Chapitre X

821 Words
X Le commandant Rosko était tout sauf un héros de polar. Il ne buvait pas, ne fumait pas, il avait tout arrêté, subitement, à dix-huit ans, quand il s’était aperçu que sa vie prenait un mauvais tournant. Il s’autorisait à fumer un joint de temps en temps. Pour le reste, il aimait les femmes, n’en avait aucune d’attitrée et se passionnait pour son métier. Son second, Julien Destrac, venait rarement chez lui, mais la première fois, il fut étonné par un élevage de bourdons que l’hôte lui fit visiter. — Je suis fasciné par leur paradoxe, lui avait-il expliqué, voilà un insecte qui, selon les lois de la physique, ne devrait pas voler et pourtant… Il lui parla de sa passion, debout, avec force gestes, pendant une bonne heure. Julien Destrac n’avait pas étudié la question auparavant et il se montra poliment intéressé. Il rangea l’étude de cette bizarrerie dans la malle des incongruités de son boss. * * * Rosko fut reçu par Madeleine Méchin, la veuve du diacre assassiné. Elle habitait une maison à colombages dans le centre historique de Vannes, rue de Roscanvec. « Manquent pas de moyens ! » L’immobilier avait grimpé pour atteindre des sommets. On venait dans le sud du Morbihan de tous les coins de France, surtout les retraités, ce qui entraînait un vieillissement inquiétant de la population. Rosko aimait bien cette ville chargée d’histoire, mais il avait un peu de mal avec certains habitants, les riches commerçants et les bourgeois arrivistes. Il fit taire les commentaires qui l’assaillaient souvent, pour se retirer dans une vie intérieure très riche, face à l’extérieure qu’il trouvait décevante. Il aurait aimé vivre au temps de Talleyrand, son surnom, l’homme n’avait pas dû s’ennuyer dans l’existence. La veuve était triste, fagotée dans sa peine. « Quarantième rugissante », se la décrivit-il et immédiatement : « Comment b***e-t-elle ? » Dès qu’il voyait une femme, il avait besoin de l’imaginer en train de f***********r avec lui. Elles y passaient toutes, les jeunes, les vieilles, les petites, les grandes, ça le confortait dans son célibat. Il ne passait à l’acte que rarement, par peur d’être déçu. Madeleine Méchin alla lui faire du café, on sait recevoir chez ces gens-là ! Il n’eut pas besoin de lui demander de parler de son mari, elle devint intarissable, après avoir posé le plateau et lui avoir servi un breuvage fumant dans un mazagran à fleurs. « Bigre ! » — Un tel homme, comment peut-on l’assassiner de façon si horrible ? Il avait pour les autres un amour immodéré, ce qui lui causa quelques soucis d’ailleurs, il ne se protégeait pas. Il passait outre mes avertissements. Rosko s’engouffra dans la brèche. — Dans votre entourage, on devait trouver bizarres ces activités religieuses, n’est-ce pas ? Ne pensait-on pas qu’il avait des choses à se faire pardonner ? — On ne peut empêcher les gens de ragoter… C’était un serviteur zélé de l’Église, mais attention, il s’occupait aussi de sa famille, moi et les enfants. Octave a 22 ans et Camille 16, elle est encore au lycée à Saint-François-Xavier. Elle voue à son père une admiration sans bornes. Commissaire, je ne vois pas qui lui en voulait à ce point. — Commandant… — Pardon ? — Je ne suis pas commissaire, mais commandant. On m’a dit que vous étiez allée à la morgue… — De grâce, ne le charcutez pas ! — L’autopsie est obligatoire en cas de mort violente. Elle s’assombrit, cet homme ne prenait pas de gants, mais il faisait son boulot. Elle préférait l’efficacité. — Terrible de voir un des siens tué de cette façon ! Rosko lut le rapport d’autopsie. Ludovic Méchin était mort sur le coup, il avait reçu un coup mortel dans la région du cœur ; on n’avait pas retrouvé l’arme. Madeleine Méchin recoiffa une mèche rebelle. — Au moins, il n’a pas souffert, même si c’est une maigre consolation. — Donc ses ennemis ? — Vous m’avez mal comprise, j’ai parlé de gens qui pouvaient lui en vouloir, mais d’ennemis, certes non, Ludovic avait des tas de relations. — Des collègues de travail ? — Vous n’ignorez pas qu’il était fonctionnaire aux impôts, il était très bien vu de sa hiérarchie et de ses collègues, certains venaient ici jouer au rami. — Vous me ferez la liste de ses fréquentations… Abordons maintenant votre couple… Elle eut un léger tressaillement. « Madame s’ouvrirait-elle à d’autres horizons ? » — Un rythme de croisière, si je peux employer cette image. « Avec Costa, attention au naufrage ! » Il trouva qu’elle était moins affectée par la disparition de son mari qu’à son arrivée. L’état de veuve éplorée avait vécu, jugea Rosko. — Vous vous ennuyiez avec lui, vous alliez voir ailleurs si… — Ludovic passait beaucoup de temps à l’église et aux offices, moi je vais à la messe seulement le dimanche. Vous comprenez… — À peu près, sauf que je n’ai pas saisi le nom de votre amant. Elle bredouilla, se troubla et finit par le donner à ce flic peu ordinaire. Il s’était levé, marchait de long en large en claudiquant. Il utilisait son handicap comme un paravent, on avait pitié de lui ou il agaçait. Il ne laissait jamais indifférent. Rosko la laissa et revint au bureau après être allé consommer sa mousse sans alcool quotidienne au café “Marie Lefranc”, une femme de lettres née sur la presqu’île de Rhuys et qui avait passé son temps entre la Bretagne et le Québec. Peu de temps après, Julien Destrac, son adjoint, revint de son enquête de voisinage et ce qu’il lui apprit ne laissa pas de le surprendre.
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