Chapitre 5

3361 Words
Mme de Tillières se heurta donc, durant les premiers instants de cette visite, à un masque de sérénité grave qui l'eût déroutée s’il ne se fût pas agi pour elle d’un intérêt capital. Il ne lui suffisait pas, dans une pareille circonstance, de s’arrêter à une hypothèse. Elle avait faim et soif de savoir. Elle tenait un moyen assuré pour être bien certaine que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander qu’il passât auprès d’elle cette journée, et, après quelques phrases de banale politesse sur le temps, sur leur santé, elle lui dit, avec une coquetterie câline dans le geste et dans la voix dont elle l'avait bien déshabitué : — « J’espère que vous allez être content de votre amie… Vous me reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l’air… Hé bien ! maman et moi, nous allons demain à Fontainebleau voir ma cousine de Nançay qui s’y est établie l’autre semaine. Et savez-vous qui nous avons choisi comme cavalier ?… » — « D’Avançon, » fit le comte avec un sourire. — « Vous n’y êtes pas, » reprit-elle en badinant. « Notre cavalier, c’est vous. Ne dites pas non… . Je n’admets pas d’excuses… » — « C’est malheureusement impossible, » répondit-il. « Je suis de commission, à deux heures, au Palais-Bourbon. » — « Vous me sacrifierez votre commission, » dit-elle, « voilà tout… Vous savez que je ne vous demande pas grand’chose. Mais cette fois, j’exige… J’ai mes raisons pour cela, » ajouta-t-elle finement. — « Avouez, » reprit-il, afin de maintenir la conversation sur un ton de plaisanterie, et la regardant, pour deviner si elle soupçonnait quelque chose, « avouez que j’ai au moins le droit de les connaître, ces raisons ? » — « Et moi, je ne peux pas vous les donner, » répliqua-t-elle, « mais je veux… Et quand ce ne serait qu’un caprice de malade, refuseriez-vous d’y satisfaire ?… Vous savez, » continua-t-elle avec un sourire triste, « il faut me gâter… Vous ne m’aurez peut-être pas toujours… » — « Vraiment, non, » dit-il sérieusement, « je ne peux pas… Voyons, Juliette, soyez raisonnable. Si c’est un caprice, vous ne voudrez pas que j’y sacrifie un devoir de conscience… » Il s’était levé pour échapper à l’extrême acuité du regard que les prunelles de sa maîtresse avaient lancé tout d’un coup. Était-elle réellement plus souffrante ? Alors elle cédait, comme elle l’avait dit, à une de ces fantaisies de despotisme où se révèle le déséquilibre nerveux des organismes touchés. Ou bien avait-elle appris la scène de la veille, et ses suites ? Mais comment ? Par qui? Elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage à cette double hypothèse, car elle s’était levée à son tour, et, marchant droit sur lui, les yeux fixes, la voix saccadée, elle reprenait : — « Ah ! Henry, que vous mentez mal !… Non, vous ne pouvez pas être libre demain. Je le savais, et je sais aussi le vrai motif, et je vais vous le dire, moi, et voir si vous oserez me démentir : c’est que demain vous vous battez… , et avec qui, je le sais encore… Faut-il vous le nommer ?… » Si éveillée que fut depuis le début de cet entretien la défiance de Poyanne, il ne put se retenir de laisser paraître, tandis qu’elle parlait, un étonnement qui, à lui seul, était un aveu. D’ailleurs, une idée cruelle s’empara aussitôt de son esprit qui lui rendit la dissimulation impossible. Si Juliette savait tout, ce n’était point par ses témoins, dont il était sûr. Il fallait donc que les témoins de Casal eussent parlé ? ce n’était guère vraisemblable ; ou Casal lui-même. « Et pourquoi non ? Il a voulu se venger d’elle, » pensa-t-il ; « peut-être l’avait-il menacée de ce duel avec moi, auparavant ?… Il lui aura toue écrit… Ah ! le misérable !… » Il ne s’arrêta pas à vérifier ce que cette imagination avait de chimérique. Il ne se dit pas que la ruse de Juliette prouvait simplement un vague soupçon. La rancune contre son rival était si forte que de penser à une nouvelle vilenie de cet homme l'affala de fureur, et il répondit, les yeux durs, la voix âcre : — « Puisque vous êtes si bien renseignée, vous savez, aussi les motifs de cette rencontre et qu'elle est inévitable… » — « C’est donc vrai !… » s’écria-t-elle en le prenant dans ses bras. La soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l’un contre l’autre l’avait frappée de ce coup de panique qui ne permet plus la réflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et serrant Henry contre elle avec la force que donne la fièvre : « Non, ce duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas… Toi contre lui, non, non, je ne veux pas… Ah ! si tu m’aimes, tu trouveras le moyen d’empêcher que cette chose monstrueuse n’ait lieu… Vous deux ! L’un contre l’autre !