Il s’arrêta tout d’un coup, restant immobile comme un bloc. L’homme mit en joue, fit feu deux fois sans que l’excellente bête éprouvât le moindre frémissement. Les deux Indiens tombèrent frappés au crâne.
Décidément le Westman n’avait pas besoin de mon secours. Il descendit de cheval avec beaucoup de flegme, et s’apprêtait à examiner les cadavres, lorsque je le rejoignis. Me regardant avec malice, il s’écria :
« Eh bien ! Sir, on vous a montré comment le tour se joue ?
– Je vous remercie, Master ; je m’aperçois que vous êtes un excellent maître. »
Il paraît que l’expression de mon visage laissa quelques doutes dans l’esprit du brave Américain. Me regardant fixement, il me dit :
« Vous avez une autre idée, parlez !
– Je crois que le tour n’était point nécessaire sur ce terrain où les ondulations rendent si facilement invisible ; on pourrait se contenter de prendre une forte avance sur l’ennemi, puis de revenir sur ses pas. Le détour se pratique plutôt dans une plaine unie.
– Ah ! vraiment, vous en savez autant que cela ? Qu’êtes-vous donc de votre état, s’il vous plaît ?
– Je suis écrivain. J’écris des livres.
– Vous écrivez des livres ! »
Il reculait, sa lèvre se plissait d’une moue moitié dédaigneuse, moitié étonnée ; après un instant de silence, le petit homme reprit en touchant son front et en secouant doucement la tête :
« Êtes-vous malade, Sir ? Vous m’entendez ?
– Je ne suis nullement malade.
– Ah !… Bien… D’ailleurs vous êtes peut-être aussi chasseur d’ours ? Moi, non… Je tue un bœuf, mais c’est pour en manger. Dans quel but écrivez-vous vos livres ?
– Eh mais ! pour qu’on les lise.
– Sir, ne prenez pas ce que je dis en mauvaise part, seulement vous faites la plus grosse sottise qui se puisse imaginer. Que celui qui veut lire écrive lui-même ses livres… Est-ce que je tue mon buffle pour les autres ?… Enfin pourquoi venez-vous dans les savanes ? Voulez-vous écrire ici, par exemple ?
– Non ; mais j’écrirai au retour, racontant ce que j’ai vu, de sorte que des milliers de lecteurs pourront, d’après mes récits, se faire une idée de la savane sans avoir besoin de se déranger pour la visiter.
– Me coucherez-vous sur le papier, moi aussi, par exemple ?
– Peut-être. »
Il recula encore, puis revenant vers moi, mit une main sur le manche de son couteau, l’autre sur mon épaule, et me dit froidement :
« Sir, allez chercher votre cheval, montez-le, puis disparaissez sans retard ; autrement voici un instrument qui tâterait un peu vos côtes. Vous êtes un dangereux compagnon, on ne peut dire un mot à votre oreille, ni remuer le bout du doigt devant vos yeux. Vous examinez, vous notez toutes choses ; cela ne me convient pas, entendez-vous ? »
Le petit homme ne m’allait point au menton ; cependant sa menace paraissait sérieuse. Je repris en souriant :
« Master, faut-il vous promettre de ne dire que du bien de vous ?
– Non, partez !
– Préférez-vous que je vous donne ma parole de ne rien écrire du tout sur votre compte ?
– Non ; un écrivain, à mon avis, est un toqué qui ne saurait garder sa parole. Décampez, car les doigts me démangent, et je ne sais ce que je vous ferais.
– Que pourriez-vous me faire ?
– C’est ce que nous allons voir ! »
Je le regardai avec calme, il brandissait son coutelas en grommelant :
« Hein ! greenhorn, l’objet vous plaît-il ? »
En un clin d’œil j’avais saisi le petit homme ; lui tirant les bras derrière le dos, et serrant contre moi le bras gauche, je pressai si fort le poignet droit, que l’inconnu laissa tomber son couteau avec un rugissement de douleur. Le Westman ne s’attendait point du tout à la chose.
« Ah ! devils ! murmura-t-il, qu’est-ce qui vous prend ? Voulez-vous me faire prisonnier ?
– Hallao, Master ! ne criez donc pas si fort, lui dis-je ; dans cette prairie, sait-on jamais qui vous guette ? »
Je lui liai les mains à l’aide du cordon de cuir de mon sac à balles, et comme il faisait mille efforts pour se dégager, le sang lui montait violemment à la figure.
« Restez en repos, Master, continuai-je ; vous ne sauriez, sans mon intervention, vous débarrasser de cette petite cordelette. Ne faut-il pas vous prouver qu’un écrivain n’est ni plus endurant, ni plus faible, ni plus maladroit qu’un autre ? Vous me menacez de votre couteau, je me défends. Vous tombez en mon pouvoir : suivant les lois de la savane, j’ai le droit de faire de vous ce qui me plaît… Dites-moi, qui m’empêcherait de tâter vos côtes comme vous vouliez tâter les miennes ? Qui m’en blâmerait jamais ?
