Chapitre 6

3543 Words
_« Non, » répondit-elle d’une voix brisée. Il l’avait, en effet, par ces quelques mots, frappée au plus vif, au plus saignant de son être ; mais puisque cette démarche folle était hasardée, du moins il fallait essayer qu’elle ne fût pas vaine ; « Non, ce n’est pas sa vie que je viens vous demander ; c’est la mienne. C’est de ne pas ajouter, aux douleurs que je supporte depuis tant de jours, celle de savoir que deux hommes de cœur, comme vous et comme lui, risquent de mourir par ma faute… Il n’y a que vous qui puissiez défaire ce que vous avez fait, et c’est pour cela que j’ai voulu vous voir, vous parler, vous supplier, s’il le faut, de m’épargner, moi, qui n’en peux plus, qui ne survivrais pas à un malheur… » Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sinon pour ne pas recommencer la faute de son entretien avec Poyanne, cette mise sur le même plan de ses deux angoisses. Elle ne voyait devant elle en ce moment que cette rencontre et que sa volonté de toucher à tout prix Casal. Elle ne réfléchit pas que ses paroles équivalaient, pour cet homme, au plus précis des aveux. Si elle avait été de sang-froid, elle aurait d’abord cherché à savoir ce qu’il connaissait au juste de leurs relations, à Poyanne et à elle. Mais ce qui caractérise les heures de crise passionnée, c’est précisément cet oubli de précautions, cette absence d’analyse des autres. Nous admettons spontanément, invinciblement, qu'ils pensent de nous ce que nous en pensons nous-mêmes, et nous leur parlons d'après notre conscience, sans plus tenir compte de ces infinies nuances qui séparent le doute de la certitude. Or, Casal, même après la conversation avec Mme de Candale, même après la scène du Théâtre-Français, flottait encore dans le doute. Il agissait comme si Juliette était la maîtresse de Poyanne. Il se disait qu'elle l’était, et il se fut trouvé insensé de ne pas le dire. Il n’en était cependant pas sûr. Quand on aime, on est ainsi. Les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l’on a jugées telles à l’avance, laissent une place dernière à l’espoir. On suppose tout possible dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure : « Si tu te trompais, pourtant ! » C’est alors, et quand l’évidence s’impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le cœur, comme si l’on n’avait jamais rien soupçonné. Dans la supplication éperdue de Mme de Tillières, Raymond n’aperçut que cela, cette preuve décisive qu’elle était la maîtresse de Poyanne. Il lui avait dit, en lui parlant de cet homme : « Votre amant ; » et elle avait répondu, elle : « Je ne viens pas vous demander sa vie. » Elle acceptait donc ce fait comme quelque chose d’avoué, de définitif, comme un point de départ posé pour leur entretien, et, cette idée lui perçant le cœur comme une pointe rougie au feu, il marcha sur elle, les bras croisés, terrible : — « Ainsi, » disait-il, « vous l'avouez, il est votre amant… Ah! malgré tout, je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire… Votre amant ! Il est votre amant ! Non, m'avez-vous assez dupé ! Ai-je été assez enfant avec vous ? Avez-vous dû assez rire de ce Casal qui venait chez vous, avec des mines d’amoureux transi, et vous étiez, vous, la maîtresse d’un autre ? Et moi, je vous aimais, comme je n’ai jamais aimé. J’en étais à ne pas oser vous parler de mes sentiments… Il faut vous rendre la justice que vous le savez bien, votre métier de coquette, mais vous devriez savoir aussi que l’on ne fait pas ce métier-là impunément avec des hommes qui ont quelque chose là… Je vous le tuerai, votre amant, entendez-vous, je vous le tuerai, aussi vrai que vous m’avez menti depuis deux mois, jour par jour, heure par heure… Je comprends, cela vous eût amusée de vous dire dans votre orgueil de jolie femme : Pauvre jeune homme ! Il est malheureux. De quoi se plaint-il ? Je ne lui ai rien promis, rien accordé… Il m’a aimée. Est-ce ma faute ?… Oui, c’est votre faute, et puisque je ne puis vous atteindre que dans cet amant, qui est allé vous livrer le secret de notre rencontre, pour se sauver, sans doute, hé bien, c’est en lui que je vous frapperai !