Catherine, le 23 septembre 2008Pour cause de travaux, le gros porteur ne pouvait accéder aux rampes mobiles. Il s’arrêta donc vers un satellite, laissant les passagers prendre un bus pour rejoindre l’aéroport. Il n’y avait toujours pas de prix du mérite pour le premier qui arriverait dans le véhicule, mais tous continuaient à s’y précipiter comme s’il s’agissait d’un concours…
En y entrant, je croisai le regard d’un homme élégant que j’avais entrevu en quittant la business class. Il tenait à la main un passeport américain. L’avais-je croisé à New York ? Etait-ce un ami de Steve ? J’avais voulu disparaître discrètement, mais où que j’aille, quelqu’un me reconnaîtrait et serait donc capable d’en parler à mon mari.
Et si cet homme était justement là pour me suivre ? Sur ordre de Steve ? Non, c’était idiot. « Après tout, je ne fuis pas. Je suis juste partie sans rien dire, ce n’est pas la même chose ! »
Le dernier arrivé dans la navette est souvent le premier sorti : je m’élançai sans attendre dans le couloir de l’aéroport.
L’homme, comme je l’avais craint, remonta à ma hauteur et engagea la conversation. J’avais vu juste, c’était un ami de Steve. Il était même venu chez nous. L’individu n’avait pas dû me marquer… Il babillait encore au bout du couloir, là où les voyageurs se répartissent dans les files d’attente pour le contrôle des pièces d’identité. C’est à ce moment que je sortis mon passeport helvétique. J’aurais exhibé une carte du FBI que l’homme n’aurait pas été plus stupéfait :
– Vous n’êtes pas américaine ? (« Rassurez-moi » aurait-il pu ajouter…)
– Si, mais je suis née ici, à Genève. J’ai donc les deux passeports… Je me sers de celui qui me permet le passage le plus rapide, selon l’endroit…
L’autre resta bouche bée. Pour beaucoup d’Américains, la possession d’un passeport est déjà une chose rare. Alors deux…
Il se reprit en croyant plaisanter :
– C’est pratique, pour fuir son mari…
– Cela fait surtout gagner du temps lorsqu’on est attendu pour enterrer son père.
Crétin, va ! J’avais été plus cassante que je ne le voulais. Sa présence était contrariante, même s’il ne le faisait pas exprès. Il avait pâli et se mit à bredouiller des condoléances en même temps que des excuses. La file avança subitement par la grâce de l’ouverture d’un nouveau guichet, je le saluai et le plantai là en quelques secondes.
Dans la zone des bagages, je cherchais les parois en verre contre lesquelles s’agglutinaient autrefois ceux qui venaient accueillir les voyageurs. Mais les architectes de l’aéroport, avec les années, avaient érigé des cloisons opaques un peu partout. Sauf à se courber sous un escalier, ceux qui voulaient guetter un arrivant n’avaient qu’à attendre. Plus question de faire le clown en écrasant son nez contre la vitre…
Mes yeux erraient d’un espace à l’autre. Comment reconnaître ma cousine après tant d’années de séparation ? J’avais perdu Genève, mon passé, mes souvenirs. Et bon nombre d’entre eux étaient liés à Verena.
Je revoyais maintenant la fillette ingrate qui me suivait partout, à la fois boulet et alibi parfait. Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, Verena était à mes côtés. On n’avait pas un an d’écart ; toutes deux filles uniques, seules enfants de la famille.
Petite sœur, confidente, Verena avait toujours été là quand j’en avais besoin.
Une fois en possession de mes valises, je poussai mon chariot vers la sortie. Dans l’entrebâillement rapide des portes, j’aperçus une série de visages, sans y repérer celui de ma cousine. Une fois la porte franchie, je sentis des yeux sur moi. Masculins, essentiellement. Quelle allure pouvais-je avoir après une nuit dans l’avion ? Je ne m’étais même pas arrêtée aux toilettes pour me rafraîchir. Je n’étais décidément plus moi-même…
C’est à ce moment que je la vis. Cette jeune femme aux boucles châtain clair qui entrait en courant dans le hall de l’aéroport était ma cousine. Fidèle à elle-même, en retard et pas coiffée. Verena ! Je lui fis un signe et elle zigzagua entre plusieurs personnes avant de se trouver en face de moi.
Etait-ce le lieu un peu froid, le monde autour de nous ou ces années de silence ? Nous restâmes figées ainsi un temps insignifiant vu de l’extérieur, mais affreusement long, vécu de l’intérieur.
Les yeux de Verena brillaient. « Te voilà enfin ! » dit-elle simplement. Je retrouvais son admiration et sa timidité. On s’embrassa maladroitement. Verena avait la respiration saccadée. L’émotion sans doute.
– Pardon, je suis en retard, lâcha-t-elle dans un souffle, tout en m’observant. Tu n’as pas changé.
Les gens commençaient à nous regarder et cela me mit mal à l’aise. J’empoignai mon chariot et lui proposai de sortir de l’aérogare.
Devant l’automate du parking, Verena perdit sa monnaie et se baissa pour la ramasser. Cela fit surgir en moi une bouffée d’images : ma mère, se moquant régulièrement de cette petite cousine maladroite et qui me chuchotait : « Regarde tout ce qu’il ne faut pas que tu deviennes ! »
Un homme n’avait pas bougé dans la foule du hall Arrivées. Sa tenue sportive n’attirait pas les regards. Il avait juste voulu s’assurer que Catherine Cheynel était bien arrivée à Genève. C’était tout pour l’instant.
Il n’avait pas besoin de suivre les deux jeunes femmes, il savait où elles allaient. Il retrouverait la belle Américaine bientôt. Tout bientôt. Elle ne perdait rien pour attendre.