I - Un train sur la grande voie de l’ouest américain-1

2003 Words
I Un train sur la grande voie de l’ouest américain À cheval depuis le point du jour, j’avais parcouru déjà un long trajet. Je commençais à me sentir fatigué, énervé presque. Les rayons du soleil, alors au zénith, me perçaient comme des flèches. Je me décidai à m’arrêter pour prendre mon repos de midi. La prairie s’étendait devant moi pareille à une vaste mer avec des ondulations qui ressemblaient à des vagues durcies. Il y avait cinq jours que, sauf une b***e nombreuse et hostile d’Ogellallah, je ne rencontrais sur mon chemin ni hommes ni bêtes. Je cherchais autour de moi avec une involontaire angoisse quelqu’un à qui parler : il me semblait que ce long silence me rendrait muet. Pas un seul cours d’eau, pas le moindre ruisseau, pas un bosquet, pas un ombrage dans cette plaine sans fin. Inutile de chercher loin un endroit pour faire halte. Je sautai dans un creux de terrain, liai les jambes de mon mustang avec le lazo que je portais sur moi, pris ma couverture, et je grimpai ensuite sur la crête de l’ondulation pour m’y installer. Mon cheval, laissé au fond du ravin, se trouvait ainsi caché aux regards indiscrets des coureurs d’aventure, tandis que je dominais la plaine tout en me plaçant de manière à me montrer le moins possible. La prudence devenait plus que jamais nécessaire dans ces parages. Nous étions partis douze hommes des rives de la Plata, afin de descendre, par l’ouest des montagnes rocheuses, dans le Texas, et nous savions qu’en même temps plusieurs tribus de Sioux quittaient leurs villages de campement afin de se réunir pour la guerre. Ces tribus avaient à venger quelques-uns de leurs guerriers tués récemment par les Européens ; elles se montraient très irritées. Malgré toutes nos précautions, une rencontre eut lieu ; cinq des nôtres tombèrent sous les coups des Indiens ; les autres, dispersés, erraient comme moi dans la prairie. Les Peaux-Rouges, d’après la direction que nous suivions, avaient deviné notre itinéraire. Il était certain qu’ils nous poursuivraient vers le sud ; il fallait donc veiller constamment, si l’on ne voulait pas, après s’être endormi un beau soir, se réveiller « au milieu des prairies de la chasse éternelle », tandis que la chevelure de l’imprudent, habilement scalpée, irait augmenter les trophées des Sioux. Je me couchai à demi sur la terre, et tirai de mon sac une tranche de buffle séchée, à laquelle j’ajoutai quelques grains de poudre en guise de sel, puis je travaillai avec les dents à réduire ce mets coriace pour qu’il ne fût pas trop indigeste. Ce repas sommaire et frugal terminé, j’allumai ma pipe à l’aide du punk et me mis à la fumer aussi commodément et avec autant de satisfaction que peut en éprouver un planteur de la Virginie tenant entre ses doigts gantés un délicieux cigare composé des feuilles les plus fines du meilleur goosefoot. Je me reposais ainsi depuis quelque temps sur ma serape (couverture), lorsque, me retournant par hasard, je remarquai tout au fond de l’horizon un point noir et mobile. Ce point paraissait s’avancer vers moi en droite ligne ; il partait de l’endroit où devaient se trouver les Indiens, nos ennemis. Sauter dans le creux du terrain fut, on le pense bien, l’affaire d’une seconde. Je me collai contre l’espèce de revers du talus, ne laissant passer que ma tête, et j’observai. Bientôt il me fut aisé de distinguer un cavalier. Il devait être alors à un demi-mille anglais de distance. Son cheval ne paraissait point fringant ; au train dont il allait, il lui faudrait au moins une demi-heure pour faire un mille. Tout à l’extrémité de l’horizon, aussi loin que possible dans le cercle visuel, j’apercevais maintenant quatre nouveaux points noirs se mouvant dans la direction du premier. L’homme était poursuivi. À son costume, je le reconnus pour un blanc ; les autres étaient peut-être des Sioux. Je pris ma lunette d’approche, et ne tardai point à voir très nettement les quatre cavaliers. J’aurais pu compter leurs armes ; leur tatouage rouge ressortait sur leurs membres nus. Ils appartenaient certainement aux Ogellallah, la plus guerrière, la plus féroce des tribus. Ces hommes montaient d’excellents chevaux. Quand le premier cavalier fut tout proche, je l’examinai avec une minutieuse attention. D’une stature médiocre, très maigre, les membres grêles, il portait sur son chef un vieux feutre sans