– Faites ce que bon vous semble, murmura l’inconnu d’un ton lamentable… Mieux vaut que vous ne m’épargniez pas… La honte d’avoir été vaincu par un homme seul, en plein jour, est pire que la mort, pour Sans-Ear !
– Sans-Ear ! Vous êtes Sans-Ear ? » m’écriai-je.
J’avais beaucoup entendu parler de ce fameux trappeur de l’ouest, qui refusait de se lier ou de s’associer avec personne, parce qu’il se croyait supérieur à tous dans l’art du tir. Il avait depuis longtemps laissé sa paire d’oreilles à Navajoes, ce qui lui valait ce surnom formé de deux langues : Sans-Ear, sous lequel on le connaissait dans toutes les savanes et au-delà.
Le chasseur gardant le silence, je réitérai ma question.
« Vous êtes Sans-Ear ?
– Mon nom ne vous regarde pas, s’écria-t-il enfin. S’il est mauvais, pourquoi le prononcer ? S’il est bon, je n’en veux plus depuis l’affront. »
Déliant aussitôt ses mains, je lui rendis ses armes et lui dis :
« Vous êtes libre ; allez où bon vous semble.
– Pas de sottes plaisanteries ! Où puis-je aller après avoir été vaincu par un greenhorn ? Encore si c’était un vaillant chasseur comme l’Indien Winnetou, ou le grand Haller, ou un coureur de grands chemins comme Old Firhand, ou encore Old Shatterhand, je pourrais, oui, je pourrais… »
Et le malheureux homme s’arrêta en balbutiant, il ne savait plus ce qu’il voulait dire : je le pris en pitié. Heureusement il me semblait facile de le consoler un peu ; le dernier nom qu’il avait prononcé me prouvait que je ne lui étais pas inconnu. Dans le cours de mes expéditions et pérégrinations à travers les campements des blancs ou des wigwams des Peaux-Rouges, on m’avait donné ce surnom de Shatterhand, à cause de mon poignet vigoureux. Je répliquai donc :
« Sur quel motif vous appuyez-vous en me traitant de greenhorn ? Croyez-vous qu’un novice ait pu venir à bout de Sans-Ear ?
– Mais votre costume, vos armes, ne prouvent-ils point que vous… ?
– Mes armes brillent, mais elles sont bonnes. Faut-il vous le montrer ? »
Je ramassai une pierre grosse comme un double dollar, la jetai en l’air, et, au moment où elle atteignait le plus haut point de la projection, comme elle tournoyait pour redescendre, je lançai une balle qui, la rencontrant, la renvoya plus haut.
Ce coup n’avait rien de bien extraordinaire, il m’avait fallu pourtant un long exercice pour arriver à le manquer rarement. Le trappeur me regardait avec une admiration sincère.
« Très adroit, murmura-t-il. Réussissez-vous toujours ?
– Dix-neuf fois sur vingt.
– Bien. Vous êtes un homme auquel on peut parler, par exemple ! (Sans-Ear ne disait pas dix mots sans y mêler : par exemple, sa locution favorite.) Comment vous appelez-vous ?
– Old Shatterhand.
– Pas possible ! Il doit être bien plus âgé que vous, puisqu’on l’appelle vieux…
– Vous savez bien qu’ici old a plus d’une signification.
– C’est juste… Mais… ne prenez pas mes paroles en mauvaise part, par exemple ; je sais que Shatterhand a été surpris une fois pendant son sommeil par un ours, dont la griffe lui arracha un bon morceau de chair à l’épaule… ; la cicatrice doit rester encore bien marquée… »
J’ouvris ma jaquette de buffle, repoussai un peu en arrière ma chemise de peau de daim, et lui dis :
« Regardez.
– C’est cela ! Tonnerre et foudre ! il avait de fameux ongles le gaillard ! Un peu plus il vous eût mis à nu les soixante-huit os de la carcasse !
– Eh ! il ne s’en est fallu que de la façon ! C’était là-bas dans les environs de Red-river. Je restai quinze jours près du fleuve avec cette affreuse blessure, menacé sans cesse par les ours, seul pour me soigner et me défendre, jusqu’à ce qu’enfin, rencontré par le chef des Apaches, je reçus quelque secours. Ce chef était celui que vous nommiez tout à l’heure, le brave Winnetou.
– Vous êtes vraiment Shatterhand ! Par exemple, je veux vous dire quelque chose : Me prenez-vous pour une bête brute, une sotte créature ?
– Pas le moins du monde… Vous me preniez vous-même pour un novice ; ne vous défiant point de ma force, vous avez été vaincu, voilà tout.
– Oh ! vous auriez été plus prudent, vous, par exemple !… Vous avez une force de buffle… En définitive, il n’y a pas de quoi sentir tant de honte pour cette petite leçon donnée de main de maître… Soyons amis, et, si vous voulez me faire plaisir, appelez-moi par mon vrai nom, Sam… ; puis, si je vous tutoie quelquefois, faites-en autant… : sans cérémonie, voyez-vous, dans la prairie.
– Bien ; mes amis me disent : Charley, en Amérique ; appelez-moi Charley, et donnons-nous la main.
