps de bouger si je veux rester en vie, nuit ou pas nuit.
Tansy balança le sac à dos noir sur son épaule et coinça une longue mèche de cheveux auburn sous le bonnet noir qui lui couvrait la tête. Si l’un des hommes voyait ses cheveux, ce serait comme tirer une fusée éclairante.
Au moins, Boris aimait mes cheveux, songea Tansy avec cynisme.
C’était l’atout qui lui avait permis de franchir sa porte. Il ne devait pas la porter dans son cœur en ce moment même, et ce malgré son épaisse chevelure rousse. Elle ne pouvait pas lui en vouloir, après tout, elle l’avait volé et avait essayé de tuer ce fou psychopathe.
Tansy progressa discrètement dans l’immeuble condamné dans lequel elle s’était cachée.
C’est sale, froid et déprimant, pensa-t-elle en se dirigeant vers l’étroite cage d’escalier plongée dans le noir. Exactement comme le monde dans lequel je vis.
Cela faisait bien longtemps que Tansy avait cessé de croire aux contes de fées. Elle ne croyait en rien d’autre que le monde sombre dans lequel elle était profondément immergée. L’unique moyen de le quitter était la mort, sa mort, elle le savait. Au cours des cinq dernières années, elle s’était fait bien trop d’ennemis, tant aux États-Unis qu’autour du monde, pour qu’on lui laisse la vie sauve.
Elle ne ressemblait en rien au reste de sa famille. Elle ne croyait pas à la vie dans d’autres mondes, du moins pas un monde qu’elle verrait un jour, comme ceux qu’imaginait son père, ou dans la magie de créer de nouvelles choses comme sa mère. Elle ne possédait pas la vision optimiste et l’amour de la vie de sa petite sœur Clochette. Si quelqu’un pouvait la comprendre, c’était Hannah.
C’était sa sœur aînée qui, sans le vouloir, avait tracé la voie de la vie de Tansy. Celle-ci était déterminée à purger la Terre de ceux qui s’en prenaient aux faibles. Lorsque Hannah avait été kidnappée alors que Tansy n’avait que quatorze ans, elle avait pris conscience qu’il n’y avait que peu de bonté dans le monde qui l’entourait. Elle se souvenait de l’expression tourmentée qui n’avait jamais vraiment quitté les yeux de sa grande sœur depuis son e********t. Ce qui lui était arrivé avait suffi à la pousser à vivre dans les endroits les plus reculés au monde afin d’éviter autant que faire se peut les contacts avec les autres personnes.
Les responsables de l’e********t d’Hannah avaient été les premiers hommes que Tansy avait pourchassés quand elle avait quitté le domicile familial à l’âge de dix-huit ans. Tous les hommes à avoir participé l’e********t avaient été tués pendant la descente des militaires locaux, mais au fond d’elle, elle savait qu’ils n’étaient que des marionnettes aux mains de quelqu’un de plus puissant.
Un an lui avait été nécessaire pour trouver qui tirait les ficelles, un an qui avait changé sa vie à jamais. Elle avait vite appris que la part sombre du monde l’était encore plus qu’elle ne l’avait imaginé. Elle avait également appris qu’elle n’était pas nécessairement une bonne personne. Elle avait appris que parfois, il fallait tuer ou être tué. Depuis, Tansy avait pris de nombreuses vies. Elle avait cherché le professeur le plus fort et le plus mortellement dangereux qu’elle avait pu trouver. Et elle en était tombée amoureuse avant de le perdre, emporté par le monde mortel contre lequel elle se battait. L’homme qui avait tué Branson avait été le premier à mourir de ses mains.
Le deuxième homme qu’elle avait assassiné était responsable de la mort d’innombrables hommes, femmes et enfants. Il les utilisait pour vendre ses drogues, comme esclaves dans ses mines, comme prostituées pour lui-même et ses hommes ou pour s’enrichir encore plus, et les enfants… c’étaient les enfants qui avaient le plus changé Tansy. Ses mains tremblèrent alors qu’elle se remémorait la petite fille mourante qu’elle avait tenue dans ses bras.
Sonya, pensa Tansy en laissant la rage s’enflammer en elle, lui apportant la force de continuer à se battre.
Elle avait enroulé ce nom autour de son âme afin de ne jamais oublier pourquoi elle faisait ce qu’elle faisait. Sonya n’avait que onze ans, mais Roberto San Juan avait utilisé son petit corps pour son propre plaisir s*****e. Elle gisait, meurtrie et en sang dans son lit. C’était l’homme qui dirigeait tous les cartels de la d****e dans la région où sa sœur avait été enlevée. Même l’armée n’osait pas s’y attaquer.
