IX
Conrad Turq était parti en reconnaissance à Brétigny-sur-Orge, pour glaner des renseignements concernant Francine Crocheteux, la femme de Jean Landrezac.
Géraldine Buisson avait interrogé la petite serveuse du restaurant “Le Mor Braz” pour savoir de quoi ils avaient parlé. Celle-ci ne s’était pas fait prier pour s’ouvrir à cette femme qui poussait à la confidence et qu’elle ne sentait pas insensible à son charme.
— Je crois que j’aurais pas eu beaucoup à pousser pour qu’il me tombe dans les bras et, des bras au lit, il n’y a qu’un pas, pas vrai ?
Maud Patel ne s’encombrait apparemment pas de litote.
— À part ça, de quoi vous… t’a-t-il parlé ?
— Oh, comme beaucoup, de la pluie et du beau temps, car ils ne connaissent pas grand-chose aux femmes, ils en ont peur, pas vrai ?
Elle se fendit d’un beau sourire que la détective privée prit de plein fouet. « Pas se laisser aller, Mirta m’attend à la maison… Nom de Dieu, pourquoi a-t-on des sentiments qui débordent nos rivières ? »
— Il t’a parlé de sa femme ?
— Ah, il est marié ? Je me disais aussi, il trimballait un cadre avec la photo d’une femme, c’est la sienne ?
— Elle est morte, poussée dans l’escalier.
— Non… c’est ce vieux cochon qui a fait le coup ?
— On n’en sait rien, j’enquête là-dessus.
— T’es de la police ? interrogea Maud en se renfrognant.
— Détective privée !
— Ah, j’en ai jamais rencontré, ça fait rêver ton job. Tu pourras me rancarder là-dessus, serveuse c’est pas un contrat à durée indéterminée, j’aimerais bien sortir de ce trou à rats où le patron me pince les fesses et la patronne m’engueule en continu.
— On verra, je repasserai te voir un de ces jours…
— Donc, ce mec, il fait quoi à part tuer sa femme ?
— Le Tro Breizh…
— C’est quoi ce machin ?
Géraldine Buisson le lui expliqua en quelques mots.
— C’est une sorte de cureton en sorte, genre un peu déluré sur les bords… T’enquêtes aussi sur le mort de la cathédrale de Vannes ?
Les médias venaient de diffuser la nouvelle et Géraldine Buisson ne savait qu’en penser.
— Non, ça, c’est la police.
— Tu veux un café ? Les patrons sont rentrés chez eux, c’est moi qui ferme la boutique.
Sans attendre la réponse, elle était allée préparer deux tasses au percolateur. En les servant, elle avait frôlé la main de la détective qu’un frisson parcourut.
— Tu reviens quand tu veux, dit-elle, enjôleuse. Les mecs, je les trouve plus cons que la lune et j’aimerais bien… avec une meuf comme toi… je sens des dispositions…
— Pas d’affolement, j’ai une copine, même si je te trouve super. Donc rien d’autre à m’apprendre sur ce Jean Landrezac ?
— C’est comme ça qu’il s’appelle ? Un drôle, si tu veux mon avis. J’aimerais pas le croiser la nuit dans une rue déserte.
Ce n’était qu’une intuition et Géraldine Buisson ne pouvait mettre cela in extenso dans son dossier. Le Daniel Chicoine se ruerait là-dessus sans discernement. Elle le sentait prêt à charger son beau-frère, ça ne devait pas marcher très fort entre les deux hommes. Elle appela Conrad Turq qui avait retrouvé la trace de Francine Crocheteux.
— C’était une femme au fort tempérament qui ne s’en laissait pas conter. Son premier mari est mort dans des circonstances assez troubles – Il allait s’employer à les éclaircir dans les heures à venir – Ils ont tenu une quincaillerie-bazar, c’était courant à l’époque. C’était la reine du business et les gens ont trouvé bizarre qu’elle aille s’enterrer dans le trou dont je leur ai parlé. C’était pas son genre au début, à la Francine, elle préférait le clinquant et le paraître, “on” trouve que la vie paysanne ne lui ressemble pas, ou alors elle aurait bien changé. La mort de son mari lui a laissé un bon pactole dont a bénéficié le nouveau.
Géraldine Buisson regardait le paysage, mi-intéressée mi-navrée. Elle trouvait ça beau, mais elle savait aussi qu’elle en aurait vite une indigestion. « Quimperlé, Pont-Aven, le Finistère… Faut voir ! »