Chapitre 4

3507 Words
Le lendemain du jour où avait eu lieu dans les couloirs du Théâtre-Français cette scène impossible à prévoir et qui jetait brusquement la tragédie à travers le roman tout sentimental de la faible Juliette, elle était, elle, à suivre seule, vers les deux heures de l’après-midi, l’allée circulaire de son petit jardin. Les grappes rosées des acacias en fleur parfumaient l’air de leur arome sucré que la songeuse respirait longuement. Elle regardait les feuillages verdoyer sous la lumière du soleil d’été, le massif épanoui des roses rouges et blanches dressées sur leurs tiges, le frémissement du lierre sur la muraille, et le vol d’un oiseau qui de temps à autre se posait sur le gazon pour s’enfuir ensuite aux branches prochaines. Depuis sa conversation avec Casal, elle n'avait pas cessé de se sentir souffrante, et ç'avait été pour elle un comble de peine dans cette peine de ne pouvoir entièrement cacher à Poyanne la mélancolie où elle s'enfonçait, où elle se noyait un peu plus avant chaque jour. Et comment tromper tout à fait l'inquiète lucidité de cet homme ? Il était si tendre que cela semblait aisé ; mais, à un certain degré d’intensité, la tendresse devient si maladivement susceptible qu’elle équivaut à la plus perspicace défiance, et, dès le premier de leurs nouveaux rendez-vous, Poyanne n'avait-il pas soupçonné sa maîtresse d’être venue là pour lui et non pour elle, par pitié et non par amour ? D’ailleurs, est-ce que cela s’imite, l’amour véritable, cet élan de tout l’être, ce ravissement intime qui fait que la présence adorée est réellement pour nous le terme du monde et du temps, la sensation suprême, celle au delà de quoi nous ne concevons rien, tant notre âme est remplie par elle jusqu’à la dernière limite de sa capacité. Non, la comédie de ces extases du cœur n’est pas possible à jouer. La voix d’une femme saura s’adoucir pour prononcer des phrases plus douces encore que cette voix, ses yeux apprendront à ressembler à ces phrases. Elle aura soif de persuader à son amant qu’elle est heureuse — pour qu’il soit heureux. Stérile mensonge ! Si cet amant aime véritablement, il aura bientôt, par une douloureuse magie de divination, discerné sous l'accent ému l'arrière-fond caché d’effort, dans les prunelles la brisure du regard, et ce qu’il y a de cruellement factice dans cette volonté de tendresse. Hélas ! Peut-il se plaindre d’un mensonge qui prouve encore tant d’affection à défaut d’un trouble plus passionné ? Avons-nous le droit de reprocher à un être de ne pas sentir comme nous voudrions qu’il sentît, comme il croit quelquefois sentir ? Et l'on se tait de cet étrange malaise, et l'on retombe, comme fit Henry de Poyanne dès le lendemain de ce rendez-vous de Passy, dans cette silencieuse et folle scrutation des moindres nuances où une parole, un geste, un jeu distrait de physionomie deviennent des preuves à l'appui de cette affreuse et fixe idée : « Je suis plaint, je ne suis plus aimé… » Pour le comte cette idée se doublait d'une autre plus affreuse encore et qu'il tentait vainement de chasser. Un nouvel entretien avec d'Avançon lui avait révélé que Casal était définitivement consigné à la porte. Le vieux diplomate ne s’y était pas trompé : — « Je n'ai qu’à voir la tête qu’il me fait au petit club, » avait-il dit en se frottant les mains, « pour en être sûr. » Ainsi, Mme de Tillières avait tenu sa promesse. Elle ne recevait plus le jeune homme. Même sans confirmation d'aucune sorte et sans enquête nouvelle, Henry en était sûr. Sa rencontre avec Raymond, presque au seuil de la porte, le lui avait d'ailleurs prouvé. Il avait vu, d'une extrémité de la rue, Casal entrer puis ressortir aussitôt, et son imprudent regard pour accompagner le visiteur éconduit n'avait pas été exempt de cet orgueil masculin dont même les plus nobles amants subissent parfois la mauvaise ivresse. Mais si, après avoir exécuté Casal, Juliette ne le regrettait pas, pourquoi donnait-elle tous les signes d'une consomption intérieure, inexplicable sinon par la morsure cachée d'une douleur constante ? Ils sont si amers à constater pour un amant épris, ces signes-là, même lorsqu’il connaît la cause du ravage qu’ils révèlent. Voir le visage de l’être qui vous est si cher pâlir et comme se fondre, ses paupières se lasser, ses joues se creuser, ses tempes jaunir, ses lèvres se décolorer, partout la preuve que la flamme de cette vie adorée tremble et vacille !