Catherine, le 23 septembre 2008L’autoroute qui contourne la ville n’est pas longue, mais elle peut être sans fin lorsqu’on est mal à l’aise.
Verena était polie, ça, je ne peux pas dire le contraire. Avais-je fait bon voyage ? Et puis nous avons parlé du temps. C’est pratique dans ces cas-là. Toutefois, le courant ne se rétablissait pas aussi vite que j’aurais pu l’espérer…
Puis, Verena se mit à me dire qu’elle s’occupait de femmes en détresse au sein d’un centre de planning familial. Je ne fus pas étonnée. Gamines, déjà, nous n’avions pas les mêmes ambitions. Je rêvais du devant de la scène quand Verena restait dans les coulisses. Mais bon, chacun son truc.
Quand la voiture s’arrêta devant la maison de Saconnex-d’Arve, je reconnus à peine les lieux.
La porte s’ouvrit sur ma tante Danielle et je me décidai enfin à quitter le véhicule.
Elle s’avança avec un demi-sourire, me prit dans ses bras et me serra contre elle en silence.
Quelque chose de très lourd me tomba alors sur la poitrine. Plus question de fuir. Mon père était mort. Ici. Dans la maison familiale. Seul.
Je ne savais toujours pas comment. Avais-je seulement posé la question ?
Une fois tous les bagages posés sur le tapis de l’entrée, Danielle me tendit des clés.
– Te voilà chez toi.
Y avait-il de la gentillesse ou de l’ironie derrière cette phrase ? Des querelles familiales à propos de cette maison « qu’il ne faudrait jamais vendre » me revenaient tout à coup en mémoire… Sans doute ma tante me soupçonnait-elle aujourd’hui de peut-être vouloir brader ce patrimoine familial ?
Je ne disais plus rien. Verena non plus. Danielle dut se sentir responsable, et simula une jovialité qui devait se vouloir maternelle et rassurante.
– Allez ! On va t’installer un peu. J’ai aéré la maison avant que tu arrives…
Mon ancienne chambre me parut plus exiguë qu’avant mon départ en 1995, treize ans plus tôt. Je me reconnaissais pourtant si bien… Genève était déjà trop petite pour moi. J’avais trop à faire pour rester ici.
La grande fenêtre donnait plein sud. Le lit était étroit – je n’en gardais pas un souvenir pareil ! – mais je préférais encore mon ancien cocon plutôt que de loger n’importe où ailleurs dans cette maison.
Danielle me fit néanmoins tout visiter comme elle l’aurait fait pour une acheteuse potentielle.
De retour au rez-de-chaussée, on se dirigea vers le salon.
– Il faudra bien qu’on finisse par y retourner… murmura Danielle comme pour elle-même.
Drôles de propos qui m’échappaient.
Verena se rapprocha, posa ses mains sur mes épaules et dit doucement :
– Parce que c’est là que Maman a retrouvé ton papa… mort.
C’était le moment de poser une des questions qu’on attendait encore de moi :
– Parce que Papa est mort… où exactement ?
– Devant sa cheminée ! cria presque Danielle.
Je n’avais pas envie de ça. Pas envie de cette scène violente dans ce corridor triste.
De cette scène qui ressemblait à ma vie du moment : sombre, amère et douloureuse. Cela dut se voir car Danielle passa vite de la colère à la tristesse.
Elle revint vers moi et me prit dans ses bras.
– Pardonne ma brusquerie. Mais je ne me remettrai jamais de cette histoire. Verena t’expliquera. Laissons le salon comme ça pour le moment. Allons nous asseoir dans la cuisine.
Dans le jour un peu gris, l’immensité du jardin me subjugua. J’avançai contre la baie vitrée.
– Te souviens-tu de nos jeux dans la cabane ? dit doucement Verena.
Des images plus concrètes surgirent alors.
– Oui ! C’était du temps de Grand-papa et de Grand-maman…
– Exact. On venait le jeudi et Grand-maman faisait des frites !
Cette évocation suscita un sourire mélancolique chez Danielle qui avait toujours adoré ses parents.
– Elle faisait surtout tout ce que vous vouliez…
– Et Grand-papa qui refusait qu’on grimpe aux arbres, rappela Verena, il disait que ce n’était pas un jeu de fille…
Danielle rigola.
– Il me disait déjà la même chose quand j’essayais de suivre Pierre-Alain…
Ce prénom cassa l’ambiance, une fois de plus.
De grosses larmes apparurent dans les yeux de Danielle. Verena reprit sa mère contre elle et me jeta un regard navré.
– Je suis désolée… balbutiai-je.
Danielle saisit la main que je lui tendais en continuant à sangloter sur l’épaule de sa fille. Et puis soudain, elle se redressa et s’essuya grossièrement la figure d’un revers de main :
– Si on allait sur sa tombe ?
S’il y avait une chose dont je n’avais pas envie…
– Déjà que tu n’étais pas là à son enterrement, accusa Danielle, la moindre des choses serait d’aller lui dire bonjour !
– Maman… tenta de tempérer Verena.
J’acceptai, sans enthousiasme.
Si ça pouvait faire du bien à ma tante… On irait au cimetière.
En sortant sur la terrasse, on pouvait traverser le jardin jusqu’au muret. Là, il suffisait d’un peu de souplesse et on accédait à un champ cultivé qu’on longeait jusqu’à la limite du cimetière qui s’étendait sur le versant descendant vers Plan-les-Ouates. Tous ces terrains appartenaient depuis toujours aux Cheynel. Les morts de la famille étaient presque chez eux.
Je n’étais pas certaine que mes ballerines beiges supporteraient le trajet. Toutefois, d’instinct, je ne dis rien.