bords. Dans la prairie, rien de surprenant à cela ; ce qui m’étonna davantage, c’est que la tête de cet homme était privée d’oreilles. D’affreuses cicatrices en marquaient la place ; les oreilles avaient dû être violemment arrachées. Le cavalier avait sur les épaules une énorme couverture qui lui cachait le haut du corps ; ses maigres jambes étaient chaussées de bottes étranges, dont on eût ri en Europe. Cette espèce de chaussure s’appelle gaucho au sud de l’Amérique ; pour se la procurer, on dépouille une jambe de cheval, et l’on entre sa propre jambe dans la peau encore chaude. Le cuir, en se séchant, s’adapte exactement à la jambe ; il constitue d’excellentes bottes, ou plutôt d’excellentes guêtres, car la semelle manque. À la selle de notre homme pendait un objet qui devait être un fusil, mais qui ressemblait plutôt à un gourdin informe, tel qu’on pourrait le couper au premier buisson venu. Le cheval était vieux et haut sur des jambes tordues comme celles d’un véritable chameau ; il n’avait aucun vestige de crins à la queue, mais, en revanche, une tête énorme avec des oreilles longues d’un pied. Cette bête semblait un métis de cheval et d’âne ; elle affectait pourtant d’autres allures que celles du mulet ; elle était étrange. En marchant, elle laissait pendre la tête ; ses oreilles, trop lourdes sans doute, tombaient parfois des deux côtés, comme les oreilles d’un terre-neuve. Dans une autre situation, je me serais amusé du cheval et du cavalier, mais celui-ci m’intéressait ; je reconnaissais en lui un de ces indigènes des prairies, qu’on apprécie quand on a pu un peu les étudier. Le trappeur ne paraissait point se douter que de terribles ennemis le poursuivaient, autrement n’eût-il pas pressé sa monture et regardé quelquefois en arrière ? Arrivé à une centaine de pas de mon campement, l’homme s’arrêta ; il venait de découvrir ma trace, ou son cheval, en hésitant, l’avertissait de quelque circonstance insolite. La jument baissait la tête presque jusqu’aux jarrets, et fixait ses gros yeux sur l’empreinte des pas de mon mustang ; puis elle remua ses longues oreilles, les tourna rapidement à droite et à gauche ; en avant, en arrière, d’un air fort inquiet. Le cavalier s’apprêtait à mettre pied à terre, lorsque, dans l’intention de lui ménager un temps précieux, je criai : « Oh ! ooo ! l’homme ! Eh ! restez à cheval,… approchez seulement un peu ! » Je me redressai en même temps, pour me faire voir. Ma voix avait fait tressaillir la jument, elle présentait ses deux oreilles comme des cornets ; on eût dit qu’elle recueillait le son à la manière d’une balle. « Allooo ! Master, répliqua le cavalier ; une autre fois, faites attention à votre voix, ne criez pas si fort ; dans ces dangereuses prairies, sait-on jamais qui écoute ? Viens, Tony. » À cet appel affectueux, la jument mit ses longues jambes en mouvement ; elle eut bientôt rejoint mon cheval, auquel la singulière bête adressa une malicieuse œillade, tout en essayant de se tourner très irrévérencieusement de façon à présenter la partie sans queue de son individu. Tony appartenait à cette race de chevaux de selle élevés dans la prairie, et qui, dévoués exclusivement à leurs maîtres, se montrent haineux envers tout ce qui n’est pas lui. « Savez-vous quelle portée je puis donner à ma voix ? dis-je au cavalier quand il fut tout près de moi. Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? – Eh ! par le diable ! en quoi vous intéressent mes affaires ? – Vous êtes peu poli, à ce qu’il me semble. Je ne suis pas habitué à traiter avec des gens qui parlent de la sorte. – À ce qu’il paraît, vous êtes un parfait gentleman, » répliqua l’homme avec un geste dédaigneux ; puis, montrant l’horizon derrière et devant, il ajouta : « C’est pourquoi je vais vous répondre tout de suite : Je viens de là-bas, je vais là-bas. » Cet inconnu, au ton rude et franc, commençait à m’inspirer quelque sympathie. Il me prenait sans doute pour un chasseur des compagnies du dimanche, comme ils disent en Amérique. Le véritable trappeur de l’ouest ne se soucie point de son extérieur, il témoigne un invincible éloignement pour tout ce qui est soigné et propre. Quand on a passé seulement un an dans la prairie, on ne peut plus guère fréquenter les salons, et l’on s’imagine volontiers qu’un individu passablement habillé ne saurait être un bon chasseur. M’étant pourvu de vêtements neufs au fort Wilfer, tenant toujours mes armes luisantes, je devais passer, aux yeux d’un coureur de savanes, pour un efféminé. Je repris, sans me troubler beaucoup des façons méprisantes de mon interlocuteur : « Si vous voulez arriver là-bas, prenez garde aux quatre Indiens que voici sur vos talons. Vous ne les voyez donc point ? » Il fixa sur moi ses petits yeux clairs et perçants, dans le regard desquels passa une singulière expression d’étonnement, de gaieté, de malice. « Je ne les vois pas ? répétait-il, hi, hi, hi, hi, hi !