« Entendu ! » s’écria le fier Chevalier, et il s’éloigna avec un cliquetis d’armes et suivi du lion. Peu après, celui-ci reparut, tenant dans sa gueule un innocent lapin : « Voilà le coupable », grogna-t-il, en le jetant à terre. Et il s’en alla. « Je le pensais ! dit Victor en colère ; c’est toujours le Cœur, ce sot animal, qui est la cause de tous mes malheurs ! » Et saisissant le lapin par les oreilles : « Ne vois-tu pas, créature simple et sans cervelle, que tu te prépares un enfer ? Écoute maintenant, et retiens bien les cinq articles concernant le fol amour. Ils sont si simples qu’un vermisseau les comprendrait :« Article premier : Aucune femme au monde ne supporte que tu l’aimes le premier. Il faut que ce soit elle qui t’aime tout d’abord, et qu’elle soupire après ton cœur comme après une faveur inappréciable ! Autrement elle te fera souffrir. Elle ne veut pas être tourmentée, mais si tu ne la tourmentes pas, c’est elle qui te martyrisera. Cela ne signifie point qu’elle soit méchante ; elle ne peut faire autrement, c’est une loi de nature. Sais-tu ce que c’est qu’une loi de nature ? Quelque chose que rien ni personne au monde ne saurait changer. As-tu saisi ? Réponds. » « Quik ! » cria le lapin. « Tu cries ! Tu ferais mieux d’agir en conséquence. Article 2 : Le cœur d’une femme mariée ne peut se conquérir que par l’adultère. Mais je n’aime pas ce procédé, toi non plus. Que faire donc ? Réponds. » « Quik ! » fut la réponse. « Troisièmement : Lorsque tu aurais pu épouser une femme et que tu as négligé de le faire, tes motifs fussent-ils de l’espèce la plus noble et la plus haute, elle te méprisera pendant toute sa vie. Quatrièmement : Il est aussi impossible de faire naître l’amour dans le cœur d’une mère heureuse et d’une épouse satisfaite que de provoquer la faim dans un estomac déjà plein. Dis oui. » « Quik ! » « Cinquièmement : Lorsqu’une femme ne peut pas te sentir… » « Quik ! » « Cesse donc, avec ton stupide « Quik ! » Laisse-moi achever ma phrase. » Mais le lapin lui avait déjà glissé de la main, et s’était enfui avec des cris d’angoisse. « En voilà un auquel j’ai fait entendre raison, dit Victor, souriant satisfait. Désormais le lapin se tiendra coi ! S’il se permettait encore un seul petit gémissement… » Pour être complètement sûr de lui-même, Victor fit plus : dans cette maison peuplée des êtres les plus divers, dans cette sorte d’arche de Noé qu’était son âme, il entreprit une véritable ronde, pénétrant dans tous les recoins, descendant jusque dans les arcanes profonds de l’inconscient, exhortant à la sagesse et à la raison chacun des habitants. Chez les animaux les plus nobles, il fit appel au sentiment de l’honneur, leur faisant entrevoir la gloire et le triomphe futur, par contraste avec le rôle pitoyable qu’ils joueraient, si leur maître devenait l’amant malheureux d’une Frau Direktor Wyss. Quant aux animaux inférieurs, il les prit par l’appât des douceurs, leur rappelant d’anciens plaisirs d’amour, leur en promettant de bien plus délicieux s’ils consentaient, pour un temps encore, à se maîtriser. Et pour finir, le lion parcourut l’arche en rugissant : « Êtes-vous tous bien persuadés ? » « Nous le sommes. » « C’est bien. Conduisez-vous en conséquence, et surveillez-vous les uns les autres. » *** *** *** Cette inspection de son âme rendit à Victor une sorte de tranquillité. Mais son calme était le résultat d’une tension violente, et sous cet équilibre péniblement atteint, l’angoisse travaillait sourdement ; tel le géant soutenant une voûte de son dos convulsivement arc-bouté : si grande est la douleur de l’effort, qu’il en vient à désirer de la voir crouler sur lui tout entière, afin que sa détresse ait une fin. Puis l’alternance du jour et de la nuit, de la fatigue et du repos, amena une sorte d’accoutumance ; la tension douloureuse se fit moins aiguë ; l’angoisse devint supportable, la conscience vague d’un danger diminua. Seul un grand malaise de tout l’être pesait encore sur lui comme une menace de malheur. Les trois jours qui suivirent n’amenèrent rien d’inquiétant. Au contraire, Victor eut avec le substitut, qui l’avait saisi au passage et entraîné dans une brasserie, un entretien où il se montra tout à fait calme et détaché, dissertant avec subtilité, et comme si le sujet ne l’eût touché en rien, sur les différences de l’amour antique et de l’amour moderne. Non, celui qui était capable de cela n’était pas malade d’amour. Et Victor souriait en se rappelant une déclaration échappée au substitut dans le feu de la conversation : « – Le fait est, je vous l’accorde, qu’avec la possession, avec le mariage par exemple, l’amour à proprement parler, l’amour poétique prend fin. » Hem ! hem ! le substitut en était donc déjà à l’état de pacha blasé ! Se ressaisissant, il est vrai, il avait tenté, avec quelque embarras, de reprendre la parole inconsidérée : « – J’entends, cela va de soi, un amour de qualité inférieure ; l’amour vrai et pur persistera et restera poétique dans la vie conjugale ; il ne fait, à vrai dire, que commencer avec le mariage ! » Singulier, du reste, ce que cela importait peu à Victor de savoir qui, ou quoi, ou comment le substitut aimait ou n’aimait pas ! Décidément c’était bien à tort que sa raison l’avait effrayé sur lui-même. Dommage, cependant, qu’il eût dû promettre au substitut d’aller souper chez lui vendredi soir, – une de ces invitations faites à brûle-pourpoint, et qu’on est aux trois quarts forcé d’accepter ! Dans la nuit du jeudi au vendredi, sans que rien de spécial se fût passé, – Victor avait travaillé tout le jour, puis s’était promené dans la soirée, – il eut un rêve révélateur de son état intérieur. Il voyait Pseuda chez lui, sautant ici et là dans sa chambre, une jambe nue et l’autre chaussée d’un bas. « – Où est donc mon autre bas ? criait-elle agacée. Aide-moi à le chercher, grand paresseux ! Ah bah ! tant pis ! Que Jacques aille rejoindre Jean ! » S’asseyant par terre elle arracha son bas et le jeta en l’air. Tout à coup les deux bas se mirent à voleter et à tourbillonner au plafond comme un moulin à vent. Puis le rêve devint confus pendant un moment. Et tout à coup Pseuda reparut, debout près du lit de Victor, vêtue d’une petite chemise d’enfant.« – Allons, fais-moi place ! un peu vite ! » commanda-t-elle ; et le poussant contre le mur, elle s’étendit à côté de lui. Étonné, ouvrant de grands yeux, il demanda : « – Mais… n’es-tu pas mariée avec le substitut ? – Moi ? avec le substitut ! Où as-tu pris cette idée de l’autre monde ? Ah ! ce serait une belle affaire ! Je serais forcée de dormir dans son lit ! » Alors Victor poussa un profond, profond soupir… le soupir d’un condamné qui serait gracié sur le chemin de l’échafaud. « – Est-ce donc possible ? tu serais réellement, véritablement ma femme, et non pas celle du directeur Wyss ? Ô Dieu ! je n’ose pas encore y croire. Si après tout ce n’était qu’un rêve ? – Qu’as-tu donc, aujourd’hui ? répliqua-t-elle de mauvaise humeur ; si tu ne faisais qu’un rêve, ce ne serait pas notre enfant qui dormirait là-bas, dans le berceau, mais celui du substitut. C’est pourtant clair ! – Ô Pseuda, Pseuda ! Si tu savais combien j’étais malheureux, indiciblement, inexprimablement, lorsque je rêvais que tu étais la femme du substitut ! – Mais aussi, comment peut-on faire des rêves aussi stupides, gronda-t-elle, et aussi inconvenants, par-dessus le marché ? Tu devrais avoir honte ! » Et le poussant du pied, elle lui appliqua une tape sur la bouche. Quand il se réveilla, tâtant le mur de la main, tout était à l’envers de son rêve : lui, Victor, seul dans son lit, et Pseuda là-bas, chez le substitut ! Alors il sut clairement où il en était : le rêve, sa tristesse profonde le lui disait, n’était pas un résultat du hasard ; il était engendré par le désir ardent de son âme. Plus moyen de se donner le change : il était malade d’amour, malade jusqu’au plus profond de lui-même, jusque dans les fibres les plus intimes. Et qui était-il forcé d’aimer ? Quelle humiliation ! Une femme qui lui était presque étrangère, qu’il avait coutume de dédaigner, de rabaisser, et qui, elle-même, le haïssait. Lui, le fiancé de la sainte Imago… Il était dégoûté de lui-même, il aurait mieux aimé n’être plus. Il se tourna contre le mur, sombre et morne, et s’efforça de perdre le sentiment et la conscience. Et chaque fois qu’une pensée venait l’effleurer, la honte l’écrasait de nouveau. Mais, en fin de compte, il fallait vivre. Son corps impatient lui rappelait qu’il était en bonne santé, et il ne lui resta qu’à sortir du lit. Subir la honte couché ou debout, cela revenait bien au même, après tout. Il resta tout le jour assis sans force et sans volonté, l’esprit hébété et fixé sur une seule pensée, celle de son humiliation. Tout à coup, vers le soir, un fâcheux souvenir lui remonta à l’esprit : c’était vendredi, et il avait promis au substitut de venir souper chez lui. Aller chez elle maintenant, dans l’état où il était ?… Pensée haïssable ! Cette promesse le tourmentait néanmoins, le harcelait, comme le petit chien qui jappe obstinément derrière le passant… Enfin il se fit violence et s’en fut chez le directeur Wyss. Ah ! la lugubre, la désolante soirée ! On ne l’attendait pas ; il le sentit dès son entrée : on le trouvait importun. Quant à lui, dans la funèbre disposition où il était, il eût préféré se trouver partout ailleurs, et les autres invités s’en aperçurent fort bien, ce qui ne contribua point à alléger l’atmosphère. Victor leur gâta même, par son attitude, tout le plaisir de faire de la musique, bien involontairement, il est vrai, car il n’était rien moins qu’agressif ce soir-là. Seulement la force lui manquait, dans sa tristesse profonde, pour sourire à des paroles quelconques et s’empresser aimablement. Mais lorsqu’il vit Pseuda désolée regarder fixement devant elle en songeant à sa soirée manquée, si désolée qu’elle oubliait même de lui en vouloir, cette vue lui fendit le cœur. « Ma pauvre Pseuda, je te revaudrai cela, promit-il au-dedans de lui, mais aujourd’hui, vois-tu, il faut me pardonner, car je suis vraiment trop malheureux. » On se sépara de bonne heure, déçu, mécontent. Victor, ayant oublié son parapluie, revint en arrière pour le chercher. – Attendez, monsieur, dit la servante en le lui remettant, le gaz est déjà éteint, je vais apporter une lumière. – Inutile, répondit-il. Il était déjà dans l’escalier, lorsque d’en haut une voix, la voix de Pseuda, jeta cet avertissement : – Prenez bien garde ! Après la porte d’entrée il y a encore trois marches. À l’ouïe de ces paroles, il crut qu’une fenêtre s’ouvrait dans le ciel, projetant dans son cœur un rayon de soleil, et que du sein de cette lumière des milliers d’anges lui souriaient… Comment ! lui qu’elle détestait, et avait tous les motifs de détester, lui qui l’importunait, l’exaspérait, la poursuivait sans relâche, qui venait de lui empoisonner indignement sa soirée, c’était lui qu’elle avertissait pour qu’il ne se fît point de mal ! Ô bonté infinie ! Ô noble générosité ! Et lui, imbécile aveugle et stupide, avait pu traiter cette femme avec dédain ! « Si quelqu’un est méprisable, est-ce toi ou est-ce elle ? Toi, misérable, car tu es méchant, tandis qu’elle est bonne. Prenez bien garde ! Oui, elle m’a dit cela, elle-même, de sa propre voix ! » Comme une musique de harpes et de cloches, ces paroles chantaient dans le cœur de Victor. Ivre d’émotion, presque chancelant, il s’en alla d’un pas précipité. Arrivé devant sa porte il s’arrêta, se retourna du côté de la demeure de Pseuda, et ouvrant tout grands les bras : « Imago ! cria-t-il. Non, plus qu’Imago, car ta forme terrestre, ta forme de chair, prête à ta grandeur plus de noblesse encore. Theuda et Imago réunies dans un seul être !