… Conseillez-lui de ne pas me manquer demain. Car moi, je ferai tout pour ne pas le manquer… Et maintenant, adieu, madame, nous n'avons plus rien à nous dire… » Le cruel discours, et comme il contrastait affreusement avec le respect dont les moindres phrases prononcées par cette même voix avaient été empreintes depuis le soir du premier dîner à l'hôtel de Candale, devant la table parée de son tapis de violettes russes ! Et comme le sauvage, l'invincible amour avait tôt fait de tirer ces deux êtres hors de la correction mondaine, pour qu’il lui parlât ainsi avec cette âpreté d'accent et de termes, et qu’elle l'écoutât !… — Car elle l’écoutait, sans l’interrompre, écrasée par ce mépris qu’elle avait tant appréhendé, qu’elle ne méritait pas malgré les apparences, contre lequel tout son amour protestait. Cette âpreté du langage de Casal l’affolait en la brutalisant dans ce qu’il y avait en elle de plus sensible, de plus maladivement sensible et tendre, et elle répondit, l’appelant pour la première fois tout haut du nom qu’elle lui donnait tout bas depuis tant de jours : — « Non, Raymond, je ne peux pas supporter que vous me parliez, que vous me jugiez ainsi. Mais, comment aucune voix n’a-t-elle plaidé pour moi dans votre cœur ? Comment ne me faites-vous pas le crédit de penser que vous ne savez pas tout ?… Vous qui connaissez la vie, comment ne vous êtes-vous pas dit, quand vous avez commencé de me soupçonner : Cette femme est la victime d’une fatalité que j’ignore, mais ce n’est pas une coquette ? Elle a été, elle est sincère avec moi. Je l'ai intéressée, elle m’a aimé… Oui, Raymond, je vous ai aimé, je vous aime encore… Sans cela, est-ce que la pensée de cette rencontre entre vous deux m’aurait bouleversée au point de m’amener ici, moi, Juliette de Tillières ?… Oui ! c’est vrai, quand vous êtes entré dans ma vie, je n’étais pas libre, je ne devais pas me laisser aller à vous recevoir, comme j'ai fait… Je me suis crue forte. J’étais faible. Je n’ai pas vu où j’allais. Tout a été si rapide, si entraînant, si fatal !… Et puis, est-ce que je savais combien j’étais aimée d’autre part ? J’ai tout appris à la fois, et ce que je sentais pour vous et ce que j’allais causer de souffrances au plus noble cœur… Ah ! vous ne comprendrez pas cela, vous, un homme, que l’on ne puisse pas aller vers son bonheur à soi à travers l’agonie d’un autre. Et c est encore vrai, pourtant : je n’ai pas pu ! Quand j’ai senti souffrir près de moi quelqu’un qui, lui, n’avait pas changé, quand j’ai subi ce contrecoup de sa peine, j’ai plié, je n’ai plus trouvé en moi de force que pour guérir cette peine, que pour sauver cela du moins !… Je ne vous mens pas, je ne discute pas, je vous montre le fond du fond de ma misère. C’est encore aujourd'hui ainsi. Regardez-moi, voyez ce que cet effort, ce déchirement de me séparer de vous m’a coûté ! Voyez ma pâleur, ce que j’ai souffert, et si j’ai le droit de vous répéter : N'ajoutez rien à mon martyre. Ne me donnez pas ce remords de penser que je suis votre assassin, à vous ou à lui… Ah ! on ne peut pas souffrir ce que je souffre ! Non ! C’est trop ! C'est vraiment trop !… » Elle était si belle en racontant ainsi le drame étrange dont elle était, comme elle avait dit, la première, la fatale victime, belle de cette beauté maladive et comme vaincue qui remue les cordes les plus profondes du cœur de l’homme ! Un si profond accent de vérité marquait cette confidence navrée d’une détresse morale dont le principe résidait dans une façon de sentir trop tendre et trop fine !… Casal s’abandonnait malgré lui au charme émané de cette grâce touchante. Il subissait le magnétisme de cette sincérité. Sa colère première s’en allait pour céder la place à une tristesse infinie devant ce qu’elle avait appelé si justement le fond du fond de sa misère. Après avoir tour à tour divinisé puis maudit cette femme, il l’apercevait enfin telle qu’elle était réellement, illogique et si noble, délicate et si tourmentée, éprise d’idéal et si faible, en proie aux orages de sentiments contraires et si punie ! De quoi ? De ne pouvoir ni se renoncer ni s’accepter. Une honte l’envahissait de sa dureté de tout à l'heure, et, lui aussi, il éprouvait cette impuissance à supporter la vue, presque le contact de ce cœur blessé sans essayer de le soulager, et ce fut avec sa voix d’avant ses soupçons, — Dieu ! que ce changement d’accent fut doux à Juliette à cette minute ! — qu’il reprit à son tour : — « Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt ? Pourquoi, lorsque je suis venu chez vous, après ma conversation avec Mme de Candale, ne m’avez-vous pas dit la vérité ? J’aurais tout compris, tout pardonné… Au lieu que maintenant, c’est trop tard… Vous me demandez d’arranger cette affaire ? Hélas ! rien ne dépend plus de moi… Faire des excuses sur le terrain ? Cela, non, jamais, c’est impossible !… » — « Impossible ! » s’écria-t-elle en tordant ses mains, «impossible ! Et vous dites m’aimer ! C’est votre orgueil qui parle, Raymond, ce n’est pas votre cœur… Je vous en conjure, si jamais je vous ai été bonne et douce, si vous croyez de nouveau en moi, si vous m’avez pardonné vraiment, si vous m’aimez, écoutez-moi, obéissezmoi… » Elle continuait, s'approchant de lui davantage encore, l’assiégeant de sa prière, de ses yeux, de tout son être, lui insufflant sa volonté par cette suggestion de l’extrême désir devant laquelle les résistances les plus décidées s'affaissent et cèdent, jusqu'à ce qu'il lui dît, du ton d'un homme qui abdique tout ce qu’il peut abdiquer de ses fiertés : — « Vous le voulez… Je peux ceci encore, mais n'en exigez pas plus… Oui, je peux écrire à M. de Poyanne une lettre où je lui exprime mes regrets de m'être laissé emporter en paroles vis-à-vis d'un homme de sa valeur… Cette lettre, je vous promets de la faire de telle sorte qu’il lui soit loisible de s’en contenter. Mais s’il ne s'en contente pas, s’il exige une réparation par les armes, — même après cela, — je la lui dois et je la lui donnerai. » — « Et cette lettre, » dit Juliette haletante, « quand l’aura-t-il ?… Tout de suite ?… » — « Soit. Tout de suite, » répondit Casal, « je vous en donne ma parole. » — «Ah ! » s’écria-t-elle, « merci, merci. Que vous êtes bon ! Que vous m’aimez ! » C’était son affaire à elle, maintenant, de décider Poyanne, et, une fois la lettre écrite par Raymond, elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter qu’elle ne réussît à vaincre les rancunes du comte, si fortes fussent-elles, dans leur entretien du soir. Elle avait bien vaincu, par sa seule présence, la colère, la jalousie, l’orgueil de celui qui l’avait accueillie d'abord si cruellement. Dans l’effusion de reconnaissance qui l’envahit, et dans la détente de toute sa volonté que lui procura cette réussite de ses prières, les larmes lui vinrent et ses forces défaillirent. Elle tenait les mains du jeune homme qu'elle avait prises en lui disant ce merci passionné. Il la sentit trembler, et il eut peur qu'elle ne se trouvât mal, devant lui, comme elle avait fait chez elle, lors de sa dernière visite. Il la soutint d’un de ses bras, et elle ne le repoussa plus. Il vit de nouveau appuyé sur son épaule ce pâle visage, consumé de mélancolie et qu’un sourire presque enfantin de contentement éclairait parmi les larmes, comme si, après tant de luttes, ce dangereux abandon inondait ce pauvre cœur torturé d’une suprême, d’une mortelle douceur. Il osa caresser de la main cette joue amaigrie, qui ne se retira pas, poser sa bouche sur cette bouche frémissante, qui ne se défendit point contre ce b****r. — Était-ce chez elle l’ivresse nerveuse qui succède aux secousses trop violentes de la crainte ? Était-ce chez lui l’ardeur étrange, si triste et si profonde, qu’éveille en nous la certitude qu’un autre a possédé celle que nous aimons ? Était-ce chez tous les deux l’obscure sensation du tragique du sort, de la misère de la vie, qui tient par une mystérieuse, par une invincible attache, aux