… Quatre Indiens sur mes talons, et je ne les vois pas ? Ah ! par exemple, vous me faites l’effet d’un fameux original… Les braves gens sont depuis le matin là-bas derrière, mais on ne détourne pas la tête pour cela ; on connaît les façons de ces messieurs les Peaux-Rouges. Ils restent à une honnête distance tant que le jour luit ; c’est pendant la nuit qu’ils s’approchent… Seulement, avec moi, ce petit calcul ne réussira pas. Je vais tourner derrière eux. Jusqu’ici le terrain n’était nullement propice, mais voilà des ondulations assez hautes et tout à fait favorables. Si vous voulez savoir comment un vieil homme de l’ouest se débarrasse de ces Redmen, restez à votre place ; en dix minutes le tour sera joué. Mais peut-être qu’un gentleman de votre qualité ne tient point à sentir le parfum indien. À votre aise ! – Come on, Tony ! » Sans plus s’inquiéter de moi, l’homme et la bête disparurent dans les plis du terrain. Je comprenais le plan du trappeur, car la même pensée m’était venue en lui parlant. Il allait décrire un demi-cercle, contourner hâtivement l’ennemi, et faire passer les Peaux-Rouges par-derrière, avant qu’ils songeassent à déjouer son plan en changeant de direction. Les ondulations de la contrée permettaient au petit homme de s’arrêter, puis de se détourner par une brusque manœuvre, en suivant un des creux des sillons. Jusqu’alors les Indiens, ayant pu le suivre des yeux, étaient restés à une assez grande distance ; ils ne s’attendaient point à une si soudaine ruse. Cependant ils étaient quatre contre un, il me semblait de mon devoir d’aider le blanc en cas d’attaque. Je préparai mes armes à tout hasard. Les hommes rouges arrivaient l’un après l’autre, conservant toujours une égale distance entre eux. Je les voyais tout près de l’endroit où les traces du Westman se confondaient avec les miennes. Le premier s’arrêta, se retourna vers ses compagnons, puis les trois autres se groupèrent autour de lui ; tous examinèrent attentivement les vestiges. Ces traces croisées paraissaient les surprendre. Une balle de mon excellent fusil en aurait eu vite raison, je tenais l’arme dans mes mains ; je l’avoue, je fus au moment de tirer… Si, vingt pas plus loin, ils venaient à démêler ma trace, je ne tarderais point à être attaqué ; il me serait difficile alors de me défendre contre quatre assaillants : en ce moment, rien de plus aisé que d’en tuer au moins deux. Dans ces chasses sauvages de l’homme par l’homme, on n’a très souvent d’autre choix à faire, en face des farouches Indiens, que de tuer ou d’être tué. J’hésitai pourtant ; je me blottis au fond du ravin qui me protégeait, la main toujours sur mon arme et attendant toujours. Soudain deux coups de feu retentirent. Je me soulevai légèrement pour mieux voir : deux Indiens tombaient sanglants sur le sol ; j’entendis en même temps une joyeuse exclamation. « Oh ! hi hi hi hi ! » criait-on avec la sonorité gutturale et prolongée habituelle aux guerriers indiens. Ce n’était point un Indien pourtant, mais le petit cavalier de tout à l’heure, qui annonçait ainsi sa victoire. Il sortait d’un creux de terrain ; sa jument paraissait métamorphosée, elle faisait craquer les herbes sous ses sabots et jetait fièrement les jambes en avant ; sa tête se redressait ; ses muscles, ses veines se tendaient pour l’effort : cheval et cavalier ne faisaient plus qu’un. Quoique lancé au galop, l’homme chargeait son arme avec une sûreté de main qui prouvait la longue habitude d’un pareil exercice. J’entendis deux autres coups de feu, les Indiens cherchaient à venger leurs frères. Mais le petit homme ne fut point atteint. Les Sioux, poussant alors de féroces hurlements, saisirent leurs tomahawks et tentèrent d’assaillir leur adversaire en le prenant par derrière. L’inconnu se retourna vivement, on eût dit que son brave petit cheval pensait avec le cavalier.
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