… Dieu ! si elle allait s’éteindre ! Et quel frisson à la pensée que l’objet de tant d’amour est si fragile, que tout notre cœur est suspendu au souffle d’une créature mortelle ! Le supplice de cette inquiétude s’exaspère parfois en des lancinations si aiguës que l'on souhaite de cesser d’aimer comme un malade crucifié par la névralgie souhaite de ne plus vivre. Que devenir lorsque cette torture de voir s’en aller heure par heure la femme que l’on cime s’augmente de cette autre : — « Elle meurt peut-être de chagrin à cause d'un autre… » C’est la grande forme de la jalousie, celle-là, et c’est la seule que connaissent les âmes nobles qui s’attachent, non pas, comme les esprits positifs et vulgaires, aux actions, mais aux sentiments. Elle a pour principe non plus la vision impure des caresses, mais la certitude que nous ne suffisons pas au bonheur de ce que nous aimons. Elle ne produit pas les crises des résolutions violentes, les flétrissantes enquêtes comme celles que poursuivait Casal à cette même période. Mais lentement, inévitablement elle épuise toutes les forces du cœur. Elle nous enveloppe d’une atmosphère irrespirable d’où nous sortirons, si nous en sortons, incapables d’espérance, impuissants à la joie, le cœur tari et comme usé. Beaucoup de jours ne s’étaient pas écoulés entre la matinée où d’Avançon était venu faire rue Matignon son dangereux métier de dénonciateur volontaire et la soirée du Théâtre-Français où Raymond avait abordé Poyanne, — et ce peu de temps avait suffi pour que ce dernier tombât dans une détresse intime encore plus déprimante que celle de son voyage à Besançon. Il était arrivé à cette hypothèse pour lui terrible et qu’il sentait vraie : — « Elle aime Casal sans se l'avouer ; et moi, si elle me garde, c’est par honneur, c’est peut-être par charité surtout. » Ah ! quand ces mots se prononçaient en lui, presque malgré lui, comme il retrouvait contre cette détestable aumône de pitié ses révoltes d'amant toujours amoureux ! Et chaque matin il se promettait d'avoir une explication définitive — qu’il reculait de nouveau dès qu’il avait vu le pauvre visage amaigri de sa maîtresse. Il tremblait qu'un tel entretien ne lui fît mal, et il se taisait. Mais le regard de ses yeux, le pli de son front, ses silences mêmes révélaient assez sa rechute dans la tristesse de la défiance, et la jeune femme, de son côté, interprétait, elle aussi, ces signes d'une anxiété secrète avec ce qu’elle savait du caractère du comte, et elle se disait : — « II n'est même pas heureux… J'ai brisé pour lui un sentiment qui m'était déjà si cher ! A quoi bon ? A quoi bon avoir rejeté l'autre dans son indigne vie d’autrefois ?… » Elle était sûre, en effet, que Casal, à ce même moment, cherchait l'oubli dans la reprise de ses avilissantes débauches. Elle le voyait, en imagination, auprès d'une fille ou d’une autre Mme de Corcieux. Elle se sentait alors jalouse à son tour. Une femme qui ne s’est pas donnée à celui qu’elle aime professe parfois de ces jalousies aussi douloureuses qu’iniques pour celles avec qui cet homme l’oublie… A ces minutes-là, et sous l’impression de ces souffrances complexes, Juliette comprenait, avec une épouvante jamais calmée, la vérité de sa situation morale : elle avait bien pu simplifier sa vie dans les faits en sacrifiant loyalement son amour nouveau aux restes douloureux de son ancien amour, en renonçant à ce qui eût été son bonheur pour la satisfaction de la pitié la plus passionnée. Mais ce parti pris n’avait pas guéri son cœur malade, — son cœur qui palpitait, qui saignait à la fois par ces deux êtres, et elle