3 – Kearsen-CityAsh s’était rendu compte sur-le-champ qu’elle avait posé une mauvaise question : elle n’était pas sur NexTerra pour faire du tourisme. Néanmoins, désorientée par la nouveauté absolue et l’étrangeté vaguement inquiétante de ce paysage de jungle décalée, revisitée ou retouchée par un créateur fou, elle corrigea le tir et rattrapa très vite sa bévue.
— Vos hommes, comment vont-ils ?
— Aussi mal que des victimes d’une catastrophe humanitaire ou militaire sur Terre. Et il n’y a pas que mes hommes qui en ont bavé, les colons aussi sont touchés. Ils ont souffert, avant que l’Ogre se décide à faire appel à l’Armée. Si on vous a sollicitée, c’est parce que les symptômes recensés, aussi singuliers soient-ils, sont suffisamment caractérisés pour qu’un SP puisse intervenir avec ses compétences et ses ressources propres, et évaluer le mal de visu, plutôt que par comptes-rendus interposés, et limiter un peu la casse dans les effectifs. C’est ce qu’on m’a dit mais je ne suis pas expert, juste victime, par ceux dont j’assure le commandement. Mon souci majeur à ce jour, sur le plan logistique, consiste à déterminer si je dois rapatrier certains de mes hommes ou les soigner sur place… sans parler des colons. Le voyage vers NexTerra prend deux mois, vous le savez ; ce qui signifie, par exemple, que le colonel Collins et toute une section d’intervention restent deux mois non-opérationnels, enfermés dans un vaisseau spatial à se dorer la pilule. Situation qui neutralise pas mal de nos capacités d’action. J’ai besoin ici de bras disponibles et non de troupes en transit aller… ou retour, qui ne me servent strictement à rien.
— Il me semble qu’ils se sont entraînés durant le voyage, avança-t-elle, sans insister mais se sentant tenue de prendre leur défense, par solidarité envers Collins.
— Je n’en doute pas, là n’est pas le problème. Le vrai problème est qu’il faut avoir au plus vite la peau de ce… de cette rébellion ou appelez-la comme vous voudrez.
— Par la force, exclusivement ? demanda-t-elle, touchant là un point sensible, y compris pour elle. Vous comptez massacrer tous les Eels de NexTerra pour les faire plier ?
— Non, bien sûr. C’est plus subtil et bien plus complexe que ça.
— Où en êtes-vous avec eux ?
— Le gouverneur vous l’expliquera tout à l’heure. Il a son idée sur la question. Disons qu’il tente de s’en faire une au jour le jour, et la confronte avec les ordres qu’il reçoit en droite ligne de l’Ogre. Quant à nous, l’Armée, nous sommes leur prestataire de service, leur milice, plus ou moins libres des moyens mais non de la finalité. En contrepartie, l’ONU, sur Terre, dont nous représentons l’autorité, est rétribuée pour sa prestation de retour à l’ordre ; nous sommes donc sur NexTerra avec un statut proche du mercenaire légal ou de l’Armée privée, un cas de figure inédit, celui d’une entité semi-étatique ou équivalent, louant ses services à un organisme privé dans un contexte global de maîtrise de la violence et de retour à l’ordre établi.
— Où en êtes-vous, malgré tout ? insista-t-elle. Sur le plan du… retour à l’ordre justement ?
— Un beau merdier ; ça n’est même pas logique, ou pas forcément. Parfois, je me dis que ça ressemble à un virus, vu le mode de propagation de la rébellion chez les Eels.
Son attention fut attirée par la formule singulière appelant les questions, à cause de sa connotation médicale. Hormis que la notion de virus avait en général peu de points communs avec la médecine des cervelles qu’elle pratiquait, elle, « infirmière des âmes ».
— Un virus ? Expliquez-moi ça. Je ne comprends pas.
Un v*****t cahot les interrompit. Le chauffeur étouffa un juron entre ses dents. Ash avait juste eu le temps de voir devant les roues, sur le bandeau gris de la piste satinée, un gros serpent en forme de branche ; à moins que ce ne fût plutôt une branche en forme de serpent ?
— Saleté de biogénétique ! fit le colonel sans réagir outre-mesure au choc, comme blasé face à un fait établi ou très habituel.
Elle le fixa sans commenter, attendant la suite.
