Danielle, le 23 septembre 2008

631 Words
Danielle, le 23 septembre 2008L’appartement de la famille Picot était situé dans un très ancien immeuble de la Vieille-Ville, qui dominait la rue de la Tertasse et la place de Neuve. On y pénétrait par la place du Grand-Mézel ; l’allée était aussi étroite que les murs étaient épais. On était en fait dans le prolongement des murailles d’autrefois, non loin de l’endroit où les envahisseurs savoyards de 1602 avaient été défaits par les Genevois. La commémoration de cette « escalade » manquée était aujourd’hui l’occasion de grandes festivités. Le logement occupé par Danielle et sa fille était vaste, mais sa conception curieuse : il était fait d’une suite de couloirs desservant des pièces souvent sombres ; la petitesse des fenêtres et l’épaisseur des murs qui protégeaient autrefois l’habitant, lui volait actuellement beaucoup de lumière. La cuisine de Danielle était elle-même un endroit comme on n’en faisait plus. Un premier espace carré communiquait avec un réduit sur la droite, un lieu où le sol avait été laissé en pierres vives et dont la fraîcheur gardait parfaitement les aliments et les conserves. Au fond de la cuisine, s’ouvrait un deuxième carré donnant sur la cour. Elle y préparait ses confitures, ses sirops, les tisanes qu’elle élaborait elle-même et tous les gâteaux qui avaient fait le bonheur des filles quand elles étaient gamines. A gauche, entre l’évier et une fenêtre donnant sur la cour intérieure, il y avait une porte dont Catherine n’avait jamais franchi le seuil. C’était autrefois l’antre de Francis, le papa de Verena. C’est là qu’il entreposait son matériel de jardinage, ses ouvrages de botanique. Un lieu secret dont Francis, de son vivant, gardait toujours la clé sur lui. Catherine s’arrêta à l’entrée de la grande pièce, l’air bouleversé. La voyant ainsi, Danielle se sentit coupable. Leurs retrouvailles n’étaient pas parties du bon pied. C’était évident. Il allait falloir se rattraper. Elle était consciente de reporter sur sa nièce la colère qu’elle avait depuis des années contre Madison qui avait laissé tomber Pierre-Alain. Pierre-Alain qui ne s’en était jamais remis. Finalement, ce n’était pas la faute de la petite si elle était la copie conforme de sa mère… Elle s’avança vers les filles en arborant un sourire sincère et en s’essuyant les mains avec un torchon. Quand elle attira Catherine contre elle pour lui coller un b****r sur la tempe, elle sentit un raidissement qu’elle prit pour de la pudeur. – Ma pauvre chérie, tu as l’air si fatiguée… Catherine se laissa tomber sur une chaise. – Pourquoi n’a-t-elle pas appelé les pompiers ? Danielle jeta un regard en coulisse à Verena qui expliqua dans un souffle : – Madame Canal… – La voisine ? précisa Danielle en se tournant vers Catherine. Les yeux de l’Américaine étaient d’un vert acide. Danielle y lut un reproche évident. – Tu parles de ton papa ? (Catherine ne répondant toujours pas, elle enchaîna :) Ce n’était plus utile, Cathy. Il était mort depuis longtemps… – Comment peux-tu en être sûre ? – Il… Oh ! mon Dieu ! Il était tout froid quand je l’ai trouvé. Le légiste a d’ailleurs confirmé qu’il est mort au plus tard vers 2 h du matin. Danielle avait espéré que Verena lui aurait tout expliqué. Elle, elle savait dire les choses. C’était son métier de parler du malheur. Elle gardait de la distance à force d’être confrontée sans cesse à des femmes brisées. Danielle ne savait pas faire ça. Elle chercha le regard de Verena pour se rassurer : – Tu lui as tout dit ? – Je ne peux pas croire que Papa se soit suicidé ! continua Catherine en secouant la tête. A moins qu’il n’ait été malade… – Il ne l’était pas, coupa Danielle. Mon frère a toujours été une force de la nature. « Éternel petit frère vedette. » Cette pensée tira un sourire ironique sur le visage de l’Américaine. – Vraiment ? – Vraiment. Verena emmena alors sa cousine vers la chambre qui serait la sienne pour cette nuit. Au passage, Catherine chercha à accrocher son blaser dans le vestibule. Elle déplaça délicatement une grosse veste jaune en caoutchouc pour se faire une place. Danielle, qui l’avait suivie, s’empressa de l’aider en s’excusant : « J’ai tendance à prendre tout l’espace, je suis désolée… » Catherine partit se rafraîchir. Danielle savait qu’elle devrait lui dire la vérité. Ce soir, peut-être.
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