… » Alors, s’élançant impétueusement dans sa chambre, il fit appel à tous les êtres qui peuplaient son âme : « Mes enfants, une merveilleuse nouvelle ! Vous pouvez l’aimer… l’aimer sans réserve, sans condition, sans mesure et sans bornes… et le plus fort, et le plus profondément possible, car elle est noblesse et bonté ! » Un immense transport de joie lui répondit, et l’arche de Noé tout entière se mit à danser en lui ; et des multitudes d’êtres, dont il avait ignoré l’existence, surgissaient avec des cris d’allégresse, portant des couronnes au front et brandissant des flambeaux dans leurs mains. Lui, souriant, contemplait la fête, semblable à un roi qui, après des années de vive résistance, a enfin accordé une constitution et qui se sent subjugué par la reconnaissance inattendue de son peuple. Alors, au travers de cette foule, une députation s’avança, lente et digne, conduite par le fier Chevalier vêtu de blanc, escorté du lion. « Au nom de la Chevalerie tout entière, nous félicitons votre Majesté pour la grâce accordée ; nous avons toujours considéré cette issue comme la seule juste et nécessaire. » « Alors pourquoi ne l’avoir pas dit auparavant ? » « Comment aurais-je eu la hardiesse de contredire la volonté expresse de votre Majesté ? » Ainsi la fière Chevalerie elle-même n’opposait rien à son amour. Dès lors il se sentait un homme ferme et sûr, et son courage renaissait, joyeux et fort. Ô allégresse de la délivrance : être libre d’aimer quand on voudrait aimer !… moment que Pseuda se transformait pour Victor en Imago, elle devait nécessairement lui apparaître dans une lumière divine. Car Imago c’était l’être immatériel, né d’un symbole, la sublime fille de l’austère Souveraine, la prêtresse sacrée de l’heure la plus solennelle de sa vie. L’amour de Victor prenait la forme d’une religion, et, par miracle, sa divinité était près de lui, il pouvait la voir et l’atteindre ! Il insultait, il est vrai, à sa propre croyance en en riant lui-même : « Quelle extravagance, quelle absurdité ! Quelle honte ! Mme Wyss, la femme tout ordinaire du directeur Wyss, la présidente de l’Idealia, haussée tout d’un coup à la hauteur d’une divinité ! Allons, Victor, cours vite chez le médecin, et retiens à temps une place dans un asile d’aliénés ! » Mille expériences déjà faites opposaient à son illusion une montagne d’arguments irréfutables. Mais celui qui « croit » se laisse-t-il jamais détourner par les criailleries des preuves et des arguments ? « Prenez bien garde ! devant la porte il y a encore trois marches. » Ces paroles résonnaient dans le cœur de Victor et l’inondaient d’une vague d’adoration si fervente, qu’elle entraînait avec elle, et balayait de son esprit comme une tourbe tout le peuple sournois des doutes, des réflexions et des expériences. La moindre objection qui s’élevait en lui était aussitôt écartée vivement, comme un chien chassé hors d’un sanctuaire. La savoir là, tout près !… Pour lui, collines et forêts, l’horizon tout entier était transfiguré par le regard de Pseuda, les rues et les chemins sanctifiés par son passage, ou par la possibilité de son passage. Il se sentait planer au-dessus des nuages, chaque souffle d’air qu’il aspirait lui apportait une révélation ; autour de lui tout germait, tout fleurissait, devant ses yeux se dessinaient mille arabesques aux vives couleurs, dans ses oreilles bruissait comme une musique d’orgue. Le moindre incident extérieur, le marteau du forgeron frappant l’enclume, l’appel d’un enfant, le vol d’une corneille sur la haie, tout devenait en lui poésie, tout s’harmonisait au rythme universel. La seule pensée de l’existence réelle d’Imago, la seule idée de sa présence toute proche de lui, le rendait si riche intérieurement qu’il n’éprouvait même pas le désir de la voir, au contraire : il préférait l’adorer de sa retraite, tout proche et cependant à l’écart. Mais une pensée fâcheuse vint troubler son recueillement intérieur : Pseuda, ne sachant rien de sa conversion, continuait à le juger et à le condamner. Victor ne pouvait le supporter. Et cependant, faire connaître à Mme Wyss elle-même, soit par lettre, soit en lui parlant, le changement survenu en lui, cela il ne le ferait jamais ! Il eût fallu, du même coup, révéler son amour ; or, pour cela, il était trop fier, trop prudent aussi. Pseuda ne l’aimant pas, – bien loin de là ! – un semblable aveu eût ravalé Victor au rôle pitoyable de l’amoureux transi. Il voulait bien être son respectueux, son fervent adorateur, mais non pas un soupirant digne de pitié.