— L’astroport est entouré d’une forêt pas si naturelle que ça, finit-il par lâcher entre ses dents. Ingénierie biogénétique – végétal bio-dopé, je crois, mais je ne sais trop dopé à quoi – censé servir de barrière de contention ou d’enceinte « naturelle » et défendre l’accès à l’astroport. Ça marche, et ça reste encore assez efficace, même sans entretien depuis des lustres. Cela dit, les effets secondaires ne sont pas nuls.
Duce gémit sous son siège, comme à retardement. Ça n’était pas le choc : c’était un mot, un seul, qui lui avait écorché les oreilles, interpréta Ash qui connaissait son compagnon à quatre pattes comme s’il était son propre enfant.
— Revenons-en à ce virus, suggéra-t-elle.
— Ça a commencé comme un virus, disais-je. D’ailleurs c’est toujours le cas, semble-t-il. Très localisé dans un premier temps, puis s’étendant, faisant tache d’huile, vous voyez ce que je veux dire. Après les Eels ce sont des colons, puis certains de nos hommes qui sont atteints, dirait-on. Certains ont vraiment pété les plombs, vous verrez ; c’est pour ça que vous êtes ici, j’imagine. Par chance, le mode de propagation de cette saleté de fièvre est très lent. Ces Eels sont en général doux comme des agneaux. À l’origine, ça a dû être un critère d’emploi pour les retenir, et vous en verrez qui ne sont pas atteints et bossent toujours pour nous et avec nous sans le moindre problème. Le vecteur de « contagion » principal présumé serait le contact direct entre eux via leur doigt connecteur. Enfin, c’est ce qu’il semble.
— Leur quoi… ?
— Vous n’avez pas dû avoir accès aux vidéos qu’il faut, diagnostiqua-t-il, voyant qu’elle ne le suivait pas. Je parle de cette façon bizarre qu’ils ont de communiquer entre eux à l’aide de ce… cette extension bizarre qu’ils ont, ce pseudopode ou je ne sais quoi. Une sorte de doigt unique extensible, similaire à la trompe d’un papillon, si vous voulez. C’est ainsi, par contact direct, qu’ils se communiquent leurs messages, qu’ils « parlent » et partagent l’information.
Ash était prodigieusement intéressée, vu son domaine de compétences. Par définition, tout ce qui touchait de près ou de loin à la communication ou à la psychologie la concernait. Cela étant, l’éthologie était un domaine connexe au sien, parallèle mais non identique dans ses lois, même si l’on pouvait parfois en tirer des leçons utiles pour l’humain. En revanche, elle était certaine de n’avoir rien observé de tel sur les vidéos disponibles sur le Net. Il est vrai que celles-ci étaient souvent médiocres, improvisées sur le terrain par des amateurs peu doués et destinées avant tout à alimenter une galerie de portraits des « monstres » de NexTerra ; des images privilégiant comme toujours le spectaculaire, destinées à un grand public ignare plutôt qu’à des experts d’exobiologie, à des fins d’études. Il ne fallait pas trop espérer de l’Ogre ni de ses employés, en termes de zoologie ou d’éthologie.
— Une sorte d’antenne ou de sonde, comme la trompe chez les insectes, et qui leur sert à « butiner » ? C’est ce que vous voulez dire ?
— Si vous voulez, oui. Mes hommes sont plus pragmatiques, ils parlent de ravitaillement, le genre pompe à carburant, dont vous déroulez le tuyau jusqu’au réservoir. Mais chacun a les références qu’il peut, n’est-ce pas ?
Ash acquiesça, intriguée par ce détail très peu mis en évidence par les images du Net.
— Il y a donc transfert de matière ? Leur tuyau extensible sait faire ça ?
— Oui, je veux dire, peut-être, ça n’est pas sûr. Leur régime alimentaire reste obscur, je crois. Et pas seulement ça ; cet interface ne leur sert pas forcément à ça, ou pas seulement à ça. On peut aussi imaginer qu’il est « communiquant » et transfère de l’information codée.
— De l’information ?
— Pourquoi pas ; à moins d’imaginer un langage juste tactile, une sorte de braille ou de morse fonctionnant par contact. Mais si ça n’est pas le cas, alors, il s’agit vraiment d’information.
— Comme la bouche pour l’être humain, en somme, énonça Ash à haute voix, avant tout pour elle-même, afin de tirer les implications de cette information. C’est assez étonnant. Manger et parler/communiquer par le même dispositif ? (Elle se reprit, car l’être humain et l’ensemble du règne animal, ou presque, procédaient de même, y compris pour la fonction symétrique ou miroir : excréter et copuler). Je veux dire que ce serait étonnant, s’il s’avère que les principes physiques mis en œuvre sont vraiment éloignés. Si ça n’était pas seulement vocal par exemple, mais bien plus complexe, quasiment… technologique.
Elle pensait électricité, magnétisme et autres formes ondulatoires diverses, pas forcément de nature acoustique, et d’origine biologique ou non.
— L’extrémité de leur « trompe » est leur senseur central ; il est au cœur de leurs interactions avec leur environnement. Peut-être s’en servent-ils aussi pour aspirer du liquide ou des gaz, comme fait un éléphant pour boire ou respirer, en plus de communiquer entre eux par un lien tactile. Mais leur façon de s’alimenter n’est pas encore si explicite, à ce qu’il semble. Il semble que l’Ogre n’ait pas vraiment jugé utile d’investir dans les zoologues ni les éthologues ; il s’est contenté d’obtenir leur caution et leur blanc-seing pour amener ces ET sur cette planète et les mettre au boulot.
— Les verrons-nous bientôt ? demanda-t-elle sans insister, préférant n’afficher qu’avec retenue sa curiosité attisée, grandissante, pour ces Eels.
— Assez peu ici, autour de Kearsen-City. Ils se regroupent en tribus, et l’Ogre les emploie en majorité autour des sites d’extraction répartis sur NexTerra. Ceux que l’on voit par ici sont des « dockers » en charge des opérations de manutention des containers minéraliers transbordés depuis les convois routiers vers les vaisseauxsoutes, dans le secteur de l’astroport dédié au transport lourd commercial. Or il se trouve qu’il n’y a plus grand-chose à charger vers la Terre depuis que les sites d’extraction sont soit fermés, soit tournent au ralenti. Les Eels de Kearsen-City sont quasiment désœuvrés, comme des ouvriers en licenciement technique ou en grève. Mais l’Armée ne s’en occupe pas ; on les laisse tranquilles, tant qu’ils restent « calmes ». Cette crise a tout fichu par terre ici, elle occupe tout le terrain et l’actualité, elle sape les finances de l’Ogre ; et même nous tous, d’une toute autre façon, elle nous mine.
Il lui jeta un regard lourd de sous-entendus, comme s’il attendait d’elle, à peine débarquée, une réponse ou une forme d’antidote à tout cela.
La tâche n’était pas simple, devinait-elle. Parce que les tenants et aboutissants ne l’étaient pas non plus et qu’il y avait un point dur, une zone obscure que, par facilité, certains avaient jugé plus simple de baptiser « virus » et de confier au corps médical… puis aux psys, aujourd’hui. L’Armée n’était donc comme souvent qu’un pis aller, un moyen confortable de répression et de maîtrise de la violence lorsque celle-ci venait à déborder, et non d’analyse objective des causes profondes de la crise.
— Nous sommes arrivés, déclara le colonel après un quart d’heure de trajet, dans le même temps que se présentait à eux un paysage plus vallonné et encaissé, montagneux mais toujours verdoyant, qui lui rappela la Cordillère des Andes. Voici Kearsen-city.
Endormie, engourdie par les vibrations mécaniques incessantes du véhicule aux suspensions trop raides, Ash rouvrit les yeux, ébahie. Accrochée à flanc de montagne, la ville semblait très nettement différentiée entre ses parties basse et haute, à cette distance. Etagés en terrasses ou imbriqués en adobe sur le piton rocheux, ce n’étaient que bâtiments très terrestres d’apparence, le très banal mariage verre-et-acier, le double poli de miroir du métal et du verre sans tain. En revanche, ancrée plus bas sur les contreforts et s’étendant dans la vallée jusqu’à perte de vue, au cœur d’une brume légère digne d’un rêve éveillé, il y avait une autre ville. Un bidonville ? Même pas. Une autre ville, une vraie, offrant cette apparence intemporelle et ancienne à la fois d’un Macchu Picchu. Une ville mythique dès le premier regard, tel un rêve éveillé, à nouveau. Ce n’est qu’en se rapprochant qu’elle nota toits crevés et murs écroulés ou calcinés, telle une ville traditionnelle frappée par une guerre ou par un incendie majeur – une ville « authentique », même s’il n’y en avait plus beaucoup sur Terre qui méritaient cette étiquette.
— Que s’est-il passé…? balbutia-t-elle d’un ton étranglé, découvrant ce désastre généralisé.
— Nous n’y sommes pour rien, annonça Simmons, croyant la rassurer. Rien à voir avec notre mission. Tout était déjà ainsi bien avant notre arrivée. Nous allons là-haut, sur le piton, vous voyez ? L’autre ville, en contrebas, est celle des prédécesseurs des Eels ; nous ne faisons que la traverser pour nous rendre chez le gouverneur et vous y déposer.
— Des prédécesseurs ? Il y avait donc une… une civilisation véri-table, ici ? balbutia-t-elle.
— Bien entendu, pontifia-t-il. L’homme n’est plus tout seul dans l’univers, comme dit si bien le nouvel adage. Mais ils ont disparu ; accident tragique ou virus, je ne sais trop ce qu’il s’est passé et qui a condamné toute cette colonie à mort durant pas mal d’années – à l’oubli, en tout cas – avant que l’Ogre ne se retrousse les manches et double la mise.
Ash se souvint de ce qu’elle avait consulté sur le Net à ce sujet ; sauf qu’elle n’y avait trouvé aucun détail ni sur ces ET en tant que tels, ni sur ce qui les avait fait disparaître en totalité. Ne rien savoir aurait été logique s’ils y avaient été isolés, pas encore entrés dans la sphère des planètes identifiées et visitées par la Terre – et plus, si affinités. Or l’Ogre y était déjà à cette époque, mais l’organisation n’avait pas jugé utile de communiquer, digérant mal son échec ou, qui sait, noyant celui-ci par le silence.
— Qui étaient-ils ? demanda-t-elle, espérant en savoir plus une fois sur place.
— Jamais vus ; j’étais trop jeune, je vous l’ai dit. Et puis ça n’est plus le problème, aujourd’hui. Ils s’appelaient les Lapins, ou les Lutins… un truc en L en tout cas, je ne sais plus.
— L… ? répéta-t-elle, hébétée, notant mentalement la coïncidence et trouvant étrange, pour ne pas dire sinistre, cette autre similarité phonétique entre L et Eels, s’ajoutant à ce prétendu virus. Comme si cet écho de sonorités était délibéré, une menace encore indistincte pour les nouveaux venus.
— Et… il n’en reste plus un seul, de ces Lutins ou ces Lapins, comme vous dites ?
— Aucun risque, rétorqua-t-il d’un ton impérieux, très sûr de lui et se méprenant totalement sur le sens exact de sa question. Ils y sont tous passés.
Ash était troublée, écœurée, révulsée mais ne sachant trop dire pourquoi, ne les ayant jamais connus, ces Lutins. Peut-être parce qu’une race ayant construit cette ville désormais en ruines, tout comme celle qui avait bâti le Macchu Picchu dans les Andes, ne pouvait être tout à fait « mauvaise », et que leur disparition était donc un désastre avéré, ne serait-ce qu’au nom de la diversité de l’univers.
Avec des moyens modernes, ceux de la biogénétique, elle savait que l’on pouvait reconstituer une race disparue. Mais encore fallaitil en avoir la volonté, et vouloir en payer le prix.
— On l’appelle la Cité-fantôme, poursuivait déjà Simmons, l’arrachant à ses pensées grises. D’autres parlent de Cimetière des Âmes, je ne sais trop pourquoi.
— Avait-elle un vrai nom ? Je veux dire un nom de ville, quelle que soit la langue ?
— Nagra, ou Nagray, un truc comme ça, intervint le chauffeur, apportant sa contribution. Les archives ne s’accordent pas sur la prononciation. Ça devait être un mot dans leur langue et ces ET-là, ces Lapins, s’ils savaient creuser et monter un mur d’aplomb, ne connaissaient pas forcément l’écriture.
Ash était émue, bien plus qu’elle l’aurait pensé, alors qu’elle n’était pas concernée par ce drame ancien. Elle fut presque choquée, une minute plus tard, de découvrir lors de leur traversée de la cité morte des baraquements inesthétiques, blocs modulaires gris pâle – les mêmes que l’on voyait sur tous les chantiers de la Terre, là où le provisoire-en-dur-et-qui-dure était la règle. Nagray, la cité-fantôme de NexTerra, avait dû être magnifique. Belle et noble comme une métropole égyptienne antique, jugea-t-elle. Une splendeur, un joyau enchâssé dans sa vallée tel un bijou sur le cou d’une femme, tandis que ces immondes modules d’habitation standard multi-usage étaient profondément, fondamentalement laids : une injure au paysage et à la planète, décréta-t-elle en son for intérieur.
