Chapitre IV

604 Words
IV Géraldine Buisson avait récupéré l’étrange équipage après Vannes et l’avait suivi de loin. Elle pensa qu’un mec qui part ainsi en voyage sur son tracteur, sa veuve dans un cadre, ne doit pas être très net et qu’il a des choses à cacher. Elle avait envoyé Conrad Turq faire une enquête de voisinage, un gars tel que lui, qui passe inaperçu, suscite les confidences. Elle avait pris quelques renseignements sur le bonhomme ; ce fameux Jeannot Landrezac n’était pas dépourvu de personnalité, il aimait les plaisirs de la vie et avait vécu longtemps auprès de sa femme sans qu’on lui connût quelque aventure. Le couple allait cahin-caha, avec des engueulades dans la moyenne. Il semblait toutefois que Francine, qui avait vécu autre chose que la condition paysanne avant de le rencontrer, rêvait de nouveaux horizons. Aurait-elle employé sa retraite à voyager, à découvrir des terres inconnues, n’aurait-elle pas laissé tomber son Jeannot complètement attaché à la sienne, à ses bêtes, à ses copains, à son hameau ? La femme, avant son accident d’escalier, semblait en totale rémission de son cancer, elle avait encore de belles années à vivre. Elle en était là de ses rêveries lorsque le tracteur s’arrêta, le conducteur avait décidé de bivouaquer à Auray. Vingt bornes en une journée, les frais d’essence seraient limités, c’était déjà ça ! Par contre, elle détestait la campagne ; ce qu’elle en avait vu ne l’avait guère enthousiasmé et ne présageait rien de bon pour la suite. La nuit serait tranquille, elle décida de rejoindre Conrad Turq dans son bureau de Vannes pour un débriefing. Quand elle arriva dans le quartier de Kerlann, le stagiaire somnolait sur une chaise longue. C’était un jeune dégingandé aux cheveux blonds, attachés en catogan, qui lui donnaient un air d’ailleurs, d’habitant d’une autre planète. — Alors Conrad, as-tu appris des choses intéressantes ? — Le café Chez Armand, à “Vera Cruz”, est une mine, on y apprend tout ce qui se passe dans le bled, pas grand-chose… Jean Landrezac y campe souvent avec ses potes Yvon ou le patron du bar, un certain père Jules les rejoint de temps en temps, rien de palpitant. — Et sa femme Francine ? — Une vraie bigote, elle se rendait quasiment tous les jours à l’église, on raconte qu’elle y rencontrait un jeunot qui n’avait pas encore fait ses vœux et qui était là en immersion. — Comme toi… elle appuya sa phrase d’un sourire charmeur. Géraldine Buisson était une blonde aux yeux bleus, de petite taille, mais elle dégageait une telle énergie qu’il avait du mal à la suivre. Conrad était amoureux de sa patronne en silence. Il était d’ailleurs amoureux de plusieurs femmes en même temps, plus qu’il n’en pouvait honorer, un cœur gros comme ça ! Même s’il l’avait vue plusieurs fois avec Mirta dans des attitudes qui ne laissaient aucun doute. Toutefois, il ne renonçait pas tout à fait. Resté dans l’adolescence, il convoitait chaque femme comme une friandise. — Tu veux dire qu’elle pourrait avoir eu une histoire avec le curé ? — Pas encore curé… séminariste. Ça se raconte. À sa mort, il est reparti chez lui, du côté de Rennes. Je me suis laissé dire qu’il avait jeté sa robe au diable, une litote pour dire qu’il avait rompu ses vœux. Apparemment, la Francine s’ennuyait ferme, sans mauvais jeu de mots, et son mari ne la regardait plus avec le même œil. — C’est intéressant ce que tu m’apprends là. Quant à moi, j’ai suivi… euh… le tracteur… Il faut faire preuve de doigté et de patience pour rester dans le sillage sans attirer l’attention ! Tu me rejoindras sur la route quand je te le dirai, avant que je devienne folle… Pour l’instant, le possible criminel n’a montré aucun signe de malveillance. Ils devisèrent encore quelque temps et chacun regagna ses pénates, lui chez papa maman, elle auprès de Mirta, ce que Conrad regretta. Ses parents étaient sympas, mais ils ne pouvaient pas lui apporter ce qu’il recherchait avec véhémence : l’amour d’une femme.
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