… Non, non, non, ce n’est pas possible, jure-moi que ce ne sera pas… Entends-tu ? Je ne le veux pas… J’en mourrais… Vous deux !… Vous deux !… » Toi contre lui !… Vous deux !… — Le comte l’écoutait jeter ces mots et révéler ainsi l’affreuse dualité de cœur qu’il soupçonnait depuis des jours, qu’elle s’était tant appliquée à lui cacher. Elle avait vu ces deux êtres, qui lui étaient si chers l’un et l’autre, dans un même éclair d’épouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce saisissement de la terreur affolée qui montre le fond entier des âmes. Cet amant malheureux sentit frémir en lui à cette évidence toutes les jalousies morales dont il avait trop souffert ; il se dégagea de cette étreinte, il repoussa presque avec dureté ces bras qui le pressaient, ces mains qui s’attachaient à ses vêtements, et il répondit : — « Nous deux !… Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui ou pour moi ! Vous ne savez pas lequel vous aimez !… Ou plutôt si… ,» continua-t-il avec une amertume d’accent qui arrêta du coup Juliette et la fit se tenir immobile sous la secousse d’une nouvelle terreur. Les paroles de Poyanne résonnaient en elle avec le dur accent de la vérité. « Si, vous le savez ; et lui aussi, lui, il le sait… Je comprends maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre cœur qu’un obstacle, ce dernier reste d’affection pour moi, il a voulu le supprimer en me supprimant… Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu’il m’avait donnée, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien raconté qu’il s’était permis de m’appeler lâche ? — Lâche, entendez-vous, et me demandez-vous d’accepter cette injure ? Et puis, voulez-vous que je vous dise tout ? Il ne me l’aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne laisserais pas échapper cette occasion de jouer ma vie contre la sienne, car je le hais, cet homme !… Ah ! que je le hais ! » — « Henry, » reprit-elle d’une voix brisée et lui prenant la main cette fois avec la timidité vaincue d'un enfant qui implore grâce, « je t’en supplie, crois-moi… Je te le jure, par tout notre passé, notre cher passé, je n’ai rien su que par Gabrielle et par toi… Elle est venue tout à l’heure. Son mari est témoin dans cette horrible affaire. Il a dit deux ou trois phrases qui ont éveillé ses soupçons à elle et puis les miens, quand elle me les a répétées… Alors, quand j’ai entendu l’aveu de ta bouche, j’ai vu du sang, — du sang versé à cause de moi !… Et j’ai crié… Mais je n’aime que toi, mais je suis à toi pour la vie !… Nous allions être si heureux… Tu m’étais revenu si bon, si tendre… Comprends donc, en admettant que cet homme m’aime, s’il t’a cherché querelle, c’est parce qu’il sait que je n’aime que toi, que je t’aimerai toujours… » — « Il ne m’en a pas moins insulté, » interrompit le comte, « et je ne peux plus rien pour effacer cela… Non, je ne peux pas plus reculer que si nous étions à demain et que l’on vînt de nous dire : feu… Je te crois… , » ajouta-t-il en répondant au serrement de main de sa maîtresse par une pression longue et passionnée. Il avait de nouveau constaté qu’elle était sincère dans cet élan vers lui, aussitôt qu’il souffrait. Il n’osa pas lui dire sa vraie pensée : « Si j’étais sûr que tu ne l'aimes pas ! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer ; et moi, tu voudrais m'aimer… » Il commençait à se sentir si las de cette éternelle incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour bien régler toutes ses affaires durant cette après-midi, peut-être sa dernière. « Oui, » insista-t-il, « je te crois. Et je comprends que j'ai été un imprudent de te parler comme j’ai fait… Tu sais tout maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet… On ne discute pas, tu sens cela mieux que personne, avec les questions d’honneur… D'ailleurs je dois te quitter. J’étais venu te demander de me recevoir à neuf heures, après le dîner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet… Tu auras réfléchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous font si mal, à toi et à moi, pour rien… Nous ne sommes déjà pas trop heureux ! » Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant l’évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante que la nécessité physique, que la chute d’une maison ou bien qu’un tremblement de terre ? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait raison : le duel était inévitable. Mais la nécessité n’implique pas que l’on se résigne, et, dans ce cœur de femme deux fois atteint, toutes les puissances de la révolte frémissaient contre l’acceptation de l’atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là toujours, comme à la minute où la porte s’était refermée derrière lui, assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c’était dans sa tête un va-etvient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et Raymond debout à quelques pas l'un de l’autre, le groupe des témoins, le signal, les canons abaissés des pistolets, — son amant n’avait-il pas fait allusion à cette arme ?… Et puis l’un des deux gisait à terre… Elle voyait Poyanne tombant ainsi : les yeux de cet ami de dix années, ces yeux dans lesquels elle n’avait jamais pu supporter un passage triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d’agonie, elle lisait ce reproche suprême : « C’est toi qui m’as tué… » Elle chassait ce cauchemar de funeste présage avec toutes les forces de son âme, et cette autre image s’imposait à elle aussitôt : Casal frappé à mort, ce Casal dont la présence la secouait d’un frisson de joie et de peur, dont l’absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d’homme, dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle, et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec de tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et, — comment comprendre qu’il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de sensation ? — même à cette heure d’une crise tragique, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s’il aboutissait à un dénouement fatal… Mais non. Il n’aurait pas lieu ! Dût-elle aller sur le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le ferait. Insensée ! Elle ne savait ni le moment, ni l’endroit, ni rien, sinon qu’avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son impuissance, elle l’avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la fermeté d’un homme qui n’admet pas même la discussion, et elle n’avait pas trouvé un mot à répondre. Que faire ? mon Dieu ! Que faire ?… S’adresser aux témoins ? C’est leur rôle à eux d’empêcher ces combats atroces. Mais qui étaient-ils ? Elle savait les noms de Candale et de lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur dirait-elle ? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l’homme qu’elle avait trompé ? Car, pour eux, et s’ils connaissaient toute son histoire par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, une infâme et perfide coquette, qui s’était fait faire la cour pendant l’absence de son amant, par quelqu’un qu’elle se proposait de mettre à la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette anomalie abominable de son cœur si sincère, si double, qu’elle tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger ? Et le cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front meurtri d’une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fut celui d’Henry ou celui de l’autre, sa vie s’en irait tout entière dans une inexprimable souffrance, si aiguë que c’était à souhaiter de mourir tout de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!… L’heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité d’amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il y avait plus d’une heure que Poyanne l’avait quittée, et elle était demeurée là sans agir, quand Gabrielle l’attendait, prête à l’appuyer dans son œuvre de conciliation. Cette idée qu’elle avait ainsi perdu, sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la fièvre active des moments de désespoir. En un clin d’œil elle eut sonné sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre, — faire atteler était trop long, — et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt. Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la comtesse était toujours mêlée, et qui s’écroulèrent devant un contretemps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et rongée elle-même d’impatience, Mme de Candale était partie de son côté pour la rue Matignon. Leurs voitures s’étaient sans doute croisées, car le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse : — « Madame la comtesse était là, il y a dix minutes. » — « Mon Dieu! » songea Mme de Tillières en remontant dans son fiacre, « pourvu qu’elle ait eu la bonne inspiration de m’attendre chez moi ! » C’était en effet le parti le plus logique. Mais dans ces crises de la vie privée, qui exigeraient de l’à-propos et de la précision, les partis les plus simples sont justement ceux auxquels on ne pense jamais. Au lieu de se dire : Juliette est évidemment allée rue de Tilsitt et va revenir, Mme de Candale, dévorée d’inquiétude, eut l'idée de pousser jusqu’à la rue Royale, résolue, si son mari était au cercle, à le faire appeler et à savoir de lui quelque chose. Tandis qu’elle faisait cette démarche parfaitement inutile, vu l’heure qu’il était et les habitudes de Candale, Juliette arrivait rue Matignon. Elle apprenait que son amie l’avait demandée, puis était repartie sans rien dire. Devant ce nouveau malentendu, elle fut prise d’un subit affolement et elle retourna rue de Tilsitt, où naturellement elle ne trouva pas davantage celle qu’elle cherchait. Alors, dans le désarroi de ces allées et de ces venues successives, une idée commença de grandir en elle, et cette idée finit par envahir cette âme en détresse, au point qu’il lui devint impossible de ne pas se précipiter sur cette unique chance de salut avec cette impétueuse frénésie devant laquelle tous les obstacles ploient et tous les raisonnements. Ce duel entre Poyanne et Casal, quelle en était la cause ? Un outrage de ce dernier, ce mot de lâche lancé à la face de son ennemi… Mais si on obtenait de lui qu’il le retirât, ce mot, qu’il s’excusât de cet outrage, l'affaire devenait du coup impossible… Si on obtenait cela de lui ? Mais qui ?… Pourquoi pas elle-même ? Si elle allait à lui, maintenant, lui montrer sa douleur, et lui demander tout faire pour éviter la rencontre ? Ce que l’honneur interdisait à Poyanne, l’autre le pouvait, le devait même s’il l’aimait, — et il l’aimait. Sans cela, se serait-il laissé emporter jusqu’à cette extrémité ? Oui, c’était le salut. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt ? Elle regarda de nouveau l’heure, et elle vit que ces courses entre la rue de Tilsitt et la rue Matignon lui avaient perdu encore quarante minutes. Son fiacre était à mi-chemin de sa maison quand elle fit cette constatation qui la bouleversa. Qu’il lui restait peu de temps pour agir, puisqu’il était cinq heures ; à sept, elle devait être rentrée pour dîner avec sa mère, et à neuf, Henry revenait ! L’excès de son angoisse acheva de l'affoler, et, comme si elle eût agi dans un rêve, elle frappa la vitre de sa petite main et jeta au cocher l’adresse de l’homme de qui lui paraissait dépendre en ce moment son sort tout entier. Comme dans un rêve, elle descendit devant la porte de l’hôtel de la rue de Lisbonne, elle sonna, elle demanda M. Casal, et l’énormité de sa démarche ne lui apparut qu’une fois entrée dans le petit salon dont la figure inconnue la rappela soudain à elle-même. Tout égarée, elle regarda les murs de cette pièce qu’elle devait si souvent revoir en souvenir, avec la nuance amortie de ses tapisseries, le miroitement de quelques armes, les reflets de ses tableaux et l’élégant désordre de son ameublement. — « Mon Dieu, » se dit-elle à haute voix, « qu’ai-je fait ?… » C’était déjà trop tard, Raymond entrait dans le salon. Il était dans son cabinet de travail, occupé, comme Poyanne, sans doute, à cette même heure, au règlement des dispositions qui précèdent un duel vraiment sérieux, quand le valet de chambre lui annonça la visite d’une dame qui ne voulait pas dire son nom. Il s’imagina aussitôt qu’une indiscrétion de Candale avait tout révélé à la comtesse, et que cette dernière accourait chez lui pour obtenir qu’il laissât son mari arranger l'affaire. Aussi, lorsqu’il reconnut Juliette, son saisissement fut si fort, qu’il demeura immobile quelques secondes sur le pas de la porte. A la voir si pâle, si frémissante d’une émotion que maintenant elle ne pouvait plus cacher, il comprit qu’elle savait tout, et par qui ? sinon par Poyanne. Il se fit d’instinct le même raisonnement contre son rival que son rival s’était fait contre lui, et devant cette preuve nouvelle d’une intimité entre ces deux êtres, il subit, lui aussi, un involontaire accès de fureur jalouse. Mais il y apporta la violence d’un homme rongé de soupçons depuis des jours et des jours, et qui a besoin de blesser la femme, objet de ces soupçons, de lui meurtrir, de lui broyer l’âme : — « Vous ici, madame, » dit-il après ce premier sursaut de surprise et avec une ironie brutale. « Ah ! je devine… Vous venez me demander la vie de votre amant… »
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