ne pouvait même pas rendre heureux celui auquel sa volonté immolait l'autre ! Elle en était à cette station de son calvaire, quand ce dernier coup l’accabla : Gabrielle venant lui apprendre que Casal était sur la voie de la vérité. Le saisissement fut si fort que son énergie la trahit, — cette nerveuse énergie des femmes frêles qui suffisent des jours et des jours aux plus épuisantes émotions ; puis elles payent cette résistance par des maladies devant lesquelles la science reste désarmée, tant l’organisme a été ruiné jusqu’en son fond dernier par cette série d’emprunts de force. Elle passa quarante-huit heures au lit, comme tuée, incapable de bouger, de penser, de sentir, devant ce que cette découverte lui représentait d’inconnu et de redoutable. Elle était encore toute brisée de cette crise, par cette claire après-midi d’été, où elle se promenait dans le petit jardin, écoutant les oiseaux, regardant les fleurs, mais toujours, toujours obsédée de cette question qui maintenant la hantait à chaque heure du jour et de la nuit : — « Raymond connaît ma liaison avec Henry. Que pense-t-il ? Que va-t-il faire ? Ce qu'il pensait ? Cela, elle le devinait trop bien, et que, ne pouvant s’expliquer les nuances d’âme par lesquelles elle avait passé, il la méprisait certainement d’avoir été coquette avec lui alors qu’elle était la maîtresse d’un autre. Dans le délire de révolte que lui infligeait l’idée de ce mépris, elle allait jusqu’à concevoir les projets les plus dangereux, les plus étrangers à sa nature comme à ses principes : lui écrire pour se raconter tout entière, l’appeler à un nouveau rendez-vous… Et puis elle se disait : « Non, il ne me croira pas, et, si je le revois, je suis perdue… » Elle comprenait qu’après sa faiblesse au cours de leur dernière entrevue, se retrouver seule avec lui c’était se mettre à sa merci. Elle ne se sentait plus sûre d’elle-même. Et puis dans les yeux de cet homme autrefois remplis d’un tel culte, elle lirait l’outrage d’une horrible certitude. Quelle certitude ? Comment avait-il acquis la preuve de son intrigue ? Ce mystère par-dessus l’autre confondait sa raison, et c’est alors qu’elle se demandait : « Oui, que va-t-il faire ?… » Et un frisson de peur la secouait qu’elle combattait en vain par des raisonnements fondés sur la délicatesse des procédés que Casal avait employés vis-à-vis d’elle. A cette époque-là il ne soupçonnait rien, et maintenant ?… Maintenant elle était sur le bord des conflits tragiques et elle en ressentait la terreur anticipée, tandis qu’elle foulait dans sa marche monotone le gravier de l’étroite allée, et le soleil continuait de briller, les acacias de secouer leurs parfums, et le temps d’aller, rapprochant la seconde où elle expierait si cruellement la faiblesse de n’avoir ni osé ni su bien lire en elle-même. L'absorption de la promeneuse était si complète qu’elle ne voyait pas Mme de Candale qui, debout sur la porte du salon, la regardait avec une émotion singulière. Sans doute la petite comtesse arrivait porteuse d’une nouvelle bien sérieuse, car elle semblait reculer le moment de parler à son amie, qu’elle finit pourtant par appeler deux fois de son nom. Mme de Tillières releva la tête, elle aperçut Gabrielle, et elle ne se méprit pas une minute sur l’expression de cette physionomie qui lui était si familière. — « Qu’y a-t-il ? » demanda-t-elle aussitôt qu’elle fut dans le petit salon. Mme de Candale l’avait prise par le bras et entraînée hors du jardin dans l’appartement, par peur des yeux de Mme de Nançay, qui pouvait être assise derrière la fenêtre du premier étage, à suivre, comme elle faisait souvent, d’un tendre regard, les allées et venues de sa fille chérie. — « Il y a, » répondit la visiteuse, d'une voix étouffée, « qu’il se passe des choses très graves, si graves que je ne sais comment te les dire… Prends mes mains et vois comme je tremble… As-tu du courage ?… » — « Oui, » fit Juliette, « mais parle, parle… » — « C’est moi qui perds la tête, » reprit la comtesse. « Je devrais te calmer et je t’affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es pâle!