troubles de la volupté ? Simplement, puisqu’ils s’aimaient, était-ce cette impérieuse, cette tyrannique folie d’amour qui veut que, malgré toutes les défenses de la raison, toutes les séparations de la destinée, toutes les résolutions et tous les orgueils, à une minute donnée, les bras s’enlacent, les lèvres s’unissent, les âmes se mêlent à travers les sens ? Il l’entraînait, il l’emportait hors de ce salon où ils s’étaient parlé si douloureusement, et elle ne luttait point. Et quand plus tard, bien plus tard, elle sortit de cet hôtel où elle était arrivée folle d’angoisse, elle s’était donnée tout entière à cet homme qu’elle était venue supplier de renoncer à sa vengeance. — Elle était la maîtresse de Casal ! Le célèbre aphorisme des anciens sur la tristesse qui envahit l’être vivant après l’amour n’est pas seulement vrai en lui-même d’une vérité physiologique et naturelle. Il l’est aussi d’une vérité sociale, si l’on peut dire, tant sont d’ordinaire pénibles les conditions qui accompagnent ce réveil de notre pensée que la passion a grisée, cette reprise de notre personne qui a cru se donner, qui n’a pu que se prêter. Et il faut se retrouver l'homme qui va, qui vient, qui appartient à un métier, avec des intérêts à suivre, un rôle à soutenir, des devoirs à pratiquer. Il faut redevenir, non plus l’amante pour qui rien n’existe ici-bas que l’amant, mais la femme du monde sur qui pèsent mille corvées opprimantes, avec une maison à diriger, des visites à rendre, une réputation à garder, les innombrables soucis mesquins de l’existence quotidienne. Heureuse encore celle qui ne doit pas, rentrée au logis, apporter au b****r confiant d’un mari, ou aux innocentes caresses d’un enfant un visage que brûle encore la fièvre d’un bonheur défendu ! Si seulement ces rechutes affreuses de l’idéal dans le Réel s’accomplissaient par une gradation ménagée ! Non. Le plus souvent un insignifiant détail y suffit et une secousse de quelques secondes. Ce fût le cas pour Juliette, qui, venant de tout oublier dans les bras de Casal, dut rapprendre d’un coup la dure vérité de sa situation par le fait le plus brutalement vulgaire : elle avait laissé à la porte le fiacre qui l’avait amenée, et le cocher, las d’attendre, était descendu du siège. Il se promenait de long en large, à côté de sa voiture, faisant sonner sur le trottoir sec ses lourdes semelles. Quand il reconnut sa cliente, il lui ouvrit la portière avec une bonne figure joviale où la jeune femme crut lire la plus insultante des ironies, et ce fut d’une voix presque étouffée d’émotion qu’elle donna une fausse adresse, quelconque, au hasard, celle d’un magasin de parfumerie situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle venait de se rappeler que le valet de pied était allé de chez elle prendre ce coupé. Si ce cocher goguenard s’avisait de rechercher qui elle était ? S’il en parlait avec ses gens et s’il racontait cette visite de deux heures ? — Quelle visite et à qui ?… A cette seule idée, la pourpre de la confusion se répandit sur son visage, et tout son être se figea d’une épouvante qu’elle ne connaissait pas. Pour la première fois elle aperçut, bien en face, la chose nouvelle, l’irréparable chose que jamais elle n’eût crue possible : — elle avait un nouvel amant, elle, Mme de Tillières ! Et dans quelles conditions s’était-elle donnée ? A la veille d’un duel provoqué par sa faute entre deux personnes qui maintenant possédaient sur elle des droits égaux ! La vibration exaltée de ses nerfs qui durait encore se transforma soudain, à cette évidence, en une honte presque affolée. Déjà le fiacre s’était arrêté à la porte indiquée. Elle descendit sans oser regarder le cocher en le payant. Elle n’osa pas davantage entrer dans le magasin. Elle n’osait pas regarder les passants. Il lui semblait que sa criminelle aventure était écrite sur son front, dans ses yeux, dans ses moindres gestes. Elle marcha devant elle quelques pas, comme si elle eût été poursuivie par un espion chargé de savoir d’où elle venait, où elle allait. Elle tournait le dos à la rue Matignon. Elle ne s’en aperçut qu’en arrivant sur une des larges avenues qui conduisent à l’Arc de Triomphe. Le soir assombrissait le ciel, où les premiers becs de gaz brûlaient d’une flamme blanche. Elle consulta sa montre qui marquait près de huit heures et demie. — « Mon Dieu ! » songea-t-elle, « et ma mère qui m’attend depuis plus d'une heure ! Comme elle va être inquiète, et que lui dire ?