PROLOGUE-2

1991 Words
Tout ça pour vous dire que j'avais pas échoué dans c'temple parce que j'me régalais tous les dimanches à écouter parler du Bon Dieu ! Non, c'jour-là, je voulais entendre John Headondish. C'était un Jack-leg preacher, un de ces gars qui allaient d'église en église pour brailler des sermons, chanter et jouer leur musique... Un sacré bonhomme, grand, large d'épaules, tiré à quatre épingles, toujours avec un manteau en poil de chameau qui en jetait ! Il avait une voix de basse, puissante, et j'ai jamais connu de type aussi doué que lui à l'orgue et au piano ; il faisait tout ce qu'il voulait avec un clavier ! Les fidèles adoraient le voir à l'oeuvre, même s'il était plutôt du genre agressif dans ses prêches... Il commençait par vitupérer, menacer, maudire ! Il beuglait qu'il n'y avait que des pécheurs en face de lui, il parlait de la colère de Dieu, de la vengeance du Seigneur qui allait bientôt s'abattre ! Et il traitait toute l'assemblée d' « engeance de vipère » ! C'était son truc à lui, « l'engeance de vipère »... Mais les gens l'écoutaient, et lui lançaient : « Oui, prêche, vas-y, prêche ! » ou « Qu'est-ce qu'on doit faire ? Dis-nous ce qu'on doit faire ! » Il avait vraiment une emprise incroyable sur les foules... Moi, son cinéma m'intéressait pas tellement. Je m'amusais de voir tous ces bien-pensants, extasiés de se faire insulter, mais j'attendais surtout que John commence à chanter et à se déchaîner sur l'orgue de l'église. Et là c'était un grand moment ! Les gens frappaient dans leurs mains, tapaient du pied, rentraient en transe ! Ça se trémoussait, ça hurlait et ça tombait dans les pommes, et John Headondish criait que l'Esprit saint descendait sur eux ! Moi, j'voyais pas la différence avec les mecs et les nanas bourrés des barrelhouses qui dansaient au son du Blues, mais j'aurais jamais dit un truc pareil. Pour ceux qui fréquentaient les temples, le Blues c'était la musique du Diable ! Joué dans des lieux de perdition, pour des voyous et des filles de mauvaise vie... Et les paroles, elles venaient pas de la Bible ! Une femme comme Bessie Smith, elle chantait dans Alabama Bound : Et si tu veux mon carré de choux, Faudra que t'en bines le sol. Tout le monde comprenait de quoi elle parlait ! Ou y'avait aussi le Strange Lovin'blues de Sara Martin qui déclarait que : Toute femme raisonnable devrait avoir un homme dans son placard. Je vous cause même pas de l'effet produit par les paroles de Whip it to a Jelly de Clara Smith sur les culs-bénits ! Imaginez leur tête lorsqu'ils entendaient : J'ai la chemise retroussée jusqu'aux genoux Et j'me la fais monter, la gelée, avec qui me plaît. Oh ! Je la fais monter, la gelée, mmmm, mmmm... Vous devez penser que l'univers du Blues et celui des églises, c'était vraiment pas le même, et vous demander ce que je foutais dans le temple de la COGIC. Pourtant, la première fois que j'ai entendu John Headondish, c'était dans un des pires bastringues d'Atlanta, sur Decatur Street. Il jouait avec Peg Leg Howell, un guitariste qui avait perdu une jambe parce qu'on lui avait tiré une balle dedans au cours d'une dispute, et qui sortait tout juste de tôle. On l'avait condamné pour avoir vendu du whisky, je crois... Alors vous voyez que John Headondish le prédicateur ne fricotait pas qu'avec des bien-pensants ! Peg Leg Howell, il interprétait vraiment de tout, accompagné d'un autre guitariste, Henry Williams, et d'un violoniste, un dénommé Eddie... Eddie Anthony, il me semble... Dans leur répertoire, y'avait des rags, des stomps, des blues, et même de vieux coon songs, que les esclaves chantaient autrefois en ramassant le coton... C'était pas toujours très bon... D'autres musiciens se joignaient à eux, souvent, des gratteurs de cordes, guitares, banjos, mandolines... Peg Leg a même enregistré des disques... Mais la seule fois où j'les ai entendus faire un truc qui m'a vraiment remué les tripes, c'est quand John Headondish les a accompagnés au piano ! Ils ont mis une ambiance de folie dans le bouge ! Allez pas imaginer que John Headondish était une exception, un gars qui arrivait pas à choisir entre le bordel et l'église, les voyous et les culs-bénits, le Diable et le bon Dieu... Des comme lui, y'en avait beaucoup ! Savoir jouer d'un instrument et chanter correctement, c'était un moyen de gagner sa vie, et comme j'vous l'ai dit, on était mieux payés par les tenanciers