… Tu vas juger par toi-même si j’ai eu raison de venir tout de suite… Nous étions ce matin, à neuf heures, Louis et moi, à prendre le thé, quand on apporte une lettre. « C’est de M. Casal, » dit le domestique, « on attend la réponse. » — « De Casal, » fait Louis, « qu’est-ce qu’il peut bien me vouloir, lui qui n’écrit jamais ? » Il ouvre l’enveloppe et commence sa lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-là… Je vois un étonnement passer sur son visage. Il répond : « Dites que je serai rue de Lisbonne dans une demi-heure. » Quand nous sommes seuls, je lui demande, comme toi tout à l’heure : « Qu’y a-t-il ? » — « Mais rien qui vous intéresse, une présentation au cercle. » Il avait, en me disant cela, son regard qui ment, celui qu’il prend pour me raconter sa journée quand il a eu un rendez-vous avec Mme Bernard. J’en ai trop souffert, de ce regard-là, pour ne pas le connaître. Je fus sur le point de t’écrire dès ce matin pour te raconter cela, à tout hasard. Mais c’était si peu de chose !… Quand nous nous sommes retrouvés à déjeuner, j’ai jugé aussitôt que Louis continuait d’être extrêmement préoccupé. Tout à coup il me demande: «Est-ce qu’Henry de Poyanne va toujours beaucoup chez Mme de Tillières ? » — « Oui, » lui dis-je ; « pourquoi cette question ? » « Pour rien, » fait-il, « pour savoir; » puis il retombe dans son silence. Je te l'ai répété souvent : il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma sœur. Je le laissai se taire, bien sûre qu’avant la fin du déjeuner il lâcherait quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin. Cela n’a pas manqué. « Et Casal, » m’a-t-il demandé encore et si gauchement, « est-ce qu’il a vu souvent Mme de Tillières depuis qu’ils ont déjeuné ensemble ici ? » — « Je n’en sais rien, » lui ai-je répondu. « Mais m’expliqueras-tu pourquoi tu t’intéresses tant aujourd’hui à savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette ? » — « Moi, » dit-il en rougissant, « quelle idée !… » Et comme il prononçait ces mots, le domestique demande si « Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun, » cet Anglais, l’alter ego de Casal, qui depuis des années ne m’a seulement jamais mis une carte… Je les ai laissés enfermés à discuter dans le cabinet de Louis, j’ai pris un fiacre et me voici… » — « En effet ! » dit Juliette, « c’est étrange, c'est bien étrange… S’il s'agissait d'un duel ?… Si ton mari et cet Anglais étaient les témoins de Raymond contre Henry ?… Mais c’est clair comme le jour… Ils vont se battre !… N’est-ce pas, que tu l’as pensé ? Réponds… » — « Hé bien ! oui, » dit la comtesse, « je l’ai pensé ; mais, je t’en supplie, ne t’exalte pas… Nous pouvons nous tromper… C’est si invraisemblable en soi. Pense donc. Casal et Poyanne ne vont jamais dans le même monde. Ils ne sont pas des mêmes cercles, sinon du Jockey, où ils ne vont guère ni l’un ni l’autre, et tu ne les vois pas se prenant de querelle, ni là ni dans un lieu public… Il faudrait qu’il y eût eu entre eux un échange de lettres… C’est encore bien difficile… Il y a quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi ?… Voilà, il faudrait savoir… Par qui ? Louis a des défauts, il est très imprudent, maladroit au delà de tout, mais s’il a donné sa parole de se taire, il est gentilhomme… Je voudrais que tu voies Poyanne… Et c’est pour cela que je suis venue si vite… » — « Merci, » reprit Juliette en embrassant son amie. « Tu me sauves. Un duel entre eux, je n’y survivrais pas… Ah ! je vais savoir… Henry devait être ici à deux heures… Il ne m'a pas écrit pour déplacer ce rendez-vous. C’est qu’il viendra… Dieu ! j’ai la fièvre ; mais tu as raison, je dois être forte. » Malgré cette résolution et quoique le sentiment subit d’un grand péril possible eût en effet rendu un calme relatif à la jeune femme, comme il arrive aux natures que soutient, dans les moments suprêmes, le sang courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour où elle attendait la dépêche lui donnant des détails sur le premier combat auquel assistait son mari, Juliette n’avait été la proie d’une anxiété aussi dévorante. Les quinze minutes qui s’écoulèrent entre le départ de son amie et l’arrivée de son amant lui parurent si longues qu’elle faillit envoyer un domestique chez le comte, parce que l’heure du rendez-vous était un peu dépassée. Elle regretta d’avoir laissé Gabrielle s’en aller, quoique cette dernière eût dit avec beaucoup de bon sens : — « Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici… Dans ces situations-là, plus il y a de personnes dans le secret, plus l’amour-propre entre en jeu… Tu m’écriras aussitôt pour me tranquilliser… » — « Deux heures dix… , » songeait Juliette, en suivant sur la pendule la marche de l’aiguille. « Si à deux heures un quart il n’est pas arrivé, c’est qu’il ne viendra pas… Et comment savoir, alors ? Mais on a sonné… On ouvre la porte d’entrée… Celle du grand salon… Ah ! c’est lui… » C’était en effet Henry de Poyanne, qui s’excusa de n’avoir pu se dégager plus tôt d’un rendez-vous d’affaires. En réalité, il quittait ses deux témoins, qui étaient son collègue de Sauve et le général de Jardes. La rencontre était réglée pour le lendemain, à des conditions fixées par lui-même et de celles qui font réfléchir les plus braves : quatre balles à vingt pas, au commandement, avec des pistolets à double détente. — On fabriquait les derniers à cette époque. — Le comte devait donc se dire qu’il voyait peut-être son amie pour la dernière fois. Pourtant sa physionomie, que Juliette scruta aussitôt du plus avide regard, ne trahissait aucune espèce d’anxiété. En se montrant ainsi, tranquille jusqu’à l’indifférence, à la veille d’un duel avec un adversaire redoutable, cet homme ne s’imposait pas un rôle. Cette tranquillité était sincère. A la suite de la scène inattendue de la veille, il avait éprouvé comme une singulière sensation d’apaisement. Incapable de s’imaginer le vrai motif pour lequel Casal lui avait cherché une si extravagante querelle et si contraire à tout procédé de galant homme, — ce délire d’une curiosité affolée, — il y avait vu l’effet d’un délire, mais de jalousie. C’était la colère d’un séducteur professionnel, habitué aux succès faciles, et qui, renvoyé par une femme, s’en prenait brutalement au rival par l’influence duquel il se croyait expulsé. Et que prouvait cette colère, sinon que Raymond ne conservait plus d’espoir ? Donc Juliette ne lui avait témoigné aucun intérêt trop vif. Quoique le comte n’eût jamais mis en doute la fidélité même morale de sa maîtresse, ce lui fut une douceur infinie d’en tenir là un signe qu’il jugeait irréfutable, et une étrange douceur aussi de constater une souffrance exaspérée jusqu’à la déraison chez Casal. Ah ! ce Casal, il le détestait si profondément, depuis ces quelques jours, que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui donner une instinctive, une invincible satisfaction. Il en oubliait et que le secret de ses relations avec Mme de Tillières avait été surpris, et que les chances du combat étaient plus favorables à Raymond. En allant chez Gastinne, le matin même, se démontrer qu’il n’avait pas trop oublié le maniement de l’arme par lui choisie, il avait pu voir affiché au mur, parmi les trophées des tireurs hors pair, un carton avec une mouche déchiquetée comme à l’emporte-pièce, et au-dessous cette inscription : « Sept balles au visé par M. Casal. » Mais quoi ? Il avait bravé la mort de plus près en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui procurer, comme à son ennemi, et pour les mêmes motifs, après cette longue crise de rangement d’esprit, une sorte d’impression de bien-être particulière. L’action, même tragique, nous soulage quand nous avons trop vécu sur notre propre pensée. Elle a cela du moins pour elle, de nous reposer, par sa précision forcée, de cette intolérable incohérence que produit l’abus de la réflexion.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD