– Sers-nous une tasse de café et assieds-toi, reprit la vieille dame. C’est quoi cette affaire de tresses ?
Elle chassa d’un coup de canne le chat gris couché en boule sur la chaise la plus proche. L’animal ne parut qu’à moitié surpris par ce traitement sans ménagement, probablement habitué à pareilles sautes d’humeur. Il jeta, dans sa fuite, un regard désapprobateur vers sa maîtresse et se réfugia derrière l’âtre.
– Tu me jures que tu n’en parleras à personne, maman ? fit Cécile en versant le café.
– Pour qui me prends-tu, reprit-elle ? Tu peux me mettre la crème.
Cécile inclina avec lenteur le poêlon de lait chaud. La crème coula et s’en alla flotter, telle une robe chiffonnée, dans le bol de café noir.
– André, il ne dit jamais rien ou il répond à côté du sujet. Tu vas rire, maman, mais c’est vrai, ils me racontent n’importe quoi et ça me fait râler.
– Qui, ils ?
– La gamine et son père, tiens. Oui, Madeleine. Cela a commencé il y a quelque temps. André, lui, pensait que c’était la petite qui avait passé son temps à tresser la crinière du cheval. Hé bien non, on le retrouvait ainsi, régulièrement. Il m’a alors prétendu que c’était en se frottant dans les haies que la tresse se faisait. Du n’importe quoi ! Aucun des deux n’en causait, sauf à voix basse, entre eux. Un moment, on a soupçonné qu’on avait à faire à une blague. J’ai cru comprendre en tendant une fois l’oreille, que le phénomène s’était produit dans la nuit d’un jeudi au vendredi.
La vieille dame, soucieuse, reposa sa tasse sur la toile cirée. Elle s’essuya le menton d’un revers de la main :
– Cette histoire ne me fait pas rire, Cécile. Je n’en dis pas plus pour le moment, mais j’ai mon idée. N’en parle à personne. Est-ce que la maison et l’étable sont bénies ?
– Oui, mais peut-être pas l’écurie.
– Alors, demande au curé de venir la bénir et tant qu’il y sera, qu’il fasse le pré aussi. Essaie d’avoir Sémon, c’est un bon prêtre.
Déjà, un couple de buses décrivait des cercles au-dessus d’André et de son hongre, à la recherche des mulots que les herbes fauchées ne dissimulaient plus. Les renards, il le savait, n’allaient pas tarder à pointer leur nez, en quête eux aussi de proies faciles. Il consulta sa montre : 13h40, le repas n’allait pas tarder. Il détela le cheval et le conduisit au ruisseau qui serpentait entre les sapins. Il le laissa boire longuement à son aise. Puis il noua le licol à la branche d’un saule têtard bien à l’ombre. Les insectes s’activaient de toutes parts, ragaillardis par le soleil retrouvé. André termina son mégot, puis il se coucha. Dans le ciel le premier couple de rapaces avait fait des émules. Les pinsons embusqués dans les haies vives jouaient à se répondre. Ses yeux se fermèrent. Il se sentait bien et s’assoupit un bref moment. Il rêvait, il voyait des pâturages à n’en plus finir, qu’il fauchait. L’herbe y était généreuse, parsemée de bleuets, de coquelicots.
Un discret hennissement le fit émerger, annonçant une visite : c’était Madeleine qui apportait le dîner. Elle déposa le panier en osier garni de tartines de pain gris et d’une grande bouteille de bière blonde de la Brasserie Lobet.
Tandis que son père étanchait sa soif en buvant au goulot, la jeune fille s’était approchée du cheval pour le caresser. Le soleil avait asséché la sueur du matin, abandonnant de larges auréoles blanches sur le poil fauve de l’animal. C’était un hongre bai foncé avec une abondante crinière d’un beau noir luisant, ondulée à l’endroit où Madeleine avait dénoué la natte.
– Ça te tracasse toi aussi cette histoire de tresse, papa ?
– Non, pas vraiment ! Mais ne parle plus de ça devant ta mère, Madeleine.
André mangeait. Il savourait à la fois sa tartine et le spectacle de sa fille, qui chassait une nuée de mouches à la tête du cheval. Il se réjouissait de cette chaleur, certes forte, mais point orageuse, heureux de l’avancement du boulot. Mieux que quiconque, il était conscient du labeur qui l’attendait les prochains jours. Et surtout des pièges qu’il lui faudrait déjouer pour mener à bien la fenaison. La rançon de son métier, de sa liberté : composer avec la nature. La plus belle partenaire. Leurs fiançailles étaient magiques, mais elles comportaient des risques. Et il savait que c’était à lui et à lui seul de les déjouer. Madeleine emporta le panier. En s’éloignant, elle leur fit signe au-revoir de la main.
André et son hongre s’attaquèrent ensuite à deux prairies qu’il louait à la Fabrique d’Eglise. Mêmes défis relevés sans problème, une herbe drue qui augurait d’un foin de qualité. Les heures chaudes cédèrent leur place à la pénombre. Inlassable, l’attelage poursuivait son travail. Il ne restait que le verger de Catherine Lacourt. Plus d’un hectare, une aubaine ! La vieille dame lui cédait le foin à la seule condition qu’il veille à entretenir l’ensemble. Veuve depuis une dizaine d’années, elle vivait, chichement, avec sa fille Anne qu’elle avait eue sur le tard. Deux femmes, deux caractères opposés. Autant la maman était détachée des choses de la vie, autant Anne se montrait sérieuse. La maman était née bohème, toujours prête à rire de tout. La fille, elle, était austère et sérieuse. Il faut reconnaître que la vie s’était montrée cruelle à son égard. Trépanée à l’âge de quatre ans, son visage et sa démarche en avaient gardé les stigmates. Une cicatrice lui barrait le front et, pour lire, elle devait porter de grosses lunettes d’écaille avec des verres loupes qui lui déformaient les yeux en les rendant minuscules. Ultime humiliation, elle avait gardé de cette intervention, une légère boiterie. La petite fille s’était pourtant montrée très appliquée à l’école, aidée par une intelligence supérieure à la norme.
On était entre chien et loup. André n’en n’eut cure, il se mit au boulot. Jamais dans sa vie, il n’avait fauché autant d’herbe en une journée. Il s’enquit du bon état du matériel et de la forme de Gamin, son fidèle compagnon. Quelques mots d’encouragement, une tape amicale, la promesse d’une ration d’avoine, celui-ci semblait posséder encore des réserves.
Tourner autour des arbres fruitiers ralentit le rythme, mais André avait la main ce jour-là, trouvant la bonne parade à tous les problèmes. Épuisé mais heureux, il pansa le cheval au moyen d’un bouchon de paille. Puis, il lui octroya ce demi-seau d’avoine avant de le lâcher dans le pré derrière la ferme.
L’horloge de la salle à manger sonna une heure du matin. Il s’affala sur sa chaise à la cuisine pour faire le point. Il savait que le beau temps serait au rendez-vous dès le lever du jour et qu’on changerait de machine. Il avait tout fauché en une journée, il n’en revenait pas. Tout, oui, sauf les « Surs Champs », deux hectares que la commune lui louait et qui lui venaient bien à point pour nourrir ses vaches lorsque le printemps tardait à montrer ses effets, un phénomène assez courant en Haute Ardenne. André arrêta sa décision : il rentrerait tout le fourrage coupé ce jour avant de s’occuper des « Surs Champs ». Il veilla à ne pas poser ses pieds au milieu des marches afin de ne pas faire grincer l’escalier. Peine perdue, la cadette l’avait entendu :
– Psitt ! Pa.
Les deux filles partageaient la même chambre et le même lit. Il entrouvrit la porte :
– Tu ne dors pas, Madeleine ?
– Si. À propos, j’ai conduit le chien.
André lui avait ramené un jour un chiot qu’elle avait nommé Lion. C’est le forestier qui avait trouvé une chienne avec trois jeunes dans la forêt. Touché, le garde avait pris l’habitude d’aller nourrir la bête. Ensuite, il avait proposé les jeunes à des particuliers et avait gardé la mère. Lion était le seul mâle de la nichée. Un solide bâtard qui, bien que plus petit, tenait du bouvier par ses poils et sa robustesse.
– Ah ! C’est bien. Il est plus que temps de dormir.
Fourbu, il prit place dans le lit à côté de Cécile.
– Bonne nuit !
André avait constaté depuis quelques jours les premiers dégâts dans ses betteraves fourragères. Il avait demandé à Madeleine de conduire le chien à l’orée des épicéas. Attaché à une espèce de niche en rondins, il passait la nuit là, à monter la garde et à aboyer quand les sangliers s’approchaient pour marauder. Il savait que sa fille craignait pour son animal car souvent, elle avait entendu les traqueurs raconter des histoires sanglantes de chiens éventrés par des laies en furie pendant les battues. Au désespoir de leur maître, ils mouraient dans les fourrés, les tripes au soleil.
Les nuits sont courtes au mois de juin. André, à peine couché de trois heures, se réveilla. Les premières lueurs à l’est le tirèrent de sa torpeur. Son petit coq Leghorn était toujours le premier à les repérer. D’un coup suivi par celui du voisin, un gros Coucou de Malines qui, frustré de s’être une fois encore laissé surprendre, répondait par trois tirades graves.
– Déjà ! soupira le cultivateur.
Une bouffée de culpabilité l’envahit, « debout », suivie d’un sourire : il se souvenait avoir tout fauché la veille. Il se retourna et se détendit. Il ne devrait pas partir au petit matin. Il en profiterait pour demander de l’aide à sa femme et à ses filles : il avait besoin d’elles. Cécile et Alice accepteraient à contre-cœur. Cette dernière apprenait la couture chez Henriette Carin à Dreneux. Elle arrivait souvent, avec la complicité de la maman, à échapper aux tâches domestiques de la petite ferme. Madeleine pestait souvent, seule, devant ces injustices.
André savait que le soleil et le vent seraient également ses alliés, qu’il y aurait de la rosée, beaucoup de rosée, gage de bon temps. Il se réjouissait de pouvoir compter sur Madeleine et avait conscience de jouer gros les prochains jours. Car malheureusement, les villageois n’avaient pas l’habitude de s’entraider, à Trinage. C’était comme cela depuis des générations. On faisait semblant de se parler malgré tout, mais en réalité, on s’observait, on s’épiait. Il s’agissait pourtant d’un progrès par rapport aux décennies passées où les meules incendiées répondaient aux barbelés cisaillés, aux chiens empoisonnés, et autres granges brûlées. Trinage faisait le désespoir du brave abbé Culot. Les gendarmes aussi se décourageaient. Ils avaient beau interroger, enquêter, ils se heurtaient à la loi du silence, ne pouvant que constater les dégâts et tenter de dissuader, sans grandes illusions, les représailles futures.
Au fond de lui-même, André déplorait cette situation. Il reconnaissait que les torts étaient souvent partagés. Mais il n’avait pas choisi de s’appeler Roman. Et après tout, les Roman valaient mieux que les Colson, des filous et des profiteurs ceux-là. Les pires, mais hélas, les plus nombreux, c’étaient les Gérard. Ils ne portaient pas tous ce nom mais étaient du même sang. S’en prendre à l’un d’eux, et vous les attrapiez tous sur le dos. Le plus connu de la b***e, Aloïs Gérard, avait réussi à rallier sous son nom assez de voix aux élections communales pour être nommé premier échevin de Trinage et de Dreneux. Il vendait des graines pour la volaille, du charbon, des engrais et des semences pour les jardins. André se tenait sur ses gardes, il se souvenait que, déjà, sa grand-mère disait : « Chez les Gérard et chez les Colson, il n’y a rien de bon. » Il se méfiait davantage encore de cet Aloïs, certes plus policé, mais plus fourbe. Il lui passait commande de froment pour ses poules afin de ne pas se le mettre à dos.
André se rendormit. Ces trois heures de sommeil supplémentaire lui firent le plus grand bien. Gamin des Fonzées aussi récupéra toute sa vigueur durant la nuit. Tous deux reprirent la paisible route menant à la campagne. Cette générosité du soleil était un excellent présage, pensait-il lorsque ce qui se voulait un bruit de moteur le sortit de ses réflexions. Au détour d’un virage, il se trouva nez à nez avec José Gérard. C’était l’idiot du village. Il s’exprimait par quelques mots rudimentaires, par gestes et onomatopées. Il se déplaçait à pied. Il portait, dans ses mains, un vieux volant qu’un ferrailleur lui avait donné ainsi que, serré sous son coude gauche, un bout de manche à brosse qui lui servait de changement de vitesse. Il faisait la joie des enfants qui éclataient de rire en le voyant passer. On le rencontrait à toute heure, sillonnant les chemins et les routes du coin. Parfois, il saluait de la main, sans jamais cesser ses « broum-broum ». Son irruption ne fit rire André qu’à moitié. Il appréciait modérément cette présence. Il craignait pour Madeleine. En effet, on avait déjà observé notre homme en train de se m*******r, tantôt couché au pied d’une haie, tantôt derrière une meule de foin, poussant des gémissements peu discrets. L’une ou l’autre plainte pour outrage aux bonnes mœurs avaient été portées contre lui. Classées sans suite, grâce, à n’en pas douter, à l’influence de sa famille. Force était de reconnaître que, jamais, il ne s’en était pris à qui que ce soit. L’idiot lui fit un signe de la main. André y répondit par un salut de la tête et un sourire crispé. Il retrouva toute sa bonne humeur quelques minutes plus tard, en apercevant la haute silhouette de son ami Maulet. Les deux hommes avaient appris à s’estimer sans débordement. Il y a peu, André lui avait demandé de l’aide au sujet de son poulailler. Après les habituelles difficultés à lutter contre les renards, il avait les jours derniers retrouvé deux de ses poules de l’année tuées, la tête coupée. Le forestier lui avait confirmé que c’était l’œuvre d’une fouine qui leur avait sucé le sang. Comme conseil, il avait préconisé de la piéger ou, plus radical, de l’empoisonner. Il avait ajouté que l’idéal serait d’injecter de la strychnine dans un œuf qu’on laisserait traîner aux alentours du poulailler. Il lui avait proposé de lui en fournir une dose en lui recommandant une absolue discrétion et beaucoup de prudence. Comme garde en effet, il était seul habilité à en détenir. André arrêta le cheval à sa hauteur :