Après la descente dans le camp où Hannah avait été emmenée, de nombreux hommes y ayant participé ou les membres de leurs familles avaient été tués. Sonya, comme l’avait appris Tansy, avait été achetée à un Russe qui faisait de la traite d’esclaves blancs. Roberto aimait les jeunes filles innocentes. Il les utilisait puis s’en débarrassait comme d’un vieux mouchoir, et peu lui importait qui il blessait ou tuait.
Tansy laissa ses pensées dériver vers le Nicaragua et le temps qu’elle y avait passé pour venger sa sœur. Elle avait toujours fait plus jeune que son âge, ce qui l’avait aidée à infiltrer le domaine de Roberto. À dix-neuf ans, elle pouvait facilement prétendre en avoir trois ou quatre de moins. Elle avait le visage d’une douce jeune fille et le corps d’une pin-up. Un mélange explosif pour un homme comme Roberto.
Tansy s’était souvent demandé de qui elle tenait sa différence de carrure et de carnation, jusqu’à ce qu’elle voie une photographie de la mère de son père. Elle était la copie conforme de mamie Bell. C’était grâce à cela qu’elle avait pu approcher Roberto.
Il l’avait vue dans la cantine locale et l’avait voulue. Elle faisait semblant d’être en mission missionnaire avec un petit groupe de religieux qui séjournait à proximité. Moins de deux heures après son arrivée, elle se faisait embarquer dans sa voiture avec deux de ses gardes.
Elle avait joué la carte de l’enfant perdue et effrayée. Elle avait certes eu peur, mais elle n’avait rien d’une enfant et n’était pas perdue. Elle avait assez d’armes sur elle pour tuer les deux gardes et bien plus encore. Mais ce plaisir, elle l’avait gardé pour Roberto quand il était venu la chercher. Elle l’avait laissé jouer avec ses cheveux et lui dire combien il la trouvait belle, et toutes les façons dont il comptait prendre plaisir à découvrir ses secrets. Elle l’avait laissé parler, pour nourrir son ego, et l’avait regardé se verser un verre de gin. Au début, elle avait fait ce qu’il demandait et avait retiré sa robe jusqu’à ce qu’elle ne soit plus vêtue que d’une culotte rose et d’un soutien-gorge assorti, tous deux on ne peut plus classiques, mais séduisants dans leur innocence.
Elle avait pris soin de garder dans son épaisse chevelure les deux pics à cheveux contenant le poison qu’elle utiliserait sur lui. D’après la façon dont il la dévisageait, elle n’avait pas été certaine qu’ils y resteraient encore longtemps. Elle avait attendu qu’il soit proche avant de se tourner légèrement avec un sourire hésitant.
— Qu’est-ce que vous allez me faire ? avait-elle demandé d’une petite voix.
Roberto avait caressé du dos de sa main la peau soyeuse de sa joue.
— Je pourrais te garder, avait-il répondu d’un air songeur. Il y a quelque chose de… différent chez toi.
Tansy lui avait adressé un sourire timide. C’était un homme d’une grande beauté si l’on parvenait à faire abstraction de son regard froid et de son rictus cruel. Elle savait tout ce qu’il y avait à savoir sur lui. Ce que lui avait enseigné sa mère sur les ordinateurs lui avait permis de pirater ses comptes les plus privés et de suivre le moindre de ses faits et gestes. À minuit exactement, il serait ruiné. Chaque centime de ses gains mal acquis serait distribué à des organisations caritatives du monde entier et aux familles de ses victimes. Cependant, il ne le saurait jamais. Il serait déjà mort et Tansy serait loin d’ici.
— Mais… et ma famille ? Les missionnaires vont me chercher et leur dire que j’ai disparu, avait fait remarquer Tansy d’une voix légèrement rauque tandis que Roberto déposait un b****r sur son épaule.
Elle avait frissonné lorsqu’il avait poussé l’une des bretelles de son soutien-gorge.
— Ta famille sera informée que tu es morte. Tu m’appartiens, maintenant. J’aime ton goût, Julie. Tu es délicieuse. Je me demande comment ce sera quand ces magnifiques lèvres seront enroulées autour de moi, avait dit Roberto en se plaçant derrière elle pour empoigner ses seins de l’une de ses grandes mains.