des barrelhouses que par les pasteurs. Bien sûr, y'avait des purs et durs, qu'auraient jamais mis les pieds dans un juke joint ou un speakeasy, des guitar evangelists qui auraient préféré se couper la langue plutôt que d'prononcer les paroles salaces d'un blues... Et, inversement, des types qu'en avaient rien à foutre de la religion et voulaient seulement passer du bon temps ! Mais ils étaient nombreux, comme John Headondish, qui se partageaient entre l'église et le cabaret... Parmi ceux qui ont eu la chance d'enregistrer des disques, certains utilisaient un nom pour le Blues, et un autre pour la musique sacrée ! Blind Lemon Jefferson a fait I want to be like Jesus in my Heart et All I want is pure Religion sous le pseudonyme de Deacon L. J. Bates... Toute ma vie j'ai vu ça ! Y'avait des bien-pensants qui étaient vraiment horrifiés par le Blues, et valait mieux pas être catalogué comme musicien de juke et de blind pig pour pénétrer dans leurs églises ! D'autres étaient beaucoup plus tolérants... Et ça dure toujours ! Moi qui ai le privilège d'connaître un peu Aretha Franklin, la reine de la Soul, j'peux vous dire qu'elle souffre d'être snobée par les membres soi-disant les plus intègres de la communauté religieuse, elle qui est fille de pasteur et qui est vraiment pleine de l'amour du Seigneur... Mais, bon, je m'éloigne de mon histoire... Alors John Headondish est au temple de la COGIC, il va faire son numéro de prédicateur, et y'a vraiment du monde qui est venu l'écouter. Les culs-bénits sont là à le contempler béatement, mais ignorent les vraies raisons de sa présence, vu qu'le grand John leur a toujours soigneusement caché qu'il passait pas mal de temps à martyriser les pianos des barrelhouses... Comme j'fréquente pas les mêmes milieux que ces pauvres pommes, je sais qu'ce brave John est grillé pour un bout de temps dans le circuit des tripots, vu qu'il s'est attiré les foudres de Henry Elmer Rod. Henry Elmer Rod, c'était comme qui dirait le roi de Decatur Street à l'époque, un maquereau et racketteur qui avait la haute main sur les bordels et les juke joints du quartier noir... Un soir que John Headondish jouait du boogie-woogie dans un boxon d'Atlanta, Rod s'est pointé avec toute sa b***e, et l'autre qui avait dû picoler un peu trop s'est cru soudain dans un temple ! Il s'est mis à gueuler après Rod, en l'appelant « engeance de vipère » et tout le toutim ! Il l'aurait accusé d'avoir coupé la gorge à cinquante personnes que ça aurait pas tellement gêné un pareil fils de pute... Mais il a cru bon de lui balancer que c'était une honte de coucher avec la femme de son propre frère ! Me demandez pas comment John Headondish savait que Henry Elmer Rod se tapait la nana de son frangin, ni pourquoi ça le mettait à ce point en pétard... Le problème, c'est que Rod n'avait pas envie d'entendre crier ça sur les toits, vu qu'il bossait avec son frère et que ce genre de révélation risquait de lui foutre la m***e dans son business ! John s'en est sorti par miracle, des gens l'ont évacué par une porte de service et il a quitté Atlanta en quatrième vitesse ! Depuis ce moment, H.E.Rod avait décidé de le faire liquider, et comme il connaissait tous les voyous d'Atlanta, de Memphis et de la Nouvelle-Orléans, John limitait prudemment l'exercice de son art aux églises où il ne risquait pas de faire une mauvaise rencontre. Et donc voilà John Headondish qui commence à prêcher, à invectiver les fidèles, comme d'habitude, avec ses « engeance de vipère » ! Et plus il les engueule, plus ils ont l'air contents et ils lui répondent : — Oui, c'est bien vrai ! Prêche, mon frère, prêche ! Bien dit ! Tout d'un coup, il se jette sur l'harmonium, et il se met à chanter de sa voix terrible, et tout l'monde est remué par sa musique ! J'vois des mémères qui tanguent, qui vacillent, et leurs yeux roulent dans leurs orbites ! Près d'moi, y'a un type qui est pris d'une sorte de crise, qui se roule par terre en braillant un charabia incompréhensible ! Deux ou trois jeunes filles s'évanouissent... Partout, j'entends des cris : — L'Esprit saint ! L'Esprit saint est sur eux ! Moi, bien sûr, j'suis pas dans ce genre d'état... J'me dis que John est sacrément bon, mais j'ressens la même chose que les fois où j'l'ai entendu dans un beuglant de Decatur Street ou de Beale Street. Quand John Headondish termine son truc, il est tout en sueur, on voit qu'il s'est donné