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Chapitre 1
Quelqu'un l'a piégé, le déluge l'a emporté et la mer l'a vomi, cinq ans après... Elle retourne à Tekkiss Ville sous une nouvelle apparence... est-ce que l'amour va la renaître ?
La vie a une étrange manière de dire : c'est pas encore terminé entre vous. C'est moi le maître des temps, je suis le temps.
Cinq ans, Elvira n'a pas de travail. Un seul coup de fil, une seule conversation, un oui, une seule minute, la vie lui donna une chance de travailler à Tekkiss Ville. Elle a dit. Elle a décidé de s'installer à dans cette nouvelle ville et profitez de sa nouvelle vie.
Elle a quitté son ancienne ville , son ancienne vie et a pris la route.
À 13 heures de l' après midi, Elvira Esso posa sa valise fatiguée sur le quai de la gare de Tekkiss, une ville dont elle ne savait rien, sinon qu’elle y cherchait une vie neuve.
Le vent chaud charriait des odeurs de terre humide et de fleurs inconnues.
Elle n’avait aucun souvenir du passé, juste une page blanche dans son esprit, et pourtant une certitude ancrée en elle : elle était mère d’un petit garçon de cinq ans nommé Brel, et Béla, une jeune femme de dix-huit ans, était sa sœur.
Ces deux présences l’ancraient dans le présent comme les seules racines d’un arbre déraciné.
Le lendemain de son arrivée, elle visita une boutique étroite aux murs de briques rouges, située dans une ruelle commerçante qui sentait le café torréfié et le pain chaud.
Une vitrine un peu poussiéreuse, un comptoir de bois usé, un four à l’arrière.
Elle signa le bail d’une main qui tremblait légèrement, sans savoir pourquoi ce lieu lui paraissait à la fois étranger et étrangement familier. Béla l’aida à repeindre la façade en bleu pâle, tandis que Brel dessinait sur le trottoir à la craie.
La pâtisserie ouvrit un matin de septembre, sous un ciel laiteux qui annonçait des averses.
Elvira disposa dans la vitrine des tartelettes aux fruits rouges, des éclairs au chocolat, des croissants dorés et des parts de gâteau à la vanille dont la recette lui était venue sans effort, comme un don enfoui.
Elle n’expliquait pas ce savoir-faire ; ses mains savaient pétrir, doser, glacer, alors que sa mémoire restait muette.
Les premiers clients furent des voisins curieux, attirés par les effluves sucrés qui s’échappaient de l’échoppe.
Une vieille dame acheta une tarte aux pommes et complimenta la finesse de la pâte. Un ouvrier pressé prit deux pains au chocolat et un café noir.
Elvira servait avec un sourire timide, le cœur battant un peu vite. Elle craignait de ne pas être à la hauteur, de voir son fragile équilibre s’effondrer. Mais les clients revenaient.
Le soir, Béla rentrait de l’université et Brel de la maternelle, les joues rouges et les genoux éraflés. Elvira les accueillait avec un plateau de biscuits ratés qu’ils dévoraient en riant.
Au bout d’une semaine, une jeune femme élégante poussa la porte. Elle portait un tailleur gris perle, des escarpins brillants et un badge de la puissante entreprise Effa accroché au revers de sa veste. Ses cheveux noirs étaient tirés en un chignon strict, mais son regard pétillait de gourmandise.
— Bonjour, je suis Déborah, secrétaire chez Effa Corporation. On m’a dit que vos pâtisseries étaient exceptionnelles. Je voudrais un assortiment pour mon patron.
Elvira hocha la tête et prépara une boîte de gâteaux variés. La cliente paya et disparut dans la rue animée. Le lendemain, Déborah revint, plus souriante.
— Monsieur Effa a tout dévoré. Il m’a demandé de revenir. Donnez-moi la même chose, s’il vous plaît.
Elvira sentit une pointe de fierté inattendue lui réchauffer la poitrine. Elle garnit une nouvelle boîte avec soin. Déborah s’attarda un instant, observa les lieux simples mais chaleureux, et repartit d’un pas vif.
Trois jours plus tard, Déborah franchit de nouveau le seuil de la pâtisserie. Cette fois, elle s’accouda au comptoir avec une familiarité naissante. La boutique embaumait la pâte feuilletée et la crème pâtissière. Un rayon de soleil traversait la vitrine et faisait scintiller les sucres en poudre.
— Je crois que je vais devenir votre cliente la plus fidèle, plaisanta Déborah. Mon patron ne peut plus s’en passer.
Tout en glissant les gâteaux dans une boîte blanche, Elvira demanda doucement :
— Qu’est-ce qui lui plaît tant dans mes pâtisseries ?
Déborah baissa la voix, comme si elle confiait un secret.
— C’est étrange. Quand je lui ai posé la question, il est resté silencieux un long moment. Puis il a dit que ces gâteaux lui rappelaient ceux de quelqu’un qui a disparu de sa vie, quelqu’un qu’il n’arrive pas à oublier. Il avait l’air… ailleurs.
Un frisson traversa la nuque d’Elvira, un frisson qu’elle ne comprit pas. Elle serra le ruban de la boîte et la tendit à Déborah sans rien ajouter. Une ombre fugitive passa dans ses yeux, comme l’écho d’une tristesse lointaine qu’elle ne pouvait nommer.
— Merci, Elvira. À demain, probablement.
Déborah quitta la pâtisserie. La clochette de la porte tinta longuement. Elvira demeura immobile derrière le comptoir, les mains posées à plat sur le bois. Elle tenta de fouiller les ténèbres de sa mémoire, mais n’y trouva que le silence. Elle haussa les épaules et retourna à ses fourneaux.
Pendant ce temps, au sommet d’une tour de verre et d’acier qui dominait la ville, Hector Effa déjeunait seul dans son bureau panoramique.
La table était couverte d’une nappe blanche. L’assiette devant lui contenait quelques parts des pâtisseries livrées par Déborah. Il les mangeait lentement, les yeux mi-clos, en proie à une émotion qu’il refusait d’analyser.
Chaque bouchée faisait surgir en lui le fantôme de Lisa, sa première épouse, disparue cinq ans plus tôt dans un déluge qui avait emporté leur vie commune.
Le goût sucré, la texture fondante, le parfum de vanille, tout lui criait qu’elle était encore là, quelque part, insaisissable. Il posa sa fourchette et fixa la ville par la baie vitrée, la mâchoire serrée.
La porte s’ouvrit sans qu’on eût frappé. Véronique Maka entra dans un tourbillon de soie et de parfum capiteux. Sa silhouette mince, moulée dans une robe rouge, se découpa dans la lumière crue du bureau. Elle affichait un sourire éclatant, trop éclatant, qui n’atteignait pas ses yeux.
— Hector, je te cherchais partout. Les collaborateurs étrangers viennent d’arriver. Les délégations chinoise, indienne, turque, pakistanaise, japonaise et africaine sont là. Ils t’attendent en salle de conférence.
Hector eut un mouvement imperceptible de recul. L’irruption de Véronique venait de briser la bulle fragile dans laquelle il s’était réfugié. Il regarda l’assiette entamée, puis le visage de sa femme, ce visage qu’il n’avait jamais aimé, qu’il avait épousé par devoir et par lassitude. L’appétit le déserta d’un coup. La douceur des gâteaux se transforma en cendre sur sa langue.
— Très bien, murmura-t-il.
Il repoussa son assiette, se leva avec lenteur, saisit sa veste posée sur le dossier de sa chaise. Sans un regard pour Véronique, il se dirigea vers la porte, le cœur lourd et les pensées en déroute. Elle voulut ajouter quelque chose, mais il était déjà sorti.
Le claquement de la porte résonna dans le silence du bureau où flottaient encore les arômes de la pâtisserie, comme un dernier adieu à un souvenir entêtant.