Tansy avait esquissé un doux sourire puis avait pivoté avant qu’il ne puisse la toucher. Elle s’était léché les lèvres, s’assurant d’attirer son regard dessus, pendant qu’elle levait lentement les bras pour tirer les pics de ses cheveux, laissant sa lourde chevelure retomber dans son dos, presque jusqu’à sa taille. Au moment où les yeux de Roberto s’étaient enflammés de désir et que son visage avait rougi, elle avait su qu’elle avait toute son attention. Elle avait fait un pas en avant et avait laissé ses bras retomber sur ses épaules.
— Roberto, avait-elle soufflé contre ses lèvres.
— Oui, ma belle Julie, avait-il murmuré passionnément.
— Mes lèvres ne seront jamais enroulées autour de toi, avait-elle chuchoté, plantant rapidement la pointe du pic à cheveux dans le cou de Roberto avant de libérer le poison. Et je ne m’appelle pas Julie. Je m’appelle Tansy, et tu viens d’être éliminé.
Roberto avait écarquillé les yeux, son verre tombant de sa main alors qu’il s’effondrait. Il avait tenté de hurler, mais Tansy lui avait couvert la bouche avec un petit « tss tss » tout en secouant la tête. Elle l’avait allongé sur le sol, d’où il l’avait dévisagée avec un mélange de rage et de peur.
— C’est une bien plus belle mort que ce que tu mérites. Le poison donnera l’impression que tu as fait une crise cardiaque, avait déclaré Tansy en s’éloignant de Roberto, qui était paralysé par le poison. Personne ne peut te sauver. Tu as terrorisé ta dernière victime.
Tout en lui assénant ces paroles, elle avait fini de revêtir les mêmes habits que ceux que portaient les domestiques qu’elle avait tirés de son petit sac.
Elle avait ensuite enfilé une perruque noire aux mèches grises après avoir plaqué ses cheveux sur son crâne. Tout aussi rapidement, elle avait réalisé un maquillage qui donnait l’impression qu’elle avait des rides et avait passé à ses pieds les lourdes et épaisses sandales que préféraient les femmes plus âgées.
Elle avait retourné son sac afin qu’il ressemble à un panier tressé et l’avait habilement rempli de fruits trouvés dans une corbeille sur la table. Ensuite, elle avait fait le tour de la pièce, avec rapidité et efficacité, en essuyant tout ce qu’elle avait touché avec un chiffon spécial conçu pour effacer les empreintes. Elle s’était alors servie d’une brosse anti-peluches pour s’assurer qu’il ne resterait aucune fibre de cheveux. S’approchant de Roberto, qui s’efforçait de respirer, elle s’était agenouillée près de lui et avait tapoté sa joue, un léger sourire aux lèvres.
— Ça, c’est pour ma sœur, avait murmuré Tansy en fixant son visage pâle couvert de sueur. Tu n’aurais jamais dû t’en prendre à ma famille.
Impassible, elle l’avait regardé tenter de dire quelque chose avant que son visage ne s’affaisse, ses yeux ouverts sur l’éternité fixés sur le plafond. Elle quittait le salon en passant par la chambre quand elle avait trouvé Sonya. Elle savait qu’il avait laissé la petite fille afin qu’elle puisse la regarder mourir lentement en guise d’avertissement ; elle avait entendu dire qu’il l’avait déjà fait. Mais le voir de ses propres yeux avait été difficile. Rien n’aurait pu être fait pour elle. Tansy avait entendu le râle de la mort dans sa poitrine, expulsé par ses poumons emplis de sang. Elle n’avait pu qu’attendre et la serrer dans ses bras en lui chantant une comptine que leur chantait leur mère lorsqu’elles étaient malades.
Tansy avait bercé le corps sans vie de Sonya pendant presque dix minutes avant de se forcer à rallonger doucement la fillette sur les draps ensanglantés et de la couvrir. Un froid s’était emparé de son cœur. C’était bien pire qu’après la mort de Branson.
En cet instant, Tansy avait su qu’elle mourrait jeune, car elle ne tournerait pas le dos à toutes les Sonya de ce monde. Elle se battrait pour ces victimes jusqu’à son dernier souffle. Voilà comment elle s’était retrouvée dans cette situation. Elle était à la recherche de l’insaisissable milliardaire russe Boris Avilov, qui opérait sur le marché noir et était notamment à la tête du marché aux esclaves qui avait enlevé Sonya et l’avait vendue à Roberto quatre ans auparavant.