– Topp, Sir ! le vieux Sam Hawerfield n’est pas homme à prodiguer ses poignées de main, mais celles qu’il donne sont sincères. Je vous prie, Shatterhand, ne tapez pas à me faire avoir une crampe. »
Je me mis de bon cœur à rire, et repris ma première question.
« Sam, vous me direz maintenant d’où vous venez, et où vous allez ?
– J’arrive du Canada, où j’ai conduit une compagnie de bûcherons. Maintenant je voudrais faire un tour dans le Texas, puis me rendre à Mexico. Il y a par là un tas de gueux sur lesquels on peut taper et s’en donner à cœur joie…
– Je suis justement la même route. J’ai l’intention de traverser le Texas et la Californie ;… il me serait indifférent de faire ou non une petite pointe jusqu’à Mexico… M’acceptez-vous pour compagnon ?
– Volontiers ; vous connaissez la vie du sud, vous êtes l’homme qu’il me faut. À présent, répondez-moi sérieusement à votre tour. Écrivez-vous des livres, là, sans plaisanterie ?
– Oui.
– Ah ! ah ! Enfin, si Old Shatterhand s’en mêle, c’est que la chose n’empêche pas d’être bon chasseur. Pour moi, voyez-vous, j’aimerais mieux entrer à reculons dans la caverne d’un ours, que de tremper une plume dans un encrier. Jamais de ma vie je ne trouverais, même au fin fond de ma cervelle, un mot à écrire, par exemple ! À présent, racontez-moi ce que vous savez des Indiens. Vous avez sans doute rencontré les insurgés Ogellallah ? »
Je lui fis le récit de notre aventure.
« Hum ! murmura le petit homme, ces quatre drôles n’avaient pas poussé spontanément là-bas à l’horizon… Hier j’ai aperçu une troupe de soixante chevaux au moins. Ces coquins devaient appartenir à la b***e… Ils servaient d’éclaireurs. Y a-t-il longtemps que vous parcourez le canton ?
– Non.
– À vingt milles d’ici environ, s’étend une prairie entièrement plate, bordée, dix milles plus loin, d’une rivière. – Les Indiens se dirigeront de ce côté pour abreuver leurs chevaux. Évitons cette plaine en prenant au sud, quoiqu’il nous faille marcher plus d’une journée avant de rencontrer de l’eau. En partant tout de suite, nous arriverons vers le crépuscule près du chemin de fer qui réunit le sud à l’ouest. Nous nous donnerons l’agrément de regarder filer le train.
– Je suis prêt à partir ; mais que faire de ces cadavres ?
– Qu’en faire ? Rien du tout ! Il faut les laisser là. Je vais seulement les marquer de mon sceau.
– Si on les trouve, vous trahissez notre passage…
– On les trouvera, Charley, et c’est ce que je veux. »
Il porta les corps des Indiens sur la crête la plus élevée de l’ondulation voisine, les plaça l’un près de l’autre, les coucha sur le dos, mettant les quatre visages exactement en ligne, et tournés vers le ciel ; puis, avec la pointe de son couteau, il leur coupa un peu de chair au bout de l’oreille droite.
« Voilà, Charley ! s’écria-t-il après sa besogne terminée ; maintenant ils verront que Sans-Ear a passé par ici. Sachez, Charley, qu’on éprouve, en hiver, une sensation très désagréable lorsque le froid pique aux oreilles absentes… J’ai eu une fois la maladresse de me laisser prendre par des Indiens, après un combat où j’en avais tué plusieurs… Mon tomahawk n’ayant abattu que les oreilles à l’un des chefs, par dérision ils coupèrent ou plutôt arrachèrent les miennes ; après quoi ils me laissèrent aller. Ils ont les oreilles, mais le vieux Hawerfield les leur fait payer cher, ils le savent bien ! »
Le trappeur me montra sur la crosse de son fusil quantité de crans et d’entailles. À chaque Indien tué, il faisait une marque ; cette fois il put en tailler quatre, et ajouta d’un air triomphant :
« Tout cela des rouges, des rouges pur sang ! Mais voyez ces quatre raies, elles marquent quatre blancs… Je les ai tués ; plus tard vous saurez pourquoi. Il faut que j’en tue deux encore, les deux plus grands scélérats qui, en ce moment, foulent la vaste terre du bon Dieu ! Quand enfin je les pourrai inscrire là, ma tâche sera finie. »
Les yeux du vieux chasseur brillaient de colère, soudain une larme les mouilla. Sur ce visage rude et flétri, je vis passer une expression à la fois douloureuse, émue, passionnée, qui trahissait un cœur d’homme là où je m’attendais à ne trouver qu’un organe bien desséché. Qui sait ! comme beaucoup d’autres, l’amour ou la vengeance peut-être l’avait jeté dans cette vie sauvage. La vengeance, c’est la passion la plus ordinaire dans les savanes. L’homme des grandes plaines américaines a oublié le divin précepte, le plus beau de ceux donnés à l’humanité par l’Évangile : « Aimez vos ennemis. »