Catherine, le 23 septembre 2008

1271 Words
Catherine, le 23 septembre 2008Je ne suis pas mort. J’ai juste cessé de vivre. Danielle me montra le projet sur papier qu’elle avait remis au marbrier. La plaque serait installée dans quelque temps, quand le sol se serait tassé… A nouveau, je ressentis cet écrasement sur ma poitrine… En attendant, une simple croix de bois signalait l’emplacement. Pierre-Alain Cheynel 1950 – 2008 En fixant ce nom et ces dates, mon cœur s’accéléra. Sans cadavre, sans tombe, sans cérémonie, je n’avais pas été en deuil jusque-là. Le vent arrivait du Vuache ; un vent qui allait bientôt apporter la pluie et qui nous fit frissonner. Verena se tenait aux côtés de sa mère qui se mouchait. Je me sentais seule face à cette tombe. Je forçais mon esprit à admettre la réalité : mon père était mort. Aucune larme. Juste mon cœur qui tapait plus fort. Je fermai les yeux pour évoquer Papa. A défaut de prier c’était un minimum. Après quelques minutes de ce silence pesant, alors que mes petites chaussures avaient lentement creusé l’argile dont elles prenaient la couleur, je proposai de rentrer. En me tournant vers Saconnex-d’Arve, je sursautai : un vieil homme était là qui nous fixait, impassible, comme on regarde un paysage. Il avait un faciès renfrogné, les cheveux sales. – N’aie pas peur ! réagit Danielle, en faisant un signe au vieil homme. C’est le père Louis. Il travaille au cimetière. – Pourquoi reste-t-il là à nous observer en silence ? – Il n’est pas bavard. C’est sa façon à lui de nous dire qu’il partage notre peine… – Il pourrait venir se présenter, nous parler, au lieu de se cacher pour nous regarder… – Il ne se cache pas ! Il est partout chez lui ici. Il veille sur nos morts… – Quel âge a-t-il ? – Impossible à dire. Je l’ai toujours connu, il a toujours été vieux. On revint en silence vers la maison. Danielle annonça alors qu’elle allait rentrer en ville. – Je vous laisse entre vous. C’est mieux. Je ne suis pas très drôle depuis quelques jours. Cette excuse m’obligea à y mettre du mien : – Pardon, Dani, je ne suis pas très amusante non plus… – Tu dois être fatiguée, justifia Danielle. Installe-toi et Verena te ramènera à la maison tout à l’heure. Quelques instants plus tard elle avait disparu. Je réalisai soudain n’avoir vu qu’un véhicule devant la maison. – Comment retourne-t-elle en ville ? – En bus. Maman déteste les voitures. – Mais c’est loin ! – Elle est très organisée, ne t’en fais pas. * * * On passa le reste de l’après-midi à installer mes quelques affaires, à remettre en route la maison. Une façon futile de passer le temps, de ne rien aborder de sérieux ou de douloureux. Le jour déclinait nettement lorsqu’on se retrouva une fois de plus dans la cuisine. Impossible de mettre des mots sur le sentiment qui m’envahissait : je n’envisageais pas de me retrouver seule ici. Pas tout de suite. Pas ce soir. Ça me prit à la gorge. Verena – comme si elle lisait dans mes pensées – posa sa main sur la mienne : – Ce n’est pas facile, hein ? J’essayai de sourire. – C’est beaucoup plus dur que ce à quoi je m’attendais. – Tu vas trouver des repères… – C’est stupide, je sais, mais je croyais arriver dans une maison vivante… Et cet endroit ressemble à un… – … mausolée ? – C’est ça. Partout ces photos, ces souvenirs. Et puis ce salon fermé. Comment pourrais-je dormir ici ? – Tu n’as qu’à venir chez nous ce soir. Histoire de faire une transition plus en douceur. – C’est peut-être une bonne idée. Il faudra quand même que je finisse par affronter la mort de Papa. Verena s’était levée et examinait les placards. Certainement pour se donner une contenance. Elle ferma les yeux quand je posai enfin la question qu’elle attendait : – Que lui est-il arrivé exactement ? Verena avait déjà dû se demander comment raconter la mort de Pierre-Alain. Elle savait que je m’interrogerais et que Danielle se défilerait parce que c’était trop récent, trop lourd. Elle parut toutefois passer en revue le vocabulaire à utiliser. – Il s’est endormi. Et ne s’est pas réveillé. – Mais ta mère a dit qu’il était mort au salon… – C’est vrai. Il était dans son grand fauteuil… Devant le feu… – Et ? – … il se serait asphyxié. J’avais dû mal comprendre. – Asphyxié avec quoi ? – De la fumée. – Mais enfin on ne peut pas mourir comme ça devant sa cheminée ! Ça ne tient pas ! Chaque silence était plus lourd. – Il avait pris des somnifères, des Séresta… – Trop ? – Peut-être. – Et il n’a pas senti la fumée ? Il a bien dû se mettre à tousser, ou quelque chose comme ça, non ? – D’après Maman, il s’était vomi dessus. – Il n’avait pas essayé de se lever ? – Si, mais sans y parvenir, apparemment. Je gardais de mon père l’image d’un homme élégant, soignant sa tenue, un sportif, un battant. Et il serait mort ainsi ? Rampant dans son vomi ? L’évocation était pénible. Qui l’avait vu dans cet état ? – C’est Dani qui l’a trouvé ? – Une voisine a senti une forte odeur de brûlé en passant près de la maison. En s’approchant des fenêtres, elle a constaté que la pièce était noire de fumée. Ne sachant que faire, elle a appelé Maman. – Elle avait son numéro ? Et pourquoi n’a-t-elle pas alerté les pompiers ? – Je ne sais pas. – Et ta mère est venue en bus ? La maison avait trois fois le temps de brûler… – Non, là, Maman a pris la voiture. – Qu’est-ce qui nous dit que Papa était déjà mort ? On aurait pu le sauver en appelant les pompiers, non ? – D’après ce que je sais, il était mort depuis longtemps. – Qui te l’a dit ? – C’était dans le journal. – Comment ? Tu es en train de me dire que tout ça a été raconté dans les journaux ? Mais à quoi on ressemble, maintenant ? – A une famille en deuil. – Très drôle, vraiment. J’avais dû me lever. Je tournais autour de la grande table. Verena regardait le fond de sa tasse. – Sait-on pourquoi la pièce était pleine de fumée à ce point ? Papa adorait faire des feux de bois. Tu ne vas pas me dire qu’en plus il n’avait pas ouvert le tirage ? – Hélas, si. C’était peut-être sa première flambée depuis l’été… il a fait très mauvais temps ces derniers jours. – Papa n’aurait jamais oublié un truc pareil… – Ce n’est pas le pire, pourtant. – Quoi encore ? – Il a utilisé du bois de laurier. – Du laurier-rose ? – Oui. – Celui qu’on nous a toujours interdit de toucher ? – Oui, il y en a plein le jardin… – Je le sais bien ! Ça fait des générations qu’on sait aussi que c’est dangereux ! – C’est pourtant ce que l’on a retrouvé dans la cheminée, hélas. – Du laurier-rose ! Sans ouvrir le tirage ! Et avec des somnifères dans l’estomac ! Je réalisai alors ce que cela signifiait : – Tu n’es pas en train de me dire que Papa s’est suicidé, si ? – C’est une des pistes de la police. – Ils te l’ont dit ? – Non, ils l’ont dit à Maman. – Et comment a-t-elle réagit ? – Mal. Tu imagines. – Papa était déprimé ? – Ce n’est pas impossible. – Tu le voyais souvent ? – Un peu plus depuis le début de l’été. Comme j’avais des vacances à prendre et peu d’envie de partir, je venais avec Maman. Elle aimait bien s’occuper dans le jardin. C’était la maison de son enfance, il ne faut pas l’oublier… Les mêmes revendications, encore et toujours ! – Francis, ton père, aimait particulièrement jardiner, non ? – C’était sa passion. Il aurait adoré vivre ici. Et Pierre-Alain n’ayant pas « les doigts verts » comme on dit chez nous… – C’est ton père qui venait jouer au jardinier. – Voilà. Et il l’a fait jusqu’au début de sa maladie. Après, il n’avait plus la force. Maman avait cru pouvoir le remplacer, mais c’était trop dur pour elle. Alors, Pierre-Alain a engagé une entreprise. – Et vous veniez souvent ? – Assez, pendant les beaux jours. Tu sais, Maman était plus attachée à son frère qu’elle ne voulait bien le dire. – Et elle n’aurait pas vu qu’il était déprimé ? – Je crois surtout qu’elle niait l’évidence. – Ou alors il perdait la tête… murmura Catherine. La lumière était tombée assez rapidement ; Verena glissa vers moi une grande enveloppe avec un air gêné : – Avec Maman, on t’a gardé tous les articles. Tu les liras quand tu t’en sentiras capable. Maintenant, il faut qu’on parte. Elle va nous attendre. Je la suivis comme un automate dans le hall d’entrée. Au moment de refermer la porte je regardai mon trousseau avec hésitation. D’autorité, Verena prit la bonne clé, me poussa vers la voiture et verrouilla derrière nous. Quand elles quittèrent les lieux, le rideau de la villa voisine retomba doucement.
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