— Fatiguée ? observa Simmons qui la dévisageait. Vous en faites pas, nous sommes arrivés chez le gouverneur. Vous auriez besoin d’un petit remontant, on dirait. Je suis certain qu’il y a pensé. C’est toute l’utilité qui lui reste acquise : jouer au diplomate et accueillir les nouveaux venus. Une chance que l’Armée soit là pour tout le reste, soupira-t-il.
Le blindé s’arrêta presque en douceur devant une bâtisse aux angles bizarres, déclinaison non géométrique du concept classique verre-et-acier habillant la ville haute toute entière d’une sorte de blindage à facettes ou de paravent. Puis il descendit sur ses suspensions correctrices de garde au sol, et les panneaux latéraux s’ouvrirent dans un chuintement hydraulique.
Ash descendit, suivie par Simmons, qui l’accompagna jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Mais la majorité des passagers militaires resta à bord pour rejoindre le camp, un peu plus loin.
Ash était dégoûtée. Elle n’était pas certaine qu’elle aurait le cœur, après cela, de supporter de la part d’un gouverneur un autre discours de cette teneur, où prévalait la langue de bois. Tout à coup, bien que ça n’ait pas été spécifié dans le cadre de sa mission, elle sentit pousser en elle un désir inédit : en savoir plus sur ces Eels. Elle le souhaitait vraiment, telle une sorte de devoir s’imposant déjà à elle, aussi improvisé fût-il. Un devoir de mémoire anticipé, face au risque de m******e qu’elle ressentait et qui, peut-être (si les circonstances, la stratégie ou la protection prioritaire des intérêts terriens ou de ceux de l’Ogre venaient à l’imposer) serait la conclusion ultime de tout ceci. Au nom du fameux « ordre établi », notion purement terrienne et économique, donc très mercantile – surtout ici, sur NexTerra – qui parvenait donc à justifier n’importe quoi. Par exemple l’envoi de troupes armées et blindées puis d’un soutien psy – sans doute pour faire bonne mesure – simplement pour faire face à des ET nus et sans armes.
En tant qu’officier nouvellement affecté, le capitaine Collins était lui aussi convié à cette prise de contact avec les autorités, suivie d’un cocktail, semblait-il. Il laissa sa section aux mains de l’un de ses adjoints, un jeune lieutenant, et la rejoignit dehors sur un vaste balcon en terrasse.
— Alors, bien voyagé ? (Puis il nota la présence du retriever qui l’accompagnait, heureux de se dégourdir enfin les pattes après le trajet en blindé). Tiens, vous aviez donc un chien ? fit-il, sans qu’elle sache dire s’il se moquait d’elle ou s’il était juste surpris. On ne l’a jamais vu à bord. Vous le cachiez ou quoi ?
— Il n’était pas autorisé à sortir de la cabine. Le fait qu’il m’accompagne est déjà une faveur spéciale ; le contrôle sanitaire a tiqué, mais j’ai insisté. C’était lui et moi… ou rien du tout.
— Diantre ! Quelle volonté… et quel attachement !
— C’est vrai, vous avez raison, et c’est bien plus que ça. Duce est mon assistant, répondit-elle comme elle faisait toujours face à cette question qui revenait si souvent dans ses relations de travail, avant qu’elle puisse s’expliquer sur ce point non négociable.
— Un chien policier, plaisanta-t-il ? Ou un saint Bernard, pour retrouver vos blessés de l’âme sur le champ de bataille ?
— Rien de tout ça. Un chien d’aveugle qui a mal tourné, répondit-elle, plus sèchement qu’elle l’aurait voulu. Elle ne voulait pas en dire plus, pas à lui. Et pas maintenant.
Au même instant un vrombissement léger leur fit lever la tête, même à Duce, pure habitude de sa part. Ash vit une étrange machine gris acier en forme de libellule à la tête hypertrophiée.
— EagleEye, commenta Simmons. Drone de surveillance, Souriez, vous êtes filmés. Mais ils ont toujours un mal de chien à repérer les Eels isolés. Hormis si l’on peut les flasher en terrain découvert, leur signature thermique est trop faible à travers le feuillage et la végétation locale, et c’est plus vrai encore dans les zones vierges de NexTerra.