Préface
PRÉFACEIl était une fois…
Cela commence comme un conte, mais ce n’est pas un conte. Oui, il était une fois des Juifs en Tunisie. Ils vivaient dans ce pays depuis des temps immémoriaux, arrivés peut-être avec les Phéniciens qui fondèrent Carthage. D’autres ont été amenés comme esclaves depuis la Judée par les Romains après qu’ils eurent détruit le Temple de Jérusalem. Ils connurent la domination de Byzance, puis des Vandales. Ils virent arriver les cavaliers arabes et prirent part aux rudes combats que leur opposèrent les Berbères sous la conduite de leur reine, la célèbre Kahena, que l’on dit elle-même juive.
Ils participèrent à la splendeur de Kairouan sous les princes Aghlabites puis les califes Fatimides. Ils virent débarquer les Normands dont on se demande ce qu’ils venaient faire entre la Sicile et l’Ifriqiya. Ce fut ensuite une période espagnole lorsque Charles-Quint réalisa enfin son obsession d’occuper Tunis. Puis la Tunisie devint un vyalet (province) de l’immense Empire turc. En 1881, les Français arrivèrent et imposèrent au Bey leur protectorat. Ils amenaient avec eux leur langue et leur culture dont les juifs ont largement profité. Pour les Juifs Tunisiens qui vivaient jusque-là dans la condition de dhimmis, citoyens de deuxième zone, protégés par l’Islam moyennant le paiement d’un impôt spécifique, la jazya, ainsi qu’un certain nombre de limitations et pas mal d’humiliations, la période française fut incontestablement l’une des plus heureuse, sinon la plus heureuse de leur histoire. À la veille de l’indépendance, près de 150.000 Juifs vivaient en Tunisie et il n’y avait pas de ville ou de village qui ne possédait sa synagogue. Il en reste aujourd’hui moins de deux mille. Les autres se sont dispersés à travers le monde, surtout en France et en Israël. Leur langue, le judéo-arabe, un mélange d’arabe, d’hébreu, avec des emprunts à l’italien, l’espagnol et le français a pratiquement disparu. Il faut remercier Sonia Koskas d’avoir par cet ouvrage contribué à conserver une partie de leur folklore. Avec elle on retrouve la foi profonde qui les animait, leurs coutumes et aussi leurs superstitions.
On retrouve les jnoun (djinns) ou lutins qui tenaient une si grande place dans leur vie. Ces djinns omniprésents étaient, croyait-on, capables de tout le bien comme de tout le mal et il fallait absolument s’assurer leurs bonnes grâces au moyen d’encens, d’offrandes de fruits secs et de séances d’exorcisme dont l’origine vient du fond de l’Afrique. Les musiciens spécialisés dans ce genre de cérémonie se déplaçaient à trois dans les rues de Tunis. L’un jouait de la cornemuse ou du biniou, le deuxième tapait sur un tambour et le troisième agitait des cymbales. On les hélait depuis les balcons et les fenêtres et moyennant quelques francs, ils animaient un stambali (la fête accompagnée de la musique par les Gnaoua, originaires de Guinée), au cours duquel, dans les lourdes fumées de l’encens, les femmes dansaient jusqu’à la syncope pour extirper le démon qui était en elles. Pas un djinn ne pouvait leur résister. Et après leur départ, on pouvait être certain que tous avaient été ramenés à la raison. Tunis-la-juive, c’était aussi les rabbins miraculeux dont on invoquait la mémoire à longueur de journée pour leur demander d’intercéder auprès de Dieu. Les pèlerinages à Testour sur la tombe de Rebbi Fragi Chaouat, El Seyed (« le seigneur »), un rabbin illustre venu d’Espagne au dix-septième siècle ou à El Hamma, petit village de la région de Gabès au mausolée de Rebbi Youssef El Maarabi.
Mais comment parler du folklore tunisien sans évoquer les facéties et les bourdes de Ch’hâ, ou Djoha, le roi de l’absurde, personnage mythique des deux bords de la Méditerranée, tour à tour odieux et attachant, stupide ou finaud, honnête ou voleur, sincère ou menteur selon les circonstances. Il y avait beaucoup plus de pauvres, très pauvres, que de bourgeois ou de riches parmi cette communauté, mais tous partageaient la même joie de vivre, le même optimisme et Charles Aznavour a bien raison quand il chante : « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ». Ils avaient aussi en commun les séquelles de leur long passé d’opprimés : la peur, la honte, la crainte du péché qui restreignaient énormément leur dynamisme et les empêchaient de s’épanouir comme ils le firent après l’exil. C’est pourquoi l’évasion leur était indispensable vers le merveilleux, le conte, la légende qui leur faisaient oublier les difficultés de leur condition dans les ruelles sordides de la Hara, leur quartier d’origine aujourd’hui détruit, inondé de soleil et de poussière à la saison chaude, transformé en bourbier à la moindre pluie. C’est aussi à cette Hara, haut lieu de la foi, si bien décrite par Paul Sebag que Sonia Koskas a voulu rendre hommage, sur les traces de Vehel et de Ryvel, deux enseignants de l’école de l’Alliance israélite qui furent au début du vingtième siècle les tout premiers à la faire vivre dans leurs livres. Aujourd’hui, c’est seulement dans les livres et dans les mémoires qu’elle existe encore.
André Nahum
Écrivain, chroniqueur
à Radio Judaïques FM (Paris)
I.
LES DÉBUTS DU MONDE. L’HOMME, LA FEMME, LA FAMILLE