Chapitre VIII

928 Words
VIII Après Guidel, j’étais vers l’anse du Pouldu. J’ai juste regardé la bouche de la Laïta qui aurait bien des choses à dire et qu’on voit du pont Saint-Maurice, et les plages et les dunes avec encore des blockhaus du mur de l’Atlantique. C’était le Finistère : Penn-ar-Bed, le bout du bout et la fin de tout, à en croire les anciens. Ce n’était pas le tout de battre sa femme et manger tout, comme dit le père Jules qui n’en a pas, mais en pensant à tout ça, j’étais arrivé à Quimperlé. J’ai retrouvé la Laïta, engrossée par l’Isole et l’Ellé, qui me suivait partout. Tu peux faire n’importe quoi, y’a toujours une rivière qui va à un fleuve qui va à la mer, y’a pas à tortiller, la flotte a besoin de couler, personne ne peut l’empêcher. Et les petites rivières font les grands fleuves et les poissons dedans font vivre les hommes. Mais il ne faut pas prendre plus que tu peux en manger, parce que quand y’en a plus, y’en a plus, faut pas venir pleurer. Les hommes ont toujours peur de manquer, alors ils emmagasinent plus que leurs besoins. Mon grand-père disait que c’est à cause de la guerre, que ma grand-mère avait toujours des réserves de savon, de farine, de café et de chicorée Leroux – pour avoir les mouchoirs en tissu à carreaux, elle collectionnait les bons… C’était normal pour eux, car ils n’avaient que des rutabagas et des topinambours à manger, les Boches n’en voulaient pas, mais maintenant, nos poubelles débordent que c’en est une honte pour ceux qui manquent. Au fur et à mesure que je me creusais la cervelle, le Massey commençait à montrer des signes de fatigue. On n’était pourtant pas très loin de notre point de départ, mais il avait déjà de la vieillesse dans le corps, qui devait le ralentir. Il ne voulait plus monter les côtes, il rechignait dans les descentes, il était poussif sur le plat, j’avais beau l’encourager, lui crier du réconfort : — Tu ne m’as pas lâché en dix ans de côtoiement, alors c’est pas au bout de cent kilomètres que tu vas me chier dans les bottes, encore un effort, mon petit Bienvenu, t’auras de l’avoine quand tu rentreras à l’écurie ! Y’en a qui ont porté leur croix jusqu’en haut des montagnes, alors toi, tu ne vas pas faire ton feignant ! J’avais l’impression de pisser dans un violon et que c’était trop dur pour lui ces six cents bornes annoncées. — Francine, elle a besoin de voir ses sept saints et de leur l****r les souliers, pour gagner le Paradis qu’elle a bien mérité, tu crois pas, toi qui l’as connue ? Et puis y’en a peut-être un aussi pour les tracteurs, mais il faut le mériter ! Il n’écoutait pas ce que je lui disais, il n’en avait rien à cirer les bottes de sainte Francine, ce n’était pas son truc, lui, c’était de rester bien peinard à la ferme, de temps en temps faire un tour de champ et hop là, à la remise, mais pour le reste… Et tout d’un coup, sans crier gare, je ne sais ce qui lui est arrivé, peut-être Francine avec ses gros sabots, elle avait réussi à le convaincre, bref, il s’est mis à tousser, a rejeté un épais nuage de fumée et il a tracé sur la route, comme un cabri ou un garçon qui court à sa première meule de foin. Je l’aurais embrassé sur le capot si j’avais pu descendre, mais ça l’aurait freiné dans son élan, alors je lui ai fait une bise à l’intérieur. On a laissé à droite Moëlan-sur-Mer, pour arriver à Clohars-Carnoët, accompagnés du Guily et du Bélon qui nous suivaient comme des chiens fidèles. Après avoir laissé le port de Rosbras, j’ai fait pareil avec celui de Riec-sur-Belon. * * * On a pris ensuite la route de Pont-Aven et j’ai laissé le tracteur à côté d’une petite crique où la côte était déchiquetée. Des arbres empêchaient de voir la mer, mais on était bien tout de même. Entre la Laïta et Pont-Aven, la côte est découpée comme une scie, si bien qu’on a des tas de petits ports de pêche miniatures comme ma collection de nains de jardin. Les villages sont adorables et souvent, on dirait qu’ils sont endormis, mais dans les maisons, y’a plein de gens qui vivent. Francine avait connu un peintre à Pont-Aven qui ressemblait à son père. Il lui avait dit qu’un tas de célébrités étaient venues ici chercher la lumière. Elle parlait de la lumière pour leurs tableaux, mais moi j’étais dans celle de l’ampoule, alors elle a rigolé. Je me demande comment on peut rester des heures devant une toile, à peindre et à fignoler des détails. C’est pareil que la barbouille des peintres en bâtiment, sauf que là, ils doivent faire plus petit à cause du cadre de la toile. Le peintre était un gars de la côte, c’est une race à part. Ils sentent l’iode, ils se biturent d’horizon, ils ne tiennent pas en place, toujours à vouloir aller voguer. Mais quand ils sont au loin, ils ont besoin de revenir dans leur maison d’attache où leur femme les attend, pour ainsi dire, sur le pas de la porte. Chez eux, le vent chasse les nuages et le calme revient toujours dans leur vie. — Je crois qu’il m’a aimée, ce peintre, elle m’a dit un jour, « il a même fait mon portrait. » C’est le cadre que j’ai mis au grenier. Parce que je ne retrouvais pas du tout Francine dedans. Il l’avait tarabiscotée, alors qu’elle, elle a un si beau visage, comme la madone sur l’image qu’on m’a donnée pour ma communion. Mes parents ont fait écrire dessus mon nom et la date en lignes d’or. Ses deux côtés du visage étaient exactement pareils à Francine, alors qu’il les avait peinturlurés différents, on aurait dit une métamorphose de têtard en grenouille. Francine, en réalité, avait une bouche dessinée qui donnait envie d’embrasser ses lèvres au goût sucré-salé. Et pour revenir sur la terre, j’ai mangé le paquet de biscuits Traou Mad que j’avais acheté dans une fabrique.
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