… » Oui ! que lui dire ? Dans un nouvel éclair d'épouvante, elle se figura la vieille femme avec ses yeux de demi-sourde, si aigus, si fins, si habitués à lire jusqu’au fond de son cœur, à elle, grâce à la lucidité presque surnaturelle de l'extrême tendresse. Comment allait-elle supporter ce regard ? Cette appréhension fut si vive, que Juliette se sentit presque évanouir. Un découragement subit l’envahit, infini, suprême, qui la fit s’asseoir sur un banc désert, isolé dans ce coin d'avenue. C’est à des moments pareils que des âmes comme celle-là, bouleversées par le plus cruel désarroi intime, conçoivent de ces foudroyantes résolutions de suicide, qui demeurent inexplicables même à leurs proches, et, involontairement, Juliette songea à la mort. Elle n’avait qu’à héler cette voiture qui passait, à se faire conduire au pont le plus voisin. Son imagination lui peignit l’eau verte du fleuve, en train de couler dans le crépuscule, paisible et profonde. Pour la première fois de sa vie, elle, la femme d’énergie, et si résolue à vivre, si habituée à se dominer, elle éprouva cet attrait du grand repos qui, à la même place, avait peut-être tenté dans cette même tristesse du crépuscule plus d’une créature misérable : mendiante affamée des rues, fille délaissée, amante jalouse. Physiques ou morales, toutes les détresses traversent cette crise de la tentation funèbre ; toutes éveillent dans le cœur un intense appétit du néant, et, devant certaines souffrances, grande dame et vagabonde du pavé sont égales. Mais Juliette gardait, à travers les égarements d’une sensibilité décomposée, une idée trop habituelle du devoir pour sombrer ainsi, sans un souvenir pour ceux à qui elle était nécessaire. Elle se vit, dans cette rapide hallucination, morte en effet, rapportée chez elle, et le désespoir de sa mère. Cette image lui rendit Mme de Nançay si présente, qu’elle se dit: « Je ne lui causerai pas cette douleur, » et elle se leva brusquement en se répétant : — « Ah ! chère, chère maman ! Elle doit tout ignorer. J’aurai ce courage. » Et elle osa la héler, cette voiture qui passait, mais non pas pour se faire conduire du côté de la Seine. Elle s’était décidée à rentrer bravement, avec la résolution de mentir encore une fois, pour épargner du moins une personne parmi celles qui l’aimaient. Toutes les autres : Poyanne, Casal, Gabrielle, que de soucis elle leur avait infligés ! « Mentir encore ! » se dit-elle. Ah ! Dieu! les avait-elle prodigués, ces mensonges, depuis qu’elle errait dans ce labyrinthe des complications sentimentales ! Mais qu’était maintenant ce remords à côté du poids qui désormais écraserait sa conscience ? L’effort auquel elle s’astreignit pour inventer un petit roman dans ce fiacre qui la transportait eut du moins ce bon résultat : durant ce court espace de temps, elle acheva de secouer son ivresse nerveuse, qui avait eu pour première forme toute la folie abandonnée de l’amour, et, pour dernière, cette frénésie de désespoir. Elle allait peut-être souffrir davantage maintenant de la tragique impasse où elle s’était engagée, mais elle allait en souffrir comme d’un mal défini, sur lequel on raisonne, et non plus dans cet affolement où la nature humaine se déséquilibre, au point de perdre même la dignité de sa souffrance. Il ne fut pourtant pas bien grand, cet effort. L’histoire qu'elle imagina pour paraître devant sa mère sans que le soupçon s’éveillât chez la vieille dame était très simple, mais trop en accord avec son teint défait, ses yeux lassés, la brisure visible de tout son être.
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