à fond... Il jauge son auditoire d'un coup d'œil, et il a l'air satisfait de l'effet qu'il a produit... Et puis il se retire, et laisse la place à quelqu'un d'autre. Parce que ce jour-là, on a droit à une battle of songs... Depuis, j'en ai vu des battles of songs, des battles of the Blues, des battles of saxophones et autres battles of drums, où s'affrontaient deux musiciens, deux chanteuses, deux groupes ou deux orchestres ! Mais jamais une comme celle-là ! Jamais une qui m'ait marqué de la même façon... Un gars s'avance, une guitare sous l'bras, et il se plante devant les fidèles. Il est pas impressionnant comme le grand John, il semble presque gêné d'être là... J'sais pas quel âge lui donner, il paraît assez jeune, mais son regard est fatigué comme celui d'un vieillard qu'en a trop vu... Et puis il commence à pincer ses cordes et à chanter. Pas de prêche, pas de baratin, il attaque tout de suite son morceau... Il a une voix douce, aiguë, une voix de ténor, un filet de voix à côté de la basse puissante de John Headondish. Moi j'me dis qu'il fait vraiment pas l'poids ! Il chante un vieux spiritual, I'm Goin' to Wait Till da Holy Ghost Come, et y'a un grand silence dans l'église, tout l'monde écoute les paroles : Je vais attendre jusqu'à ce que le Saint Esprit vienne Je vais chanter jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne Je vais veiller jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne Je vais prier jusqu'à ce que le Saint-Esprit vienne Ni excitation, ni cris, ni transes, comme pendant l'intervention de John Headondish... Personne n'est possédé, mais j'me rends bien compte qu'il se passe quelque chose... Sa p'tite voix, il s'en sert pour faire des effets de falsetto, et là, j'vous le dis sans mentir, c'est comme si quelqu'un se mettait à CARESSER MON ÂME ! Les notes de la guitare font comme une deuxième voix mêlée à la sienne, jamais j'ai entendu personne pincer des cordes de cette manière, mais à ce moment, j'pense pas à sa virtuosité, j'sais juste qu'on caresse mon âme, et ça me fait un effet dingue, parce que jusqu'à ce jour, je m'étais jamais rendu compte que j'en avais une ! Quand il s'arrête, tout le monde pleure dans l'église, et moi j'pleure aussi, je sanglote comme un pauv' gamin dans les bras d'sa mère, c'est plus fort que moi. Après ça, John revient, et il essaie de secouer l'assemblée, il prêche comme un furibond, il gueule comme si toutes les trompettes de toutes les armées des anges du Seigneur l'accompagnaient, il frappe les touches de l'harmonium de ses longs doigts noueux. Y'a bien deux ou trois personnes qui s'excitent, mais en vérité, on attend l'autre, on attend qu'ce soit encore son tour, pour qu'il nous redonne ce qu'il vient de nous donner... John comprend qu'il est vaincu ; dès la première joute, il a perdu la battle of songs... Alors il laisse la place, définitivement, et il fait comme nous tous, il écoute... Le guitariste remet ça, et les gens tombent à genoux et versent des larmes... Je vois la grande carcasse de John Headondish qui s'affaisse ; lui aussi, il pleure, recroquevillé sur le sol du temple... Et moi, j'sens une chaleur qui monte dans mes jambes et pénètre dans mon corps, une douce chaleur, et cette chaleur, j'comprends qu'c'est l'amour de ma mère, et je chiale encore plus, parce que j'l'ai pas vue depuis presque dix ans, j'l'ai laissée là-bas, en Georgie, j'suis jamais retourné lui donner d'mes nouvelles, j'préférais boire du whisky dans les barrelhouses d'Atlanta plutôt que d'm'occuper d'elle ! Et puis y'a une lumière qui descend du ciel, et qui m'rentre dans le crâne, et qui m'éclaire partout, et cette lumière c'est l'amour de mon père, c'te vieux s****d qui me cognait dessus chaque fois qu'il était bourré, jusqu'à ce qu'il crève de ses soûleries, et j'sais alors qu'il m'aimait quand même, je ressens tout cet amour et je pleure, je pleure, je pleure... Voilà... C'est comme ça que John Headondish, celui que les culs-bénits appelaient John le baptiste, vu qu'il était pas d'la COGIC, ni méthodiste, mais baptiste, même si j'crois qu'ça avait pas beaucoup d'importance pour lui, c'est comme ça que John le baptiste a perdu la battle of songs... Et c'est comme ça que l'Esprit saint est descendu sur moi, et que même maintenant, plus de quarante ans après, ça m'arrive encore de